CHAPITRE- III
l’hérédité physiologique et l’hérédité
Si nous résumons ce qui a été dit dans les deux précédents chapitres, nous allons voir que, par suite de ces recherches, le problème à résoudre : « Quelle est la cause de l’hérédité psychologique, » s’est singulièrement simplifié.
Nous avons essayé de montrer d’abord que les rapports généraux du physique et du moral peuvent être conçus comme un rapport d’équivalence, de telle façon qu’il n’existe, en dernière analyse, qu’une seule espèce de phénomènes, ni matériels ni spirituels, mais qu’à un point de vue purement humain, nous appelons physiologiques, quand nous les saisissons du dehors et par les sens ; psychologiques, quand nous les saisissons du dedans et par la conscience. Nous avons fait remarquer d’ailleurs que ce n’est là qu’une hypothèse, dont le progrès des sciences déterminera de mieux en mieux la valeur, mais dont le sort n’importe pas à la partie expérimentale de notre thèse.
Puis, passant des spéculations aux faits, de la méta-
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physique à la biologie, nous avons montré, en nous appuyant sur l’expérience, qu’il est extrêmement probable, sinon certain, que tout état mental implique un état nerveux correspondant, et vice versa : en sorte qu’avec une science plus parfaite, nous pourrions, étant donné l’état mental d’un être, en inférer son état nerveux; étant donné son état nerveux, en inférer son état mental.
Si ces prémisses sont acceptées, le problème de la cause se pose avec plus de netteté. En effet, toute notre science consiste à saisir des rapports entre des phénomènes simples ou en groupes. Nous avons ici deux groupes de phénomènes, les uns physiologiques et surtout nerveux, lés autres psychologiques ; au point de vue de l’hérédité, il ne peut y avoir entre eux que l’un des trois rapports suivants :
1® Un simple rapport de simultanéité, l’hérédité physiologique et l’hérédité psychologique étant parallèles l’une à l’autre, quoique complètement indépendantes l’une de l’autre.
2® Un rapport de causalité , l’hérédité psychologique étant considérée comme la cause, l’hérédité physiologique comme l’effet.
3° Encore un rapport de causalité, mais l’hérédité physiologique étant considérée comme la cause, et l’hérédité psychologique comme l’effet.
Nous ne nous arrêterons pas à examiner la première hj'pothèse, qui n’est à nos yeux qu’une question factice. Elle est fondée sur cette idée bizarre de deux substances, le corps et l’âme, complètement distinctes, totalement différentes, si étrangères l’une à l’autre qu’on s’étonne de les voir voyager ainsi de compagnie et dans des rapports constants. La question pouvait se poser en ces
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termes au xvii* siècle : dans l’état actuel des sciences, elle n’est plus acceptable; et il n’y a aucune témérité à soutenir que les grands esprits qui, à cette époque, ont professé ce dualisme seraient les premiers aujourd’hui à le rejeter. Nous avons vu que, de nos jours, on tend à admettre de plus en plus une corrélation intime, une compénétration mutuelle entre les deux ordres de phénomènes, si bien que4a difficulté n’est pas de les unir, mais de les séparer : et l’on ne s’expliquerait pas comment ce dualisme radical est encore si accrédité, si l’on ne savait qu’il est encore plus difficile d’extirper une vieille erreur que de faire accepter une nouvelle vérité.
Sans insister sur cette hypothèse, qui aurait à elle seule les inconvénients des deux autres réunies, passons de suite à l’examen de celles-ci.
I. On pourrait soutenir que l’hérédité psychologique est la cause de l’hérédité physiologique. Cette thèse serait évidemment celle des idéalistes et des animistes. Il n’est pas à notre connaissance toutefois qu’ils l’aient exposée nulle part, sous une forme nette, explicite , sans doute parce que le problème de l’hérédité, qui est surtout physiologique, les a peu préoccupés. Il est assez digne de remarque en effet que, tandis que la philosophie spiritualiste s’est beaucoup occupée de la destinée future de l’âme, elle s’est inquiétée assez peu de son origine. Elle s’est toujours demandé où nous allions, rarement d’où nous venions. Il semble pourtant que les deux problèmes se tiennent et qu’ils sont égaux en mystère.
