‹ L'hérédité étude psychologiqueChapitre 50 sur 63 · I.KS CAUSES · texte numérisé non relu

I.KS CAUSES

qu’il peut avoir sur la vie consciente, comme on découvre une planète invisible par les perturbations qu’elle produit. Nous inférons l’inconscient de ses résultats conscients bien constatés. Si je suis somnambule, et que la nuit je me lève, que je m'habille et que je m’installe à ma table pour eoniposer des vers, il faut bien que le lendemain, à mon réveil, je m’en reconnaisse l’auteur, en les trouvant écrits de ma main, bien que je n’aie aucun souvenir de ce qui s’est passé: en d’autres termes, j’infère du résultat matériel qui est sous mes yeux que mon esprit a du produire, pendant un certain temps, un certain nombre d’opérations fort compliquées, qui ne diffèrent du travail psychologique ordinaire qu’en un seul point : c’est la conscience en moins.

En entrant dans l’étude des faits, nous rencontrons un premier groupe d’états morbides comprenant le somnambulisme naturel et artificiel, l’extase, la catalepsie, faits si connus qu’il est inutile de les décrire. « Il existe des cas bien authentiques dans lesquels une telle action automatique a non-seulement produit des résultats parfaits en eux-mêmes, mais les a opérés par un travail plus court et plus direct qu’on ne l’eût cru possible pendant la veille. L’absence de toute influence qui pourrait distraire, semble favoriser l’action non interrompue du mécanisme mental, si une telle phrase est permise » (Carpenter). — Ce qui est moins connu, c’est que dans cette forme de l’épilepsie qu’on appelle le petit mal, on continue souvent d’une manière automatique, la conscience étant abolie, ce que l’on faisait au moment de l’attaque. Schrœder van der Kolk a connu une femme qui continuait de boire et de manger ou de travailler, et en revenant à elle n’avait aucune conscience de ce qu’elle avait fait, 'frous-

HAPPOHïs nu PHYsnjup; p:t nu moral..

seau ' parle d’un jeune musicien sujet au vertige épileptique dont l’attaque durait de dix à quinze minutes, etqui , pouvait pendant ce temps continuer à jouer du violon sans conscience. Un architecte qui avait été longtemps sujet à l’epilepsie ne craignait pas de monter sur les plus hauts échafaudages, quoiqu’il eût eu souvent des attaques alors qu’il marchait sur des planches étroites à de grandes hauteurs. Jamais il ne lui arriva aucun accident ; quand son accès le prenait , il courait rapidement sur les échafaudages, en criant son nom très-haut. Un quart de minute après, il revenait à lui et donnait ses ordres aux ouvriers.

Il n’aurait eu aucune idée du singulier acte qu’il venait de commettre, si on ne le lui avait révélé.

Si nous allons maintenant de l’état morbide à l’état normal, et que nous passions en revue toutes les formes de l’activité mentale, en distinguant chacune d’elles, comme le fait la psychologie analytique, nous verrons qu’à chaque forme consciente répond une forme inconsciente.

Les premières formes de la vie inconsciente devraient être cherchées dans la vie fœtale, sujet bien obscur et bien peu étudié au point de vue psychologique. On peut croire avec Bichat et Cabanis que, quoique les sens externes soient, chez le fœtus, à l’état d’engourdissement et que dans la température constante des eaux de l’amnios, la • sensibilité générale du fœtus soit presque nulle, son cerveau a déjà perçu et voulu, comme semblent le montrer les trépignements des derniers temps de la grossesse.

Mais prenons simplement l’homme ou l’animal adulte. Nous rencontrerons d’abord, sur les limites communes

' Maiirtsley, p. 17, Trousseau. Lcmm cliniques, 1, jO. On Iroiivcra dans le tome 11 des cas non moins curieux.

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de la physiologie et de la psychologie, un groupe considérable, celui des instincts, qui constituent à eux seuls toute la vie psychologique d’un grand nombre d’animaux. Si on les considère comme des actions réflexes composées, les instincts forment, nous l’avons vu, la transition de l’action réflexe simple à la mémoire.

Tlapproehons de l’instinct l’habitude, qui lui ressemble à beaucoup d’égards et n’est pas moins merveilleuse. L’habitude constitue un véritable retour à l’automatisme, n’étant parfaite que quand elle est tout à fait inconsciente.

