‹ L'hérédité étude psychologiqueChapitre 55 sur 63 · I-ES t;.U t<ES · texte numérisé non relu

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l’expérience, contre laquelle une théorie à priori ne prévaut pas.

Nous ne serions pas surpris cependant qu’elle parût à plusieurs sentir fort le matérialisme. A cette difficulté nous pourrions répondre d’abord que, si elle est vraie, il n’en faudrait pas moins la subir , quelle qu’elle fût ; qu’on ne saurait trop protester contre une tendance antiphilosophique qui consisterait à juger les doctrines, non d’après ce qu’elles valent, mais d’après leurs étiquettes ; que la philosophie ne pourrait l’admettre qu’en préférant quelque chose à la vérité, c’est-à-dire en se suicidant. Nous pourrions rappeler encore que, pour nous, le matérialisme n’est qu’un fantôme qui s’évanouit, dès qu’on en approche résolûment, qu’il est comme les spectres, qui ne font peur qu’à ceux qui y croient. Mais il vaut mieux attaquer de front la difficulté et faire voir que l’objection ne tient pas.

D’abord, il est clair que tant qu’on ne sort pas de la recherche des causes secondes, immédiates — et nous ne nous lasserons pas de répéter que c’est ici notre but, — la solution donnée ne peut être ni spiritualiste ni matérialiste. Rattacher l’hérédité psychologique à l’hérédité physiologique, c’est tout simplement constater un fait, et c’est à l’expérience seule de décider, si l’affirmation est vraie ou fausse.

Mais si l’on veut, à tout prix, aborder la question insoluble de la cause dernière, voici quelle sera notre réponse. Une doctrine matérialiste est sans doute celle qui veut expliquer tout ce qui existe, et en particulier les phénomènes de l’esprit, par les propriétés de la matière, conçue comme seule et unique réalité. Mais nous avons vu qu’une pareille doctrine est une illusion com-

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plète, attendu que le concept de matière se résout finalement en notions de force, de résistance, de couleur, de mouvement et autres, qui sont toutes des données de la conscience : en sorte que l’on a pu soutenir sans aucun paradoxe que le fond de la matière, c’est de l’esprit.

Nous ferons remarquer que notre solution est parfaitement conciliable avec cette hypothèse métaphysique, c’està-dire avec l’idéalisme le plus absolu. En effet, il n’y a entre nous qu’une différence de position, nous raisonnons au point de vue de V expérience, l’idéaliste, au point de vue de l’absolu. Nous ne débattons la question que dans les strictes limites de l’expériençe : l’idéaliste en poursuit l’intégration complète , parce qu’à ses yeux on ne connaît rien, tant qu’on ne connaît que le relatif.

On a dit encore que le matérialisme est la doctrine qui lire le supérieur de l’inférieur, et le meilleur du pire. N'est-ce pas ce que nous venons de faire en subordonnant l’hérédité mentale à l’hérédité organique?

Si l’on veut bien remarquer en quoi consiste notre sujet, on comprendra que cette question n’a pas lieu d’être posée ici. Notre sujet n’est qu’un cas de la science très-vaste des rapports du physique et du moral. Cette science n’a pas à rechercher ce que c’est que le corps, ce que c’est que l’esprit, ni à subordonner l’un à l’autre. Elle se divise naturellement en deux grandes parties : Influence de l’organisme sur les manifestations mentales, — Influence des manifestations mentales sur l’organisme. C’est à la première partie qu’appartient la question de l’hérédité. Elle n’est ainsi qu’une faible portion d’une science très-étendue, qui est elle-même en dehors de la métaphysique.

L’hérédité ainsi comprise nous apparaît simplement

I,KS C.U'SKS.

comme une des nombreuses influences physiologiques auxquelles est soumis le développement mental; mais si l’on croit que cela implique une solution métaphysique quelconque, on se trompe. 11 est vrai que, par suite de la loi d’hérédité, le supérieur est subordonné à l’inférieur ; mais ce serait sortir de l’expérience et risquer une assertion toute gratuite que de prétendre que l’hérédité prouve absolument que le supérieur dépend de l’inférieur, et le meilleur du pire.

Ainsi à la question posée au début : « Quelle est la cause de l’hérédité psychologique? » on peut répondre, tant qu’on ne sort pas du domaine de l’expérience : «C’est l’hérédité physiologique. » C’est parce que l’organisme, et en partieulier le système nerveux, sont transmissibles, que les divers modes de la sensation, de l’instinct, de l’imagination, de l’intelligence, des sentiments, le sont aussi. L’hérédité psychologique étant ainsi ramenée à l’hérédité physiologique, comme à sa cause immédiate, il resterait à rechercher la cause de celle-ci, à se demander comment l’hérédité physiologique se produit.

Dans* l’état présent de la biologie, on ne peut espérer aucune explication positive de l’hérédité. On en est réduit à l’hypothèse. La plus récente, la mieux élaborée, est eelle qu’a exposée Darwin, dans son livre sur la Variation des animaux et des plantes, et dont on trouve les traits généraux dans les Principes de biologie de M. Herbert Spencer. Elle porte le nom de pangenèse.

Pour la bien comprendre, il faut se rappeler d’abord

l’ukkéuité physiologique et psychologique. 385

que la physiologie actuelle considère tout corps vivant, malgré son unité, comme un agrégat de cellules prodigieusement nombreuses, dont chacune a sa vie propre, possède les propriétés fondamentales de la vie : la nutrition par laquelle elles asssimilent et désassimilent continuellement; révolution qui leur fait acquérir un volume plus considérable et se compliquer de parties plus parfaites et plus nombreuses ; la reproduction, en vertu de laquelle chaque cellule peut en produire une autre, celle-ci une autre et ainsi de suite. Virchow a montré qu’une cellule unique peut être malade; en sorte qu’on peut dire que cet élément anatomique joue dans l’organisme le même rôle que l’individu dans l’État, ayant une certaine mesure d’indépendance, tout en