Les théologiens ont mis plus de zèle à élaborer cette question : elle tenait de près â la base même sur laquelle repose tout le christianisme : la transmission du péché originel. Leurs opinions s’accordent assez peu et
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d’ailleurs n’importent pas ici. On peut les réduire à deux prineipales.
Les uns ont admis que Dieu, source unique et immédiate des âmes, crée à chaque conception une âme spéciale pour le corps qui se produit.
Les autres admettent que toutes les âmes sortent du premier homme, comme tous les corps, et se propagent de la même manière, c’est-à-dire par génération. Cette opinion paraît celle du plus grand nombre. Tcrtullien, saint Jérôme, Luther; deux philosophes, Malebranche et Leibniz, se sont ralliés à cette doctrine. Ce dernier la considère a comme la seule où la philosophie puisse se rapporter avec la religion. »
S’il nous était permis d’émettre un avis sur ce sujet, la deuxième opinion nous semblerait plus orthodoxe ; mais nous nous en tiendrons au point de vue philosophique : et puisque les idéalistes n’ont rien dit du rapport des deux formes de l’hérédité, nous en serons réduits à le faire nous-même. Voici donc comment la logique conduirait à comprendre ce rapport dans leur système:
Partons de l’œuf fécondé, cette source de tout ce qui vit. Cet œuf n’est pas seulement un agrégat de molécules que le physiologiste étudie aumicroscope; il est aussi et surtout une force, c’est-à-dire une manifestation de l’âme. Admettons, si vous voulez (car nous autres, idéalistes, nous avons peu de goût pour cette hypothèse) que cette âme a hérité de ses parents certaines formes déterminées d’activité sensitive, intellectuelle, volontaire, qu’elle les contient virtuellement. Cette âme, ainsi constituée, va façonner son corps. Suivez son travail, depuis ce moment qui causa tant d’étonnement à Harvey, alors qu’il vit de minces filets, sortes de toiles d’araignée, aller d’une corne
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à l’autre de la matrice, puis ce réseau former une poche qui contenait un liquide blanc où apparut le punctum saliens : suivez cette évolution dont l’aspect change parfois d’heure en heure, dont l’instabilité porte sur les parties les plus essentielles comme sur les plus accessoires, si bien qu’on dirait que l’ouvrier invisible tâtonne et ne conduit son œuvre à bonne fin qu’après s’être souvent trompé : poursuivez vos observations jusqu’au moment où la vie embryonnaire finit et où la vie extrautérine commence, et là, voyez l’évolution continuer encore jusqu’à ce que l’être soit pleinement constitué ; il vous faudra bien avouer, malgré vous peut-être, que tout cela est un travail merveilleux, qui, malgré des erreurs, des anomalies, des déviations, ne se fait pas au hasard, ni sans intelligence, quoique sans conscience. Et remarquez qu’ici c’est l’âme qui est la cause et l’organisme qui est l’effet. Par suite, il est assez naturel de conclure que la nature de l’âme implique celle du corps, et que c’est dans l’hérédité psychologique qu’il faut chercher la raison de l’hérédité physiologique.
•Telle est, croyons-nous, et sans l’affaiblir en rien, la manière dont cette thèse pourrait se soutenir. Quant à l’idéalisme transcendant, qui considère comme simplement physiologique tout ce qui n’appartient pas à l’intelligence pure « en dehors du temps et de l’espace, » nous en avons déjà parlé en traitant de l’hérédité des facultés intellectuelles.
Si l’on examine cette doctrine, on verra qu’il en est comme de toutes les hypothèses métaphysiques : on peut la réfuter, non l’extirper. La grosse objection contre elle me paraît se réduire à ceci : c’est que l’idée de génération, qui lui sert de base, est parfaitement inintelligible au
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point de vue idéaliste. L’idée de la génération, au sens psychologique, peut tout au plus se comprendre dans l’hypothèse de l’équivalence, de la transformation entre les deux groupes de phénomènes, ceux-ci étant supposés, quant au fond, identiques. Mais telle n’est pas la thèse de l’idéalisme. Pour lui, il n’existe qu’une substance unique, la pensée, dont toutes les autres sont des manifestations. Les idées de génération, de transmission héréditaire, résultent de l’expérience et ne peuvent être données que par elle : si ces phénomènes sont pleins de mystères, ils n’en sont pas moins réels, puisqu’on en peut suivre la trace visible, l’évolution. Mais, dès qu’on les applique à l’ordre idéal , suprasensible, ils ne représentent plus rien : ce sont des métaphores, des mots vides, des abstractions creuses, puisqu’il n’y a pas de concrets auxquels on puisse les ramener.
