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Nous passons donc des phénomènes d’une nature mixte, demi-physiologiques, demi-psychologiques, à ceux qui constituent proprement la vie spirituelle. Mais n’oublions pas qu’il ne s’agit ici que des phénomènes ; ce qu’est l’esprit en lui-même, nous l’ignorons, et en tous cas nous n’avons pas à le discuter ici. Nous cherchons tout simplement si la vie psychologique ne peut pas se ramener en dernière analyse à un petit nombre d’éléments irréductibles, donnés ou au moins entrevus par l’expérience, et s’il y a quelque rapport entre les faits primordiaux de la vie mentale et les faits primordiaux de 1a vie physique. Laissant donc toute recherche sur la substance, ce qui regarde la métaphysique, et tout détail sur les facultés et les phénomènes, ce qui regarde la psychologie descriptive, cherchons à quoi se réduit essentiellement le fait de conscience ou la pensée considérée comme phénomène.
On peut dire d’une manière très-générale que penser c’est unifier et diversifier ; ramener la pluralité phéno-
KAPPORT^ mr PIIVSIOrK kt pu MORAI.. 32:^
ménale à Tunité du sujet et réaliser l’unilé du sujet dans une pluralité phénoménale. Tout aete de pensée se réduit en définitive à saisir soit des dilTérenees, soit des ressemblances, c’est-à-dire à faire d’un plusieurs ou de plusieurs un. Ce double processus d’analyse et de synthèse peut se répéter et se compliquer à l’infini ; mais il constitue le fond de foutes nos opérations intellectuelles, quelles qu’elles soient. Des psychologues contemporains ont montré d’une façon supérieure qu’on retrouve dans tous les phénomènes de l’intelligence, quand on les compare, une véritable unité de composition, et que cette unité essentiellede tous lesphénomènes intellectuels consiste en ce que partout, et toujours, nous intégrons ou désintégrons quelque chose. Leur travail, que nous n’avons pas à reproduire ici, va nous permettre cependant de passer de ces considérations un peu vagues à une connaissance plus précise du fait de conscience dans sa nature dernière.
Puisque, dans tout acte de pensée, il y a nécessairement deux éléments, pluralité et unité, examinons-les l’un après l’autre pour voir à quoi fisse réduisent finalement.
I. Nous commencerons par l’élément divers de la pensée. Personne ne fera de difficulté pour admettre que si nous partons de quelque état mental très-composé, par exemple, l’idée d’un certain système social ou d’une certaine forme de gouvernement, et que nous procédions par analyse continue, allant constamment du très-complexe au moins complexe, du moins complexe au simple, du simple au très-simple, nous devions, en parcourant cette série descendante, arriver à des éléments primitifs. Ainsi nous pouvons résoudre notre système en une somme de raisonnements et de rapports, chaque raisonnement en une somme de jugements et de rapports, chaque juge-
LKS CAUSES.
ment en une somme d’idées et de rapports, chaque idée en des images ou des concrets dont elle est tirée, et chaque image et chaque concret en des sensations internes ou externes, subjectives ou objectives. La sensation nous paraît donc l’élément primitif avec lequel tout se bâtit, la molécule à laquelle se ramène cette diversité si compliquée.
Cependant les travaux des physiciens et des physiologistes ont amené quelques psychologues à se demander si la sensation est bien, comme elle le paraît, un phénomène irréductible, et ils ont répondu négativement. En face de ces sensations prétendues simples, les sons, les couleurs, les saveurs, les odeurs, ils se sont trouvés, comme la chimie l’était à son début, en face de corps prétendus simples. L’analyse a montré que les sensations, dites primitives, sont- elles-mêmes des composés. Nous renverrons, pour les analyses, aux j-écents traités de psychologie, après en avoir donné cependant un exemple.
