I.KS CAI’SES
perles éparses ne font pas un collier, il faut un fil qui les relie ; et si nous coupons une pomme en vingt morceaux et que du haut d’une tour nous lesjetions à tous les vents, tous ces lambeaux disperses ne font plus une pomme. II en serait de même de cette pluralité phénoménale, émiettée, sans lien, que rien ne ramènerait à l’imité. Bien mieux, comme le moi et le non-moi, l’interne et l’externe sont deux termes corrélatifs, l’un n’est pas donné sans l’autre; si je ne parviens pas à me connaître, je ne parviens à rien connaître; et ainsi, sans l’unité delà conscience, toute connaissance interne ou externe disparaît, il n’y a plus de pensée dans l’univers. Supposer, comme on semble l’avoir fait quelquefois, que l’unité du moi ne serait que la continuité de la conscience, c’est une illusion, car la conscience étant, comme nous l’avons vu, discontinue, ne produirait qu’une unité intermittente.
Nous voilà donc hors d’état de conclure ou plutôt en état de conclure que c’est ici que la science finit et que la métaphysique commence. Nous nous trouvons en face de l’inconnaissable; il est en nous, au plus profond de nous-mêmes. Nous sommes également incapables de supprimer les deux termes de notre antinomie et de les réconcilier, également incapables de dire si notre unité est une réalité ou une apparence. C’est que l’étude des conditions dernières de la conscience résiste à l’analyse. La méthode analytique est seule possible, et ici la méthode analytique est illusoire. Nous croyons avoir expliqué un fait complexe quand, par des simplifications successives, nous l’avons ramené à ses éléments constitutifs, ce qui est vrai en général ; mais dans l’ordre biologique et psychologique, la synthèse faite après l’analyse n’est pas identique à la synthèse donnée avant l’analyse.
RAPPORTS Ttr PIIYSIQIE ET 1»U MURAL. 335
Ici le tout n’est pas égal à la somme de ses parties. La chimie, par ses synthèses et ses analyses, nous fait comprendre cet apparent paradoxe. Elle montre fjue si deux ou plusieurs corps simples^ ayant chacun leurs propriétés particulières, se fondent en une mnbinaison, \e tout c\u\ en résulte a d’ordinaire des caractères physiques, chimiques, physiologiques totalement différents de ses parties constituantes: ainsi l’acide sulfurique ne ressemble ni au soufre ni à l’oxygène. Dans l’ordre mental, il y a des combinaisons de ce genre, et il est possible que notre moi en soit une, qui se fait et se défait à chaque instant. Mais comment le savoir?
Gardons-nous donc de croire que nous avons tout expliqué quand nous avons tout analysé. En psychologie, l’analyse est excellente pour nous faire connaître les conditions empiriques des phénomènes, ce qui est à peu près toutenotre science ; mais notre science n’est pas tout.
Nous pouvons maintenant arriver à une vue d’ensemble sur les rapports généraux du physique et du moral. D’abord, toutes les discussions et expositions qui précèdent se ramènent à deux propositions essentielles.
1° Les phénomènes qui constituent la vie physique et la vie mentale, pris dans leur totalité , paraissent former une série continue , telle qu’à une extrémité de la série tout est inconscient et purement physiologique, qu’à l’autre extrémité toutcstconscientet purement psychologique; et que la transition d’unextrème à l’autre se fait par degrés
33f) LES CAUSES.
insensibles, soit que l’inconscient arrive à la conscience, soit que le conscient retourne à l’inconscience.
2° Les phénomènes purement physiologiques paraissent se ramener en dernière analyse à un mouvement, et les phénomènes purement psychologiques à une senstion ; en sorte que le problème des rapports du physique et du moral se réduit à cette question : Quel rapport y a-t-il entre une vibration nerveuse et une sensation ?
Les uns, se plaçant dans la métaphysique, pensent que le problème peut se résoudre. Les autres, s’en tenant à l’expérience, le considèrent comme insoluble.
Si l’on examine, en effet, les tendances de la métaphysique contemporaine sur ce point, on y trouvera deux courants de doctrines bien distinctes et également logiques. On peut , ou bien considérer le mouvement comme la seule réalité dont tout le reste n’est qu’une modification, la pensée étant le maximum du mouvement ; ou bien considérer la pensée comme la seule réalité dont tout le reste n’est qu’une modification, le mouvement étant le minimum de la pensée. La première hypothèse pourrait s’appeler mécanisme ou, d’un terme un peu vieilli, matérialisme. La seconde est l’idéalisme. Il suffira à notre sujet de montrer brièvement que ni l’un ni l’autre ne peut s’établir scientifiquement.