Il y a déjà un siècle, un philosophe spiritualiste et même chrétien, Wollaston, dans son Esquisse de la religion naturelle, a très-bien vu que dans l’ordre purement idéal, le fait de la génération ne se comprend pas. « On devrait clairement expliquer, dit-il, ce qu’on entend par un homme qui a la faculté de transmettre l’âme, car il n’est pas facile de comprendre comment la pensée', comment une substance pensante peuvent être engendrées comme le sont des branches, ni qu’on puisse se servir de cette expression, même dans le sens métaphorique. Il faudrait nous dire si cette génération vient d’un des deux parents ou des deux ensemble. Si c’est d’un seul, duquel est-ce? Si c’est de tous les deux, il s’ensuit qu’une seule branche sera toujours produite par deux troncs différents, ce dont il n’y a aucun exemple dans toute la nature, quoiqu’il soit bien plus naturel de faire cette supposition pour
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des vignes et des plantes que pour des êtres intellectuels, qui sont des substances simples et sans aucune composition On est porté, par ces raisons, à conclure qu’il n’y
apas d’autre substance que la matière; que l’âme, provenant seulement de la disposition du corps, doit naître avec lui du père ou de la mère, ou de tous les deux ensemble, et que la génération de Tâme est une suite de la génération du corps. » Cette conclusion paraît matérialiste à Wollaston, et, comme il arrive toujours en pareil cas, sacrifiant les faits à l’hypothèse, il se met à contester l’hérédité.
Pour nous, sans nous laisser effrayer par cet épouvantail, passons à l’examen de la dernière hypothèse, la seule qui subsiste, les autres ayant été éliminées.
II. C’est celle qui considère l’hérédité physiologique comme la cause de l’hérédité psychologique. Il est bien entendu, d’ailleurs, qu’il ne s’agit ici que de la cause immédiate, seconde, de la cause dans l’ordre des phénomènes, c’est-à-dire de l’antécédent invariable. Prise en ce sens, cette solution nous paraît la seule acceptable.
Personne ne conteste l’influence du physique sur le moral. Seulement on conçoit ordinairement cette influence comme transitoire, passagère, ou du moins constamment, variable. Ainsi, une absorption excessive d’alcool amènera le désordre des idées ; un certain état nerveux, le délire ; l’ingestion du haschich dans l’organisme un sentiment de béatitude. Ces phénomènes et autres semblables sont les plus frappants, mais, au fond, les moins importants. Ce qui importe, c’est de remarquer qu’à cet état habituel, ordinaire de l’organisme, que l’on appelle tempérament, constitution propre, doit correspondre aussi un état habituel, ordinaire de l’esprit. Ceci n’est pas douteux, mais on l’oublie. Si, au contraire, on ne perd pas de vue
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cette vérité, que l’influence du physique sur le moral est permanente, qu’elle s’exerce par des actions infiniment petites, mais incessamment renouvelées, qu’il y a une corrélation nécessaire entre ces deux ordres d’existence • qu’on appelle le corps et l’âme, tant pour les états secondaires et changeants que pour ces états fondamentaux et permanents, qui sont comme la trame sur laquelle se dessinent les phénomènes, on comprendra qu’un état physiologique permanent entraînant un état psychologique permanent qui lui correspond, l’hérédité physiologique doit entraîner l’hérédité psychologique. Il serait puéril d’objecter à cela que souvent on ressemble à l’un de ses parents par les traits du visage, la taille, le tempérament, et que l’on en diffère par l’esprit, car il est évident que ce qui importe ici, c’est l’hérédité des conditions organiques de l’esprit, c’est à-dire de l’encéphale; et nous avons vu que l’organisme ne se transmet pas toujours tout d'une pièce, et qu’il y a même à cet égard des bizarreries qui déconcertent.