Prenons une sensation réputée irréductible, celle d’un son musical. On sait que si nous faisons vibrer un corps et que les vibrations ne dépassent pas 16 par seconde, nous percevons une succession régulière de sensations semblables, dont chacune est un bruit distinct. Mais si les vibrations deviennent plus rapides, les bruits, au lieu d’être connus chacun comme un état de conscience distinct, se fondent en un état de conscience unique, continu, qui est le son musical. Si la rapidité des vibrations augmente, la qualité du son varie, il devient plus aigu; et si la rapidité continue toujours à croître, il devient tellement aigu, que bientôt il n’est plus appréciable comme son. Ce n’est pas tout : les recherches de Helmholtz ont montré (|uc les différences de timbre entre les instru-
nAPI'ORTS ni' PHYSIQUE ET DU MORAL. 3'25
monts (le violon, le cor, la flûte), tiennent à ce que diverses harmoniques viennent s’ajouter au son fondamental. Ces différences de sensations, connues sous le nom de différence de timbre, sont donc dues à l’intégration simultanée avec la série primitive d’autres séries, ayant d’autres degrés d’intégration. En termes plus clairs, la fusion de ces bruits primitifs en un état de conscience unique, produit la sensation de son musical ; la fusion entre elle et avec le son principal d’autres vibrations moins intenses, produit les différences de timbre.
Cette analyse, si sommaire et si insuffisante qu’elle soit, peut nous faire comprendre combien est illusoire la simplicité apparente du phénomène appelé sensation. Il est de même des couleurs, des saveurs, des odeurs et de toutes les sensations en général, bien que l’analyse n’ait pu chez toutes être poussée aussi loin'. Si donc la sensation est un phénomène composé, quel est son élément primordial? Peut-on le découvrir?
Le travail le plus récent qui ait été fait pour répondre à celte question, est dû à M. Herbert Spencer. Poussant son analyse au delà même des limites de la conscience, jusqu’à un dernier élément, entrevu plutôt que connu, il trouve a l’unité de conscience » dans ce qu’il appelle un choc nerveux. Si nous e.xaminons nos dilTérentes sensations, nous verrons que malgré leurs différences spécifiques, il y a en elles quelque chose de commun ; c’est le choc nerveux (jui en constitue le fond et auquel elles semblent toutes réductibles. On ne peut dire d’une manière bien nette en quoi consiste cet élément dernier; quelques exemples peuvent cependant en donner une
' Pour les détails, voir Helmholz : Opliq. physiol. ; l.ehrc : Vo« Tonemp^nd ; Herbert Spencer ; Princip. de psychol-, ^ 60 et sij. Ve l'IrHelligence, livre III.
LKS CAUSES.
idée approximative. Ainsi, l’effet produit sur nous par un craquement qui n’a pas de durée appréciable, est un choc nerveux. Une décharge électrique qui traverse le corps, un éclair qui tombe sur les yeux, sont encore assimilables à un choc nerveux. L’état de conscience ainsi produit est comparable en qualité à l’état de conscience causé par un coup (abstraction faite de la douleur qui suit), en sorte qu’il peut cire prisjpour la forme primitive et typique du choc nerveux. « Il est donc possible et même probable, dit M. Herbert Spencer, que quelque chose du même ordre que ce que nous appelons un choc nerveux, soit la dernière unité de conscience, et que toutes les différences entre nos sensations résultent de modes différents d’intégration de cette unité dernière*. »
Nous ferons remarquer, avec le même auteur, qu’il y a une concordance parfaite entre celte opinion et le caractère bien connu de l’action nerveuse. L’expérience montre que le courant nerveux est intermittent, qu’il consiste en ondulations. Le stimulus externe n’agit pas continuellement sur le centre sensitif, mais il lui envoie comme une série de pulsations ; en sorte qu’on peut dire que, objectivement, ce phénomène ressemble à ce qui a été appelé subjectivement un choc nerveux.
H ne semble pas que dans l’analyse de la conscience, on puisse pousser plus loin la réduction de ce que nous avons appelé la diversité, car le choc nerveux est à peine un état de conscience. Par la synthèse de ces chocs, se formeraient les états de conscience proprement dits, c’est-à-dire les sensations et les sentiments ; puis par des synthèses de sensations et de sentiments, par des associa-
' Hcrbei'l Spencer, l’sijchulogie, ibid.