I. L’hypothèse mécaniste est très-simple : elle part du mouvement et affirme que tout s’y ramène. Tant qu’elle s’en tient au monde inorganique, elle paraît difficilement attaquable : c’est au mouvement en effet que se ramènent les propriétés de la matière brute, la chaleur, la lumière, la cohésion, les sons, et probablement les phénomènes électro - magnétiques. On sait meme d’une manière exacte quel rapport numérique existe entre telle
llAI’POnTS DU PIIYSiyUE ET DU MORAL. 337
(jiiantité de mouvement et telle quantité de chaleur. En ce qui touche les actions chimiques, la réduction au mouvement est moins claire. Admettons cependant qu’un jour tout s’expliquera. Voilà donc le monde inorganique réduit aux corps simples et au mouvement. — Le monde de la vie s’y ramène aussi suivant l’hypothèse mécaniste. D’abord la synthèse chimique, depuis Wœhler, a effacé toute ligne de démarcation entre la chimie organique et la chimie des corps bruts. Les composés ternaires et quaternaires qui forment la matière organique renferment principalement de l’oxygène, de l’hydrogène, du carbone et de l’azote. Leurs éléments ne sont donc pas des corps d’une nature particulière. La substance vivante n’a pas de propriétés qui soient dues à quelque imaginaire « principe vital. » La vie, avec le jeu des fonctions qui la constituent, n’est qu’une chimie et une mécanique très-compliquées. — Cependant, en admettant que cette conception mécanique de la vie fût justifiée dans tous ses détails (et il s’en faut), il faudrait encore qu’elle expliquât ce qu’il y a d’essentiel dans l’cfre vivant : son unité. Dire, comme on l’a fait, que la matière vivante est douée d’une propriété qui lui est propre, « celle de s’adapter à des fins, » c’est ne rien expliquer; c’est lui attribuer une intelligence inconsciente; c’est dépasser le mécanisme. Cette unité, ce consensus sont si importants dans le vivant, que A. Comte lui-même reconnaît qu’ici « il faut substituer les considérations synthétiques à l’étude analytique; » c’est-à-dire, au lieu d’aller de bas en haut, des composants à la résultante, aller de haut en bas, de la fin aux moyens subordonnes ' . —
* Dans son Rapport sur la Ph’jswl. générale, Ch. Bernard pense qu'on a raison de ramener la vie aux lois de la nature brute ; mais qu’on a tort de penser que
LES CAL’SES
.Mais admettons que le mécanisme explifiue la vie, et essayons maintenant d’arriver avec lui à la [)ensce. Il faut d’abord expliquer comment se forme le système nerveux, condition indispensable de toute pensée. Nous savons qu’il n’est qu’un appareil de perfectionnement; que certains infusoires, dont le corps n’est qu’une masse amorpbc, totalement dépourvue de muscles et de nerfs, ont cependant une vie de relation. En s’appuyant sur la loi d’évolution, sur le passage du simple au complexe et sur la division pliysiologi(|ue du travail, on a essayé d’expliquer la genèse du système nerveux. Les tentatives les plus curieuses à cet égard sont dues à un bomme qui rejette d’ailleurs riiypothèse mécaniste. M. Herbert Spencer dans sa Biologie, g 302, et surtout dans sa Psychologie (5' partie a essayé de montrer comment un nerf a pu se produire, dans un organisme primitif extrêmement simple, en vertu des lois du mouvement, et comment ont pu sortir de là des systèmes nerveux de plus en plus com|)li([ués'. Si cette genèse hardie était incontestable, ce serait une grande victoire pour le mécanisme, mais il resterait toujours à expliquer comment la vibration nerveuse devient un fait de conscience. Nous sommes complètement incapables de comprendre comment un mouvement deviendrait une pensée. Cette hypothèse est indérnontrableen théorie et inconcevable en fait. Si l’on soutient que, subjectivement, la chaleur et la lumière diffèrent autant du mouvement que le fait de conscience dilTèrede la vilirxition nerveuse, nous ferons remarquer (pie l’assimilation n’est pas exacte. En elfct, pour (pi’un mouvement devienne lumière, il faut un appareil optii|ue
les procédés sont les méiiies. La vie a se* proccites spéciaux. — Vuir .lussi d’excellenles pages dans Ucnouvier. Criliq. générale, l. III, p. ‘JO et suiv.
nAl'PüUTS J>r PUVSIOUK kt du mohal.
et la conscience ; pour qu’un inouvcinent devienne son, il faut un appareil acoustique et la conseience. lUais pour qu’une vibration nerveuse devienne la conscience, qui n’existe pas encore, que faut-il? Comment s’expliquer cette métamorphose ?
Telle est, en bref, l’hypothèse mécaniste qu’il faudrait un volume pour exposer en détail. Pour elle, les phénomènes ne dilîéreraicnt entre eux qu’en ce que les plus élevés sont produits par une concentration, les plus bas par une dispersion de la force. Une unité de pensée équivaudrait à plusieurs unités de vie, une unité de vie à plusieurs unités de force purement mécanique. C’est du moins ce qui semble résulter des paroles d’un de scs plus récents interprètes, le docteur l\laudsley, dans sa Physiology of mind : « Toute transformation ascendante delà matière etde la force en est pour ainsi dire la concentration sur un plus petit espace. Un équivalent de force chimique correspond’ à plusieurs équivalents de force inférieure, et un équivalent de force vitale à plusieurs équivalents de force chimique.