Ces faits ont été reconnus depuis longtemps, en voici ■qui ont été moins remarqués. Dans le groupe des phénomènes de sensibilité, nous constatons, par leurs effets et d’une manière positive, l’existcnee de plaisirs et de douleurs inconscients, d’où proviennent nos gaietés et nos tristesses « sans cause. » Les instincts propres à l’homme, comme ceux de la pudeur et de la honte; l’amour maternel, les pressentiments, les sympathies et antipathies seerètes n’arrivent à la conscienee que par exception et comme en passant ; mais nous sentons que tout cela sort du plus profond de notre être, de la région ténébreuse de l’inconscient. Nulle part ce fait n’est plus frappant que dans l’instinct sexuel. 11 se produit chez l’animal et chez l’homme antérieurement à toute expérience. Cet instinct, qui peut être détermine même le choix individuel, là où il a lieu, a fait soutenir ingénieusement à Schopenhauer que l’amour est la tendance de conservation spécifique et qu’il faut voir « dans ce démon, une certaine idée inconsciente de l’espèce. » Enfin, les sentiments intellectuels (sentiment du vrai et du faux) ne sont-ils pas une connaissance inconsciente, entre-

vue? Toute connaissance est instinctive à l’origine. La méthode expérimentale a été sentie d’instinct par les alchimistes, avant d’être vue clairement par Galilée et Bacon. Ce qu’on appelle le tact, dans la médecine et les sciences, c’est une connaissance inconsciente.

Si nous passons des phénomènes de sensibilité aux opérations intellectuelles, nous verrons que chaque mode de l’intelligence a sa forme inconsciente. D’abord, la différence entre la perception consciente et l’impression inconsciente (ou plutôt demi-consciente) est bien connue : les centres nerveux sensoriels peuvent recevoir et conserver des impressions qui n’arrivent pas ou n’arrivent que plus tard à la conscience. La perception ne peut se constituer qu’à l’aide de deux formes principales, l’espace et le temps, et par certains processus qui achèvent de déterminer la position de l’objet dans un certain endroit de l’espace ; en sorte que l’inconscient sert de support et de condition à la perception consciente. Faut-il parler de la mémoire, qui est tout entière une forme de l’inconscience, le souvenir n’étant que le passage de l’inconscience à la conscience? L’association latente des idées est un phénomène de même ordre. L’esprit parcourt une chaîne dont la conscience ne tient que les deux bouts. — Enfin, les créations les plus hautes de l’imagination sortent de l’inconscient. Tout grand inventeur, artiste, savant, industriel, sent l’inspiration en lui, comme une invasion involontaire qui sort du plus profond de son être, mais qui est, comme on l’a dit, impersonnelle. Ce qui tombe dans la conscience, ce sont les résultats et non les procédés, La différence du talent au génie est celle de la conscience à l’inconscient. Artistes, prophètes, martyrs, mystiques, tous ceux qui ont éprouvé

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à quelque degré le furor poeticus, se sont sentis subjugués par une foree plus puissante que leur moi ; c’était l’inconscient débordant sur la conscience engloutie. Les mystiques de fous les pays et de tous les âges n’ont eu foi qu’à la connaissance inconsciente, et on ne peut nier qu’ils aient rapporté de ce monde de hautes et saisissantes visions.

Les opérations logiques de l’intelligence (juger, raisonner) s’exercent aussi sans conscience. C’est un fait connu qu’après une nuit de repos, l’esprit trouve les matériaux de son travail classés avec un ordre que nous n’aurions pas su donner, malgré toute notre industrie et notre habileté. — Les savants de premier ordre voient ordinairement d’avance, d’une intuition rapide, les résultats ; ce qui ne peut venir que d’un raisonnement inconscient. « L’art de deviner, sans lequel on n’avance guère » (Leibniz), n’est pas autre chose. Il y a dans tout homme, même le plus médiocre, une logique cachée qui le guide à son insu. Une bonne étude sur l’inconscient jetterait quelque jour sur la question des idées « innées » et des vérités fondamentales, que nous n’hésiterons pas à admettre sous la forme inconsciente, et expliquerait en particulier l’induction, qui suppose une croyance plus ou moinsvague à l’uniformité des lois de la nature. Peut-être la différence de la déduction à l’induction n’est que la différence du conscient à l’inconscient ; de sorte qu’en dehors de la conscience, les deux procédés n’en feraient qu’un qui serait surtout déductif.

Quant à la volonté, elle dérive finalement du caractère, et la racine du caractère est dans l’inconscient. Et voilà, à notre avis, ce qui rend la question de la liberté inextricable, la conscience ne pouvant donner tous les éléments

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du problème. Nous connaissons les motifs, les actes ; mais ce qui fait passer la puissance à l’acte est inconscient.

« Les langues, disait Turgot, ne sont point l’œuvre d’une raison présente à elle-même. » Si son siècle l’avait compris comme lui, il aurait moins discuté sur l’origine* du langage et surtout n’y aurait pas vu une création consciente.La sourcedu langage est dans l’inconscient, a Sans le langage, il est impossible de concevoir la conscience philosophique et même la conscience humaine, et c’est pourquoi les fondements du langage n’ont pu être Jetés d’une manière consciente. Néanmoins plus nous analysons le langage et plus nous voyons clairement qu’il dépasse en profondeur les productions les plus conscientes de l’esprit. Il en est du langage comme de tous les êtres organiques. Nous nous imaginons que ces êtres arrivent à l’existence produits par une force aveugle, et pourtant nous ne pouvons nier la sagesse intentionnelle qui préside à la formation de chacun d’eux*. » Beaucoup de philosophes de nos jours ont exprimé, en d’autres termes, 1a même opinion sur l’origine inconsciente du tangage.