RAPi’OHTS m: pnvsinuE et ni; moral. 'Ml
lions d’images, d’idées et de rapports se construit tout l’édifice de nos connaissances.
II. Mais dans tout ce qui précède, nous avons parlé constamment de synthèse, d’intégration, dé fusion, d’association. Cette opération, qui ramène la diversité à l’unité, comment se produit-elle? Résulte-t-elle des éléments eux-mêmes? Ces synthèses se forment-elles à la manière des combinaisons chimiques, suivant des lois qui dépendent de la quantité et de la qualité des éléments combinés? Faut-il déduire l’unité des faits de conscience de l’unitc des phénomènes vitaux, et chercher la cause de la synthèse mentale dans la synthèse organique? Cela ne nous avancerait guère, car nous savons combien, dans le vivant, il est difficile d’expliquer Tunité physiologique.
L’unité du fait de conscience est incontestable et, à notre avis, inexplicable, tant qu’on ne dépasse pas les phénomènes, c’est-à-dire la science. Or, quoique nous traitions ici de la composition de l’esprit, nous ne voulons dépasser en rien la phénoménologie de l’esprit. Examinons donc les différents aspects dcMa question, du point de vue de l’expérience.
La question posée au sujet de l’unité de la vie se pose de nouveau au sujet do l’unité de la conscience : Est-elle un effet ou une cause? Nous avons vu que quelques physiologistes, au lieu de considérer la vie comme une cause d’où dépendent les fonctions, mettent au contraire toute la réalité dans les fonctions dont l’unité vitale n’est qu’une résultante, un effet composé. La même hypothèse a été introduite en psychologie. Voici comment on pourrait soutenir cette hypothèse.
L’idée de personnalité est fondamentale en psycholo-
LES CAUSES
gie, comme l’idée d’individualité l’est en biologie. Mais la personne, le moi, le sujet pensant, posé comme unité parfaite, n’est qu’une conception théorique. C’est un idéal dont l’individu, à mesure qu’il monte dans l’échelle des êtres, s’approche sans l’atteindre jamais. Notre personnalité se décompose en une infinité de sensations, de sentiments, d’images et d’idées, passés on futurs ; elle n’est qn’une synthèse, un agrégat, une somme qui se fait et se défait à chaque instant, mais dont toute la réalité est dans ces événements concrets qui la composent.
Si nous parcourons l’échelle biologiqne, nous verrons qu’au plus bas degré, là où il n’y a que de la vie, les phénomènes et les fonctions ont pour caractère d’être simultanés : la digestion, la circulation, la respiration, les excrétions, etc., avec toutes leurs subdivisions, se produisent en même temps et dépendent les unes des autres. Mais si nous passons des végétaux aux animaux inférieurs et des animaux inférieurs aux supérieurs, nous voyons qu’aux actions vitales s’ajoutent d’autres actions qui ont une tendance à s'ordonner en simple série, à se produire sous la forme d’une succession. Ce sont ces actions que nous appelons psychiques. Chez les rayonnés, les mollusques et les articulés, la vie psychique a pour centres des ganglions épars dans l’animal, dont les actions sont très-imparfaitement coordonnées, en sorte qu’il y a chez eux simultanéité plutôt que succession : de là leur infériorité mentale. Cette dispersion de la vie psychique explique comment il arrive que, si on coupe en deux ou plusieurs morceaux un lombric, un centipede, une mantis religiosa, chaque 'morceau de l’insecte so meut et agit à sa guise. Mais à mesure que nous remontons la si'rie animale, le système nerveux se perfectionne.
les centres se coordonnent en vue d’une unité supérieure; la simultanéité fait place à une succession de plus en plus parfaite, sans toutefois l’alteindre. Car cette fusion du simultané en successif ne peut jamais être complète ; en sorte que la tendance des actions psychiques à prendre la forme d’une simple série, tout en s’approchant de plus en plus de cet idéal, ne l’atteint jamais absolument.
Nous pouvons encore aborder d’une autre façon ce problème de l’unité de la conscience. Nous venons de voir qu’elle se produit nécessairement sous la forme d’une série, d’une succession, c’est-à-dire sous la condition du temps. Mais le temps est mesurable, et comme étudier, c’est mesurer, comme la science précise sc constitue par la mesure, il en résulte que la conscience est abordable à la science précise par quelque endroit.