11 en est de meme dans l’échelle des tissus Si nous
supposons (|u’un tissu supérieur subit une décomposition ou une métamorphose rétrograde, (]ui doit nécessairement coïncider avec la résolution de son énergie en des modes inférieurs, nous pouvons dire qu^une simple monade du tissu supérieur ou un équivalent de sa force, vaut plusieurs monades de l’espèce inférieure de tissu ou plusieurs équivalents de sa force. Ce qui caractérise la matière vivante , c'est une complexité de combinaisons et une telle variété d’éléments, réunis dans un petit espace, (juc nous ne pouvons les suivre ; et dans la sli ucturc nerveuse, cette concenti ation et cette complication sont poussées au plus haut degré La plus
340 J.ES CAUSE!»
haute énergie de la nature est en réalité la plus dépendante. La raison de la puissante influence qu’elle est en état d’exercer sur les forces inférieures qui servent à son évolution, c’est qu’elle contient implicitement l’essence de toutes les espèces inférieures d’énergie, a Comme l’homme de génie contient implicitement l’humanité, ainsi l’élément nerveux contient implicitement la nature. » L’auteur ajoute d’ailleurs ces paroles, bien peu conciliables avec le mécanisme : a Qu’est-ce que ce progrès, ce nisus si manifeste, quand on considère la nature dans son entier? N’est-ce pas un effort pour arriver à la conscience, pour atteindre la possession d’elle-même? Dans la série de ses productions multiples, l’homme a été, dit Gœthe, le premier dialogue que la Nature ait tenu avec Dieu. »
Nous n’essayerons pas ici une discussion du mécanisme. Cette doctrine et l’idéalisme, son contraire, seront soumis plus loin à une critique commune. Bornons-nous à faire remarquer que, au point de vue de l’expérience, on peut lui reprocher un abus excessif de l’hypothèse, érigée en réalité'. Si parmi ces hypothèses, il y en a qui tiennent à l’imperfection actuelle des sciences, mais qu’on
* Ceux qui se placent au point de vue métaphysique ont réfuté le mécanisme en disant qu’il tire le plus du moins.
Considéré en lui-même, cet axiome est incontestable, puisqu'il n’est qu'une autre forme de cette vérité évidente : le tout est plus grand que ia partie ; mais qu'on y prenne garde! Les termes plus, moins, sont des expressions quantitatives: elles n’ont donc de valeur que dans le domaine du mesurable, de l’bomogène, de la mathématique. Il faudrait, pour les employer à propos, que les deux termes fussent comparables et par conséquent de même nature. Dire que l’esprit est le plus et que la matière est le moins, c’est donc être dupe des mots, c’est appliquer à la qualité ce qui n’est vrai que de la quantité. Le rapport de l'esprit à la matière n’est pas un rapport de plusà moins, mais un rapport d'autre à autre.
On a dit aussi que le mécanisme subordonne le supérieur d l'inférieur. Cette réfutation due à A. Comte est plus exacte, parce qu'elle substitue le point de vue qualitatif au point de vue quantitatif. Pour ma part, je considère certainement l’ordre psychologique comme supérieur b l'ordre vital et celui-ci comme su|iérieur au
RAPPORTS DIT PIIYSrOT'E ET DIT MORAR. 341
peut accepter par avance, il y en a d’autres qui dépassent tellement toute expérience possible, qu’il n’y a aucune témérité à les rejeter.
II. L’idéalisme est plus difficile à exposer que la doc- . trine adverse ; non qu’il soit moins simple ou moins bien lié, mais c’est qu’il suit l’ordre scientifique à rebours, allant toujours de la fin aux moyens subordonnés, descendant pas à pas la série qile le mécanisme monte pas à pas. Le point de départ du mécanisme est très-net, sinon très-sûr; l’idéalisme, lui, se place tout d’abord dans l’absolu, qui est l’unique point de vue d’où la perspective soit universelle. « Car Dieu sert à expliquer l’âme, et l’âme à expliquer la nature. » Nous sommes en dehors de toute expérience possible, par conséquent de toute science. Cependant, il faut bien y arriver, passer de l’absolu au relatif, de nous-mêmes aux phénomènes. Comment , par quelle mystérieuse opération? L’idéalisme n’y répond que par des métaphores ; ce qui est inévitable, puisque le fini et l’infini sont incommensurables, et que, par hypothèse, il n’y a aucun rapport possible du premier terme au second. — Supposons cette première difficulté résolue : nous voici sur le terrain de l’expérience, en possession d’une réalité dérivée de l’absolu qui servira de mesure et d’explication dernière pour toute chose. Cette réalité est la pensée.
D’après Schopenhauer et son école, la pensée ne serait qu’au second rang ; l’intelligence ne serait a que le physique de l’esprit » emprisonné dans les formes subjectives du temps, de l’espace et de la causalité.
monde inorganique. Mais ces idées de supérieur el ^'inférieur pourraienl bien n’avoir qu'une valeur subyecd're, n'clre qu’une façon tout humaine de considérer les choses, en sorte que celle réfutation, si vraie qu’elle soit en fait, reste sans rigueur logique et .sans valeur vraiment scientifique.