On ne fait nulle difficulté pour admettre l’hérédité physiologique. On trouve tout naturel que l’organisme engendré ressemble à l’organisme générateuf. On le comprend ou on croit le comprendre. Pourquoi n'en est-il pas de même de l’hérédité psychologique? En laissant de côté tout ce qui est préjugé, affaire de système, idées préconçues qui ne veulent pas céder, le voici : c’est qu’on trouve avec raison que l’idée de génération, appliquée à l’âme, est inintelligible. Mais tout devient clair, si l’on rattache l’hérédité psychologique, comme effet, à l’hérédité physiologique, comme cause.
On voit donc que (le rapport de causalité entre les deux hérédités a’est qu’un cas particulier des rapports du phy-
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skjue et du moral. Seulement l’hérédité psychique correspond ici à des tendances permanentes, non-seulement dans l’individu, mais dans la race, la famille. De plus, tandis que l’hérédité physiologique est immédiate, l’hérédité psychologique est médiate. L’organisme est transmis directement; et si, avec l’organisme, la diathèse nerveuse des parents est transmise, leurs aptitudes mentales le sont aussi par cet intermédiaire.
Peut-être se demandera-t-on pourquoi, après avoir admis une correspondance parfaite entre les deux ordres de phénomènes, nerveux et psychiques, nous considérons l’hérédité mentale comme un effet de l’hérédité physiologique. Ne pourrait-on pas renverser cette proposition?
Nous avons déjà combattu cette thèse. Mais, indépendamment des raisons négatives qui ont été données, il y en a une qui nous semble positive : c’est que l’expérience montre que le développeirtent mental est, partout et toujours, soumis à des conditions organiques, et que rien dans l’expérience n’établit que la réciproque soit vraie, d’une manière générale.
S’il y a, en effet, un certain ordre de phénomènes qui puissent être appelés a psychologiques » d’une façon incontestable, ce sont les faits de conscience. Mais la conscience, pour se produire, a besoin de conditions organiques déterminées. Tant qu’elles ne se sont pas produites, la conscience n’existe pas encore : dès qu’elles ont disparu, la conscience n’existe plus. Et que l’on remarque que pour la conscience, à l’égard du cerveau, il n’y a pas seulement un rapport de dépendance général et vague. Nullement : quoique les physiologistes discutent encore pour savoir si, dans le cerveau considéré comme organe psychologique, ce qui. importe, c’est son poids, ou sa
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constitution chimique, ou le nombre de ses circonvolutions, ou sa forme ou son type ; il est probable que chacune de cesconditions a son importance spéciale. Ainsi, on peut affirmer que tout cerveau humain adulte, pesant moins de 1,000 gr., amènera cet état mental qu’on appelle l’idiotie.
Quand donc nous disons que l’évolution mentale dépend de l’évolution cérébrale, et par suite que l’hérédité psychologique dépend de l’hérédité physiologique, nous énonçons une simple vérité d’expérience, une généralisation tirée d’un nombre immense de faits. En bonne logique, c’est donc à l’idéalisme qu’incombe Tonus probandij c’est à lui de détruire notre thèse, non pas à nous de renverser la sienne. C’est là un point de logique qu’on perd trop souvent de vue, et sur lequel nous voudrions attirer un moment l’attention. Il arrive quelquefois que Ton compromet une très-bonne cause, parce qu’au lieu de se borner à la défendre, on veut attaquer de vive force l’opinion adverse. Un métaphysicien, renouvelant l’opinion de Descartes, pourrait soutenir (je Tai entendu) l’hypothèse des bêtes -machines et nous mettre au défi d’établir qu’elle est fausse. Cela est possible ; mais à nous de répondre que c’est le métaphysicien qui doit donner sa preuve. Toute doctrine qui s’appuie sur Texpérence et l’analogie, qui s’accorde avec les lois générales de l’univers, doit être tenue pour vraie, jusqu’à preuve du contraire. Assurément, elle peut être fausse ; mais il y a du moins en sa faveur des présomptions de vérité, et il n’y a pour elle aucune obligation logique de réfuter les doctrines adverses, tant qu’elles ne donnent que des vraisemblances et des possibilités. Telle est, à ce qu’il nous semble, la position de notre doctrine, en face de la thèse idéaliste : elle a pour elle