Les expériences faites sur cc sujet sont récentes. Dès la fin du dernier siècle, les astronomes de Greenwich avaient remarqué que les divers observateurs ne notaient pas de la même manière le passage d’une étoile au méridien. Les variations allaient quelquefois jusqu’à une demi-seconde. Bessel, de Kœnigsberg, eut le premier l’idée que cette différence avait des causes psychologiques, et il s’attacha à la détermination de cette erreur ou équation personnelle. De la remarque des astronomes, il résulterait ccci : c’est qu’il s’écoule toujours un certain temps, entre l’instant où un acte se produit, et celui où un observateur attentif signale qu’il l’a perçu. Quoique la vitesse de la pensée semblât défier toute mesure, par des expériences ingénieuses, lîelmboitz, Donders, Hirsch, Marcy, sont parvenu à la déterminer.
Il résulte de ces expériences que la vitesse des impres-
LES r.At.SES.
sioiis varie selon les individus, et selon la température dans le même individu ; qu’à une température basse, la vitesse de l’agent nerveux est moindre. Les impressions vont de la périphérie aux centres nerveux, et les voûtions des centres nerveux à la périphérie avec une vitesse moyenne de 30 mètres par seconde. Entre des impressions visuelles , auditives, tactiles, et la réaction de la main qui montre que la perception a été perçue, il s’écoule 1/5' de seconde, dans le cas d’impression visuelle ; 1/6' dans le cas d’impression auditive ; 1/7' dans le cas d’impression tactile. Mais comme le fait remarquer Donders, ce cas lui-meme est complexe et se décompose en deux moments psychiques ; 1“ l’impression allant delà périphérie au centre ; 2' la volition allant du centre à la main. Par des expériences curieuses, il croit pouvoir établir que l’acte de la pensée le plus simple, la solution d’un dilemne très clair exige 1/13' de seconde. Wundt, d’après des expériences qui lui sont j>ropres, trouve que l’acte depcnsé.clc plus rapide durerait 1/10' de seconde ‘.
La vitesse de la pensée et par conséquent le nombre des états de conscience varie beaucoup. Dans certains rêves, dans l’état mental causé par l’opium et le haschich, cette vitesse est telle que des phénomènes de conscience qui n’ont pas pu durer plus de quelques secondes semblent, par une illusion très-explicable, avoir duré plusieurs minutes ou meme plusieurs heures. Le fameux mangeur d’opium, de Quincey, a eu des rêves a qui lui ont paru durer dix, vingt, cinquante, soixante-dix ans et même dépasser les bornes de toute expérience possible. » C’est que nous mesurons la longueur du temps par le
' Pour l'élude de celte i|ueslion, sous le raii|mil p ycliuloguine, voir Wundt, .Uenschen un i Viicrsetir, l'el \;3' Icepp.
lîAl’I’OtlT.S DU PHYSIOUE KT DU AIOHAU.
nombre de nos états de conscience. Rétrospectivement un temps très-plein nous parait beaucoup plus long qu’un temps vide. Une semaine passée en voyage nous paraît plus longue qu’une semaine passée dans la monotonie liabituellc et la routine de la vie. — Par l’afilux énorme et subit des sensations et des idées , l’étendue grandit démesurément dans la conscience comme la durée : « Les édifices, dit de Quinccy, les montagnes s’élevaient dans des proportions trop vastes pour être mesurées par le regard. La plaine s’étendait et se perdait dans l’immensité. »
Ainsi ces faits, choisis entre beaucoup d’autres, nous montrent que celte succession qui constitue la conscience, varie constamment en vitesse et en complexité, et par suite nous semblons assez loin de ce moi, unité pure, invariable, inaltérable, (jue quelques-uns ont imaginé.
Ces recherches sur la mesure des phénomènes de. conscience, quant à la durée, permettront sans doute d’arriver (juclquc jour à des déductions importantes : il nous semble qu’on en peut tirer quelques-unes provisoirement.