LES CAUSES
La réalité suprême serait la volonté, qui seule ne relève pas de l’expérience intellectuelle, seule est saisie directement. Cependant, la volonté ainsi posée, en dehors et au-dessus de toute conseicnce et de toute idée, ne ressemble plus que de nom à la volonté dont nous avons conscience, A celle qui entre dans la contexture des effets et des causes qui constituent l’expérience. Nous ne pouvons dire ce qu’est cette volonté absolue, puis(|ue, par hypothèse, elle n’est pas connaissable et que rien n’existe pour nous que par la connaissance. Mais sans insister sur ces discordes intestines de l’idéalisme, admettons que la pensée, dans le sens large, est le principe de toute chose. — Si étonnante et si paradoxale que cette thèse puisse paraître d’abord au sens commun, elle est à beaucoup d’égards vraie, incontestable, même pour un partisan de l'expérience pure. Par une illusion antiscientifique, nous croyons que si l’homme et en général tout cerveau pensant et sentant disparaissait, l’univers subsisterait encore avec sa lumière, ses couleurs, scs formes, ses harmonies, son esthétique. Il n’en est rien ; car l’univers, au moins pour 7ious, n’est qu’une somme d’états de conscience. Les résistances, les formes, les couleurs, bref tous les attributs de la matière ii’cxistont pour nous qu’à ce titre. L’ordre entre ces phénomènes, leurs existences ou leurs successions uniformes, c’est-àdire leurs lois, n’existent pour nous qu’à ce titre. « lît ce monde, dit Schopenhaiicr, n’existerait plus si les cerveaux humains ne pullulaient sans cesse, semblables à des champignons, pour recevoir l'univers prêt à sombrer dans le néant, et se renvoyer entre eux, comme un ballon, cette grande image, identique en tous, dont ils expriment cette identité par le mot d’objet. » Sans pro-
RAPPOHTS ni; PIIYSIOI.’K ET DU MORAL.
fesser cet idéalisme absolu, qui est une hypothèse, l’expérienee seule nous force à reconnaître (|uc, pour nous, toute existence rcello ou possible a pour limites notre pensée réelle ou possible. — Plaçons donc .la pensée au sommet de toutes choses, dans l’absolu comme dans l’expérience, puisque c’est elle qui en se révélant révèle tout. Par suite, pour l’idéalisme, à mesure qu’on descend de la pensée pure à la sensation, de la sensation aux phénomènes vitaux, des phénomènes vitaux aux actions chimi(|ues et mécaniques, l’univers s’obscurcit et s’appauvrit; c’est une diminution constante de réalité et d’être. La sensation et l’irnape sont encore intelligibles. I.a vie est une pensée inconsciente enfoncée dans la matière, « le corps est un esprit momentané. » Dans le monde inorganique, au i)lus bas degré de l’échelle, le phénomène du choc ou de la communication du mouvement, le plus clair de tous pour le mécanisme, est en réalité le plus obscur, parce que là, l’clfort, la volonté qui constitue toute pensée y est, plus que partout ailleurs, sépar(‘e de son effet ; la pensée y est aliéna a se. Bien mieux, le phénomène du choc renferme ce qu’on voudrait qu’il remplaçât, la spontanéité. « Ce qu’est dans l’àme la tendance innée à conserver l’action (|ui constitue son essence, et lorsqu’elle est troublée à la rétablir, l’inertie, avec le ressort (pii en est l’effet, l’est dans le corps. » L’inertie est un analogue et un dérivé de la volonté, et au fond tout mouvement est tendance. Ainsi, tout s’explique parla pensée; tout ce (pii est est intelligible, et comme ledit Berkeley ; * Il y a dans tout ce (pii existe de la vie, dans tout ce qui vit du sentiment, dans tout ce qui sent de la pensée. »
Tel est le système idéaliste, fortement lié, sinon con-
LES CAUSES
cluant. Nous ne lui reproclions pas d’être suspendu à une hypothèse : a la pensée est la seule réalité. » Il a cela de commun avec toute métaphysique et même avec toute science humaine. Toute nos connaissances scientifiques si serrées, si solides, si riches qu’elles soient, sont comme des chaînes d’or, dont nous ne voyons pas le premier anneau. Comme nous sommes également incapables de dépasser l’expérience et de nous contenter de l’expérience, comme la science a les mêmes limites que l’expérience, il n’y a d’autre moyen d’en sortir que l’hypothèse. Toute doctrine le fait plus ou moins, l’idéalisme plus franchement qu’aucune autre : voilà tout. Un défaut plus grave à nos yeux, c’est que l’hypothèse admise, la doctrine n’en contient pas moins une difficulté insoluble. Comment s’expliquer que la pensée qui est la seule réalité devienne autre pour elle-même, si bien autre qu’elle ne se reconnaît plus. Quelle cause amène cette déchéance continue et toujours croissante de la pensée? Évidemment ce n’est pas une cause externe, puisque par l’hypothèse il n’y a rien en dehors de la pensée. El quelle cause interne? On dit que la nature est « une extérioration de l’esprit, » ce qui relativement est incontestable, mais douteux absolument; car l’expérience nous montre que nous sommes aussi incapables de supposer la matière sans l’esprit, que l’esprit sans.la matière ; sujet et objet, externe et interne sont des termes corrélatifs. Si l’objet se ramène en dernière analyse à des états de conscience qui viennent du dedans, les états de conscience se ramènent en dernière analyse à des sensations qui viennent du dehors. L’objet est bâti à l’aide d’éléments empruntés au sujet; le sujet est bâti à l’aide d’éléments empruntés à l’objet. Nous ne pouvons sortir de cette alternative.