Enfin nous trouvons une dernière manifestation de l’inconscient dans les phénomènes sociologiques, dans l’histoire. Un peuple n’arrive à la conscience qu’avec la civilisation ; peut-être même n’en est-on arrivé qu’au siècle dernier à cet état idéal où l’espèce humaine a eu la conscience claire d’elle-même et de son histoire. Chez les peuples primitifs, il se forme pourtant des sociétés, une certaine division des pouvoirs politiques et des métiers, mais sans conscience nette ni du but ni des moyens. Puis la conscience spécifique sort de là peu à peu. Le proces-

' Scliclling. EinUiluwj in der Philosophie der mythologie.

;{*20 - I.KS CAI SKS.

SUS de développement est le même dans l’espèce que dans l’individu ; comparez Homère et Aristote, Grégoire de Tours et Montesquieu. Ici comme partout la conscience sort de l’inconscient et le suppose.

Voilà en quelques pages l’esquisse d’une question qui demanderait un volume ; mais si courte qu’elle soit, elle suffit à notre sujet. Nous avons vu, en résumé, qu’il n’y a pas un seul phénomène psychologique, simple ou complexe, humble ou élevé, normal ou morbide, qui ne puisse se former sous la forme inconsciente. En un mot, nous trouvons en nous ou dans les autres, et nous jugeons qu’il existe dans les animaux un grand nombre d’actes, souvent complexes, qui d’ordinaire sont voulus, délibérés, conçus, sentis, bref accompagnés de la conscience, c’est-à-dire d’une connaissance plus ou moins claire, 1“ des moyens, 2® de la fin. Dans certains cas, la conscience du but à atteindre et des moyens à employer disparaît. Nous savons cependant que la fin a été atteinte ; mais nous ne le savons que par l’effet produit: ces actes sont dits inconscients.

Maintenant comment interpréter ces faits ? Il n’y a que deux hypothèses possibles.

1° On peut dire que la conscience est l’accompagnement habituel, mais non nécessaire de la vie mentale ; que l’intelligence est de sa nature inconsciente ; que son essence existe dans la coordination des moyens, et ses progrès dans une coordination de plus en plus complexe et de plus en plus parfaite, mais que la conscience n’est qu’un phénomène secondaire, quoiqu’il soit de la plus'haute importance ; à peu près comme le cerveau n’est qu’un organe de perfectionnement, surajouté, quoiqu’il soit le plus noble de tous. On a même appuyé cette thèse sur la physiologie, en disant que les phénomènes inconscients ne

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supposent que des courants nerveux qui aboutissent aux centres secondaires (bulbe rachidien, protubérance annulaire, tubercules, etc.), tandis que les phénomènes conscients supposent une seconde série de courants aboutissant à la substance ganglionnaire du cerveau. La conscience nous apparaîtrait ainsi comme un fait d’une nature supérieure, mais non indispensable à la vie psychologique, qui sans elle peut subsister sous toutes ses formes. Elle serait comme l’illumination intermittente qui sort du fourneau d’une machine, et qui dans l’obscurité nous laisse entrevoir un merveilleux mécanisme, mais ne le constitue pas.

2° On peut considérer, au contraire, laconscience comme le fait psychologique par excellence. Le devenir qui constitue la conscience [Bewusstwerden] n’étant jamais pendant deux moments identique à lui-même, il a tous les degrés possibles de clarté et d’intensité ; la conscience croît et diminue ; mais sa décroissance continue n’atteint jamais zéro : ce que nous appelons inconscient, n’est qu’un minimum de conscience. Le cerveau est le siège et la condition de la conscience claire ; mais chaque centre nerveux secondaire, chaque ganglion sent à sa manière. Cette thèse qui se réclame aussi de la physiologie, soutient que, la sensibilité étant une propriété histologique et non morphologique, partout où il y a substance nerveuse, il doit y avoir une conscience plus ou moins vague, et que la conscience générale de l’être se compose de ces infiniment petits qui disparaissent en elle, tout en servant à la former.

Nous n’avons pas à décider entre ces deux hypothèses et nous nous sentirions bien incapables de le faire ; nous voulons simplement montrer que toutes deux, en ce qui

nous concerne, mènent à la même conclusion.

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Nous avons dit que l’aiititlièsc du physique et du moral, considérée dans l'ordre phénoménal, se réduit à l’opposition de l’inconscient et du conscient, et nous venons de voir qu’en serrant de près les deux groupes de laits, l’un rentre dans l’autre et qu’il est impossible de dire où finit la conscience, où commence l’inconscient. Bornons-nous pour le moment à cette simple remarque ; il serait prématuré de tirer une conclusion, avant d’avoir étudié le phénomène purement psychologique, c'est-à-dire conscient. Nous allons l’examiner maintenant.

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