1° Le sens intime comme tout autre sens a ses limites, au delà desquelles il ne perçoit plus rien. 11 y a minimum psychique, comme il y a un minimum visible cl un minimum aiulihUe. Soit 1/8' de seconde l’état de conscience le plus court, il en résulte que tout phénomène cérébral quidurcra 1/15' ou 1/20' de seconde restera en dehors de la conscience. (C’est ce qui arrive probablement dans le cas de l’association où latente, les deux termes exlrcmes de la série sont seuls connus.
2° Il n’y a dans la conscience ijiie des simultanéités apparentes. Si certains états de consciençc paraissent
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simultanés (Hamillon prétendait que nous pouvons avoir sept idées à la fois !), c’est simplement que leur succession est trop rapide, pour qu’il nous soit possible d’en percevoir la discontinuité. Si la conscience pouvait avoir son microscope, comme les yeux, nous verrions des successions là où nous voyons des simultanéités, par exemple, dans la perception d’un objet complexe, comme une maison. ,
3° La plus grande partie de nos états internes ne peut pas arriver à la conscience. En effet, notre vie totale est composée de plusieurs vies particulières ; la vie de chaque organe a son retentissement dans les divers ganglions et centres nerveux épars dans notre corps. Mais comme tous ces états internes sont simultanés et que la conscience est une succession, il en résulte que le plus grand nombre reste à l’état inconscient. Il y a entre eux un véritable struggle for life, une lutte pour arriver à la conscience, lutte quia lieu, tantôt entre des phénomènes de même ordre, une sensation et une sensation, une image et une image, une idée et une idée ; tantôt entre des phénomènes d’ordre divers, une sensation et une image, un sentiment et une idée.
Toutes nos analyses de quelque nature qu’elles soient aboutissent donc à ceci : La conscience ne me donne qu’une faible partie de ce qui se passe en moi. Ma personnalité est complexe ; mon unité est celle d’un régiment plutôt que celle d’un point mathématique. Car sans tenter le travail long et délicat d’une analyse de notre personnalité, nous y trouvons au moins quatre éléments essentiels ; 1® d’abord, et pour servir de base à tout le reste, le sentiment général de l’existence de notre corps, du jeu de scs fonctions, de son état normal ou morbide ;
UAPPOHTS DU PHYSIQUE ET DU MuHAU. 333
2“ la connaissance de nos perceptions ou de nos idées actuelles ; 3° la connaissance de nos états antérieurs ; 4“ le sentiment intime de notre activité, c’est-à dire la faculté de savoir comment nous modifions le monde extérieur et comment nous sommes modifiés par lui.
Mais la même difficulté s’élève toujours; comment tout cela arrive-t-il à l’unité ? Nous sommes ramenés à cette" question embarrassante qu’on ne peut pourtant éluder : L’unité, sans laquelle il n’y a point de conscience, est-elle une réalité ou une abstraction ? A notre avis, il y a là une antinomie insoluble.
D’une part, si nous supposons que l’unité, le moi , la personne, a quelque réalité en dehors des phénomènes, nous réalisons une abstraction ; car si, par hypothèse, je retranche de mon moi toute la pluralité phénoménale qui le manifeste, mes sensations , mes sentiments, mes idées, mes résolutions, etc., le sujet ainsi dénudé reste un pur possible, c’est-à-dire la plus pauvre, la plus vide, la plus creuse des abstractions.
D’autre part , si nous supposons que les phénomènes seuls sont réels et que l’unité, le moi, la personne, n’est qu’une somme, une résultante, c’est-à-dire une abstraction, nous énonçons une proposition inintelligible : car ces phénomènes qui me constituent, ont le double caractère de m’être donnés comme phénomènes et de m’être donnés comme miens. Mes sensations, mes sentiments, mes idées, bref tous mes états de conscience impliquent un jugement synthétique par lequel ils sont rapportés à ma personne et intégrés en elle. Sans ce jugement synthétique, tous ces phénomènes qui sont ce qu’il y a en moi de plus intime me seraient aussi étrangers que ce qui se passe au delà des nébuleuses de Herschell. Des