RAPPORTS DU PHYSIQUE fIT DU MORAE. 345
D’ailleurs, rimpiiissance radicale de ces deux doctrines rivales, le mécanisme et l’idéalisme, a été si bien démontrée par Herbert Spencer, dans un récent morceau, que le mieux nous semble de le traduire :
« A vrai dire, nous arrivons ici à cette limite, qu’il est nécessaire de montrer toujours, aussi bien à ceux qui cherchent des explications matérialistes des phénomènes mentaux qu’à ceux qui ont peur qu’on ne les trouve. Les derniers prouvent par leur crainte, presque autant que les premiers par leur espoir, qu’ils croient que l’esprit peut être traduit en termes empruntés à la matière; tandis que beaucoup de gens qu’ils critiquent comme matérialistes sont profondément convaincus qu’il n’y a pas la possibilité la plus éloignée d’arriver à cette interprétation. Pour ceux qui, sans se laisser effrayer par les conclusions précédentes, ont poussé aussi loin que possible leurs analyses, ils voient très-clairement que le concept que nous nous formons de la matière n’est que le symbole de quelque forme d’une puissance, de nous inconnue absolument et pour toujours, et un symbole que nous ne pouvons supposer semblable à la réalité, sans tomber nous-mêmes dans la contradiction. Ils voient aussi que se représenter toutes les activités objectives en termes empruntés au mouvement, c’est en avoir une représentation, mais non une connaissance, et que nous sommes immédiatement enfermés dans une alternatived’absurdités, si nous supposons que la puissance qui se manifeste à nous comme mouvement est en elle-même ce que nous concevons comme mouvement. Lorsque à ces conclusions que la matière et le mouvement, tels que nous les pensons, ne sont que des symboles de formes inconnaissables d’existence, nous joignons cette conclusion récemment tirée.
LES CAUSES
que l’esprit lui aussi, est inconnaissalile, et que la forme la plus simple sous laquelle nous puissions penser la substance n’est qu’un symbole de quelque chose qui ne peut jamais tomber sous la pensée, alors nous voyons que toute la question se réduit à savoir si ees symboles-ci peuvent être exprimés en termes de ceux-là ou ceux-là on termes de ceux-ci, — question qui vaut à peine qu’on la décide, puisque l’une et l’autre réponse nous laisse aussi complètement hors de la réalité que nous l’étions tout d’abord.
« Néanmoins, il est peut-être bon de dire ici une fois pour toutes que, si nous étions contraints de choisir entre l’alternative de traduire les phénomènes mentaux en phénomènes physi(|ues, ou de traduire les phénomènes physiques en phénomènes mentaux, la dernière hypothèse semblerait la plus acceptable des deux. L’esprit, tel qu’il est connu par celui qui le possède, est un agrégat circonscrit d’activités, et la cohésion de ces activités l’une avec l’autre dans l’agrégat postule un quelque chose dont elles sont les activités, àlais les mêmes expériences qui lui font connaître cet agrégat cohérent d’activités mentales, lui font connaître simultanément des activités qui ne sont pas renfermées dans l’agrégat, — activités situées en dehors, qui ne sont connues que par leurs effets sur cet agrégat, mais qui, comme l’expérience le prouve, n’ont pas de cohésion avec l’agrégat, tout en ayant de la cohésion entre elles. Comme par leur définition ces activiéts externes ne peuvent être comprises dans l’agrégat des activités désignées sous le nom d’esprit, elles doivent toujours rester pour lui les corrélatifs inconnus de leurs elfets sur cet agrégat, et on ne peut les penser qu’en termes fournis par cet agrégat. Par suite, s’il considère
RAPPORTS DU PHYSIQUE ET DU .MORAU. 3'l7
ses conceptions sur ces activités situées en dehors de l’esprit, comme constituant leur connaissance, il se trompe ; il ne fait que se représenter ces activités en termes de l’esprit, et il ne peut faire autrement. Il est obligé d’admettre que ses idées de matière et de mouvement, purs symboles de réalités inconnaissables, sont des états de conscience complexes, produits par des unités de sensation. Mais si, apres avoir admis cela, il persiste à demander si les unités de conscience sont de la même nature que les unités de force distinguées comme externes, ou si les unités de force distinguées comme externes sont de la même nature que les unités de sensation, alors la réponse, encore la même au fond, est que cela ne nous avancera pas plus de concevoir les unités de force externe, comme identiques avec les unités de sensation, que de concevoir les unités de sensation comme identiques avec les unités de force externe. Il est clair que si les unités de force externe sont regardées comme absolument inconnues et inconnaissables, alors, traduire en celles-ci les unités de sensation, c’est traduire le connu en inconnu, ce qui est absurde. Et si elles sont ce qu’elles sont supposées être, par ceux qui les identifient avec leurs symboles, alors le difficulté de traduire les unités de sensation en unités de force est insurmontable : si la force telle qu’elle existe objectivement, est absolument étrangère en nature à ce qui existe subjectivement comme sensation, alors la transformation de la force en sensation est indispensable : c’est-à-dire qu’il est impossible d’interpréter l’existence interne en termes de l’existence externe; mais si, d’un autre côté, les unités de force telles qu’elles existent objectivement, sont essentiellement les mêmes en nature que celles qui se manifestent subjcc-
LES CAl'SES.
tivement, comme unités de sensation, alors une hypothèse concevable reste ouverte. Chaque élément de cet agrégat d’activités qui constituent une conscience n’est connu comme appartenant à la conscience que par sa cohésion avec le reste. Au delà des limites de cet agrégat cohérent d’activités, il y a d’autres activités, complètement indépendantes de lui, et qui ne peuvent entrer en lui. Nous pouvons imaginer alors que, par leur exclusion du cercle de ces activités qui constituent la conscience, les activités externes, quoique de la même nature intrinsèque, prennent un aspect antithétique. Étant séparées de la conscience, et découpées par ses limites, elles lui deviennent par là étrangères. N’étant pas incorporées avec les activités de la conscience ni liées avec elle comme elles sont entre elles, la conscience ne peut pour ainsi dire les traverser, et c’est ainsi qu’elles en viennent à être figurées comme inconscientes ; elles sont représentées comme ayant la nature appelée matérielle, opposée à celle que nous appelons spirituelle. Cependant, quoique cela nous montre qu’il est possible d’imaginer que les unités de force externes sont identiques en nature avec les unités de force connues comme sensation, en nous les représentant ainsi , nous n’arrivons pas à mieux comprendre la force externe. Car, on l’a déjà montré, en supposant que toutes les formes d’esprit soient composées d’unités homogènes de sensation diversement agrégées, cette résolution en unités nous laisse tout aussi incapables de comprendre comment la substance de l’esprit peut consister en pareilles unités ; et ainsi, quand même nous pourrions réellement nous figurer toutes les unités de force externe, comme étant essentiellement les mêmes que les unités de force connues comme sen-
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HAPPOUTS UU IMlVïilOUE ET UC MUli.VC. .3'l9
salion, en sorte qu’elles constitueraient une sensibilité universelle, nous serions tout aussi éloignés, et pour toujours, de nous former une idée de ce sensorium universel.
« Par suite, quoiqu’il semble plus aisé de traduire ce qu’on appelle matière en ee qu’on appelle esprit, que de traduire ce qu’on appelle esprit en ce qu’on appelle matière (cette dernière opération est en vérité complètement impossible), cependant notre traduction ne peut pas nous conduire plus loin que nos symboles. Ces vagues conceptions qui se dessinent pour nous dans le lointain, sont des illusions évoquées par la fausse connotation de nos mots. L’expression « substance de l’esprit, » si nous y voyons autre chose quel’æ de notre équation, nous entraîne véritablement dans l’erreqr, car nous ne pouvons penser une substance qu’en termes qui impliquent des propriétés matérielles. Tout notre progrès consiste à reconnaître que nos symboles ne sont que des symboles et à nous en tenir à leur dualité, que notre constitution nécessite. L’inconnaissable, tel qu’il se manifeste à nous dans les limites de conscience et sous la forme de la sensation, n’étant pas moins impénétrable que l’inconnaissable, tel qu’il se manifeste hors des limites de la conscience sous d’autres formes, nous n’arrivons pas à le mieux comprendre en traduisant le second dans le premier. La forme conditionnée sous laquelle l’être est présenté dans le sujet, ne peut pas plus que la forme conditionnée sous laquelle l’être est présenté dans l’objet, être l’être inconditionné commun aux deux * . »
• Herbert Spencer. Principes of psychology, 2* édit.
LES CAUSES
Nous avons dit, dans le précédent paragraphe, que sur la question des rapports du physique et du moral, les uns, se plaçant dans la métaphysique, pensent que le problème peut se résoudre, et que les autres, s’en tenant à l’expérience, le considèrent comme insoluble. Nous avons vu aussi que la métaphysique n’aboutit pas ; le mécanisme, parce qu’il réduit tout au mouvement, (jui, en définitive n’est connu (jue sous la condition de la pensée ; l’idéalisme, parce qu’il se réduit tout à la pensée, qui n’existe pas sans un objet, en sorte qu’aucun des deux termes antithétiques ne parvient à confisquer l’autre à son profit. Reste donc à déclarer que le problème est par sa nature même insoluble. N’est-ce pas en revenir à une thèse admise depuis longtemps et en ()uel(]uc façon classique? Non, et voici pourquoi.
Le dualisme vulgaire se place au point de vue métaphysique; il oppose une substance qu’il ne connaît pas, l’esprit, à une substance qu’il ne connaît pas, la matière, sans parvenir «à les concilier : ce qui est naturel, car comment faire jaillir la lumière du rapprochement de deux ignorances? Au contraire, le partisan de l’expérience déclare la question insoluble, justement parce qu’elle dépasse l’expérience, c’est-à-dire la science démontrée ou vérifiable. Le premier est emprisonné dans l’impuissance de sa métaphysii|ue, le second dans les limites de sa méthode. L’ignorance du premier est due aux lacunes de sa philosophie, celle du second à son abstention voulue de toute recherche transcendante.
RAI'I’üllTS Dl' l’IIVSlCIUK KT DU MORAL.
De nos jours, ia belle généralisation connue sous le nom de loi d’équivalence ou de corrélation des forces, a amené quelques penseurs hardis à poser sous une autre forme le problème des rapports du physique et du moral. On sait que la physique moderne considère toutes les forces de la nature, chaleur, lumière, électricité, magnétisme, cohésion, affinité chimique, gravité, comme susceptibles de se ramener au même principe et de se transformer Tune dans l’autre, suivant des règles fixes, qui ne sont autres que .les lois memes de la mécanique. On ad- ' met aussi généralement que la loi d’équivalence régit les phénomènes vitaux , et en particulier la contraction musculaire et l’innervation. Mais s’ajipliquc-t-ellc aux phénomènes mentaux ? Y a-t-il pour elle un passage possible des faits nerveux aux états de conscience? Les forces mentales rentrent-elles dans la catégorie des autres forces et sont-elles également convertibles?
Quelques contemporains l’aflirment. 1\I. Bain a recueilli et cité des faits d’où il infère : T l’équivalence ou Irapsmutahilité des forces nerveuses et des forces mentales; 2° l’équivalence ou transformation des forces mentales entre elles. Ainsi, il serait, selon lui, possible d’établir une équivalence, d’une part entre un certain état nerveux et un certain état mental, d’autre part entre les trois formes principales de la vie mentale, sensibilité, volonté, intelligence; en sorte qu’un état de conscience impliquerait la transformation et la dépense d’une certaine somme de force nerveuse, et qu’un accroissement de sensibilité ne serait possible que par une diminution d’intelligence ou de volonté, la somme de force de l’ètrc vivant restant constante, au milieu de ces transformations. — La magnifi(jue synthèse contenue dans les Premiers
LES CAUSES
Principes d’Herbert Spencer, rumcnc tous les phénomènes sans exception sous la loi d’équivalence. « Aucune idée, aucun sentiment, dit l’auteur, ne se manifeste que comme résultat d’une force physique, qui se dépense pour le produire ; tel est le principe (pii ne tardera pas à devenir un lieu commun scientifique
Ceux qui soutiennent cette doctrine font remarquer que la force nerveuse qui résulte, en définitive, de la nutrition doit, quand elle s’est produite, se dépenser d’une des trois manières qui suivent : ou bien' en agissant sur les viscères, le cœur, les organes digestifs, comme cela arrive dans les grandes émotions ; — ou bien en agissant sur les muscles et en produisant les mouvements, les gestes, les diverses expressions de la physionomie ; — ou bien en faisant passer l’excitation à quelque autre partie du système nerveux, et c’est de là que résultent les états successifs qui constituent la conscience. Les sensations excitent des idées et des émotions ; celles-ci, à leur tour, éveillent d’autres idées et émotions, et ainsi de suite, c’est-à-dire que la tension qui existe dans certains nerfs ou groupes de nerfs, quand ils nous procurent des sensations, idées ou émotions, engendre une tension équivalente dans quelques autres nerfs ou groupes de nerfs avec lesquels ils sont liés.
Tous les faits cités à l’appui de cette thèse ne nous semblent pas également concluants. Il y en a qui sont certainement des transformations ; mais il y en a qui paraissent plutôt des correspondances. Ainsi, la douleur qui se transforme en cris et contorsions extravagantes dure peu -, la douleur qui dure est celle qui ne se dépense pas ;
< i’üur les faits, nous renveriuns le lecteur à eet ouvrage, ili.
il en est de même pour la colère. Mais dans certains cas, par exemple dans l’excitation cérébrale causée par le haschich ou l’opium, est-il bien sûr qu’entre l’état nerveux et l’état mental, il y ait équivalence, transformation, et non pas simplement correspondance ?
Cette doctrine de la corrélation des forces physiques et de la pensée n’est d’ailleurs qu’à peine esquissée. Elle en est encore à la période qualitative, et il est douteux qu’elle entre de si tôt dans la période quantitative, qui seule la constituerait comme science. C’est cependant un beau sujet, bien fait pour tenter des chercheurs à l’esprit libre et hardi. Si elle parvenait à s’établir scientifiquement, il est clair que le problème des rapports du physique et du moral se présenterait à nous sous un autre aspect : il ne serait i)his qu'un cas particulier de la loi de corrélation des forces. Faut-il remarquer, d’ailleurs, qu’une solution pareille, restreinte à l’expérience, ne > serait ni spiritualiste ni matérialiste, pour ceux du moins qui ont quelque souci de l’exactitude des termes qu’ils emploient ' î
Sans insister sur un problème qui ne peut être traité en passant, essayons de tirer de tout ce qui précède une conclusion, qui s’en tienne autant que possible à l’expérience. Il semble que toutes les écoles contemporaines, quand on retranche ce qui tient au point de vue exclusif de chacune, tendent de plus en plus à considérer le phénomène moral et le phénomène physique comme identiques. Cette, conclusion paraît naturelle à ceux surtout qui s’en tiennent à l’expérience ; en sorte que nous pou-
* Citons ^ l'appui qiielcpies réflexions remarquables du grand physicien anglais, John Tyndall.
« Admettous qu’une pensée définie corresponde it une action moléculaire définie
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vons dire (autant du moins que la langue courante peut traduire des idées opposées à l’opinion courante) : le physique c’est le moral vu du dehors, le moral c’est le physique vu de dedans. La différence du physique et du moral est subjective et non objective ; elle tient non à la nature de chacun d'eux, mais à la manière dont nous connaissons chacun d’eux. La physique en est venue à comprendre que la chaleur, la lumière et le son ne nous paraissent dissemblables que parce que chacun s’adresse à un sens spécial ; en sorte que la différence vient de nous. La psychologie doit en venir à comprendre que le physique et le moral ne nous paraissent dissemblables que parce que l’un est connu par les sens externes, sous
dans le cerveau nous n'en sommes pas moins incapables de passer par le rai-
sonnement d’un phénomène à l'autre. Ils se produisent ensemble, mais nous ne savons pas pourquoi. Si noire intelligence et nos sens étaient assez perfectionnés, assezvigoureux, assez illuminés, pour nous permettre de voir et de sentir les molé- . cules memes du cerveau ; si nous pouvions suivre tous les mouvements, tous les groupements, toutes les décharges électriques, si elles existent, de ces molécules ; si nous connaissions parfaitement les états moléculaires correspondant à tel ou tel état de pensée ou de sentiment, nous serions encore aussi loin que jamais de la solution de ce problème ; Quel est le lien entre cet état de phvsiqoe et les faits de la conscience. Admettons que Je sentiment amour par exemple corresponde à un mouvement en spirale dexlre des molécules du cerveau, et le sentiment haine à un mouvement en spirale senestre. Nous saurions donc que quand nous aimons, le mouvement se produit dans une direction, et que quand nous haïssons, il se produit dans une autre ; mais le pourquoi resterait encore sans réponse.
En admettant que la croissance du corps est mécanique et qu'il existe une corrélation entre nos sentiments et l'élat physique du cerveau, je crois avoir constaté la position du matérialiste dans tout ce que cette position a d’adihissible. Je crois que le matérialiste placé dans cette position pourra en fin de compte, se défendre contre toutes les attaques ; mais je ne crois pas que l’esprit humain restant constitué tel qu'il l’est aujourd’hui, il puisse aller au delà. Je ne crois pas que le matérialislé ait le droit de dire que le groupement de ses molécules et que leurs mouvements expliquent tout. En réalité, ils n’expliquent rien. Tout ce qu'il peut affirmer, c’est l'association de deux classes de phénomènes dont il ignore absolument le véritable lien. Le problème de la connexion du corps et de l’âme est aussi insoluble, sous sa forme moderne, qu’il l'étaitavant l’ère des recherches scientifiques. {Jterue des cours scienli figues, 1868-1869.)
la condition du temps et de l’espace^ l’autre par le sens interne, sous la condition du temps, en sorte que la différence vient de nous., Ainsi, l’absolu sous sa forme inconditionnée resterait complètement en dehors de nos prises, et les formes conditionnées par lesquelles il se révèle à nous dans l’expérience, ne nous seraient données comme opposées entre elles que par une illusion de notre pensée.
Peut-être peut-on aller plus loin ou du moins tirer de là une déduction importante. Si l’on admet l’identité du phénomène physique et du phénomène moral, si l’on remarque que tout dans l’être vivant forme une série continue depuis la parfaite inconscience, si elle existe, jusqu’à la parfaite conscience, si elle existe ; si l’on se rappelle que l’inconscient est le gouffre où tout rentre et d’où tout sort, la racine de toute notre vie mentale, et que notre personnalité est comme une lumière errante sur un lac immense et sombre, où il semble qu’à chaque instant elle s’engloutit, peut-être sera-t-on disposé à admettre que l’ordre physique et l’ordre moral qui nous paraissent différents dans la conscience sont identiques dans l’inconscient, que la dualité consciente est dérivée d’une unité inconsciente, en sorte que dans l’inconscient, la matière et la pensée, l’objet et le sujet, l’externe et l’interne seraient tout un. Cette réeonciliation particulière du physique et du moral, dans l’homme, amènerait ainsi une réconciliation de l’objet en général avec le sujet en général, de l’univers avec la pensée.
C’est là sans doute une hypothèse métaphysique ; mais se passer de 1a métaphysique et de l’hypothèse n’est ni possible, ni désirable. Aussi est-elle professée par des hommes qui ont revendiqué autant que personne les
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droits de l’expérience et traité la psychologie comme une science naturelle : « Si l’on admet, dit M. Wundt, l’identité du fait physique et du fait psychique, le premier sera soumis aux lois de la mécanique, le second aux lois de la logique, et l’on peut démontrer que ces deux sortes de lois sont identiques ; que l’expérience interne saisit comme nécessité logique ce que l’expérience externe perçoit comme nécessité mécanique. » Voici, ajoute-t-il ailleurs, où aboutit l’analyse du processus de la sensation : a c’est que la nécessité logique et la nécessité mécanique diffèrent, non quant à leur essence, mais simplement par la façon dont nous les considérons. Ce qui est donné, par l’analyse psychologique, comme une continuité d’opérations logiques {Schlüsse), nous est donné, par l’analyse physiologique, comme une continuité
d’effets mécaniques {Kraftwirkmgen) Le mécanisme
et la logique sont identiques. Toutes deux ne sont que des formes d’un contenu identique {gleichartigen Inhalt) dans son essenee ' . »
' Wuniit. Meruchen und Thierseele, 13* leçon, p. 200 el 57* leçon, p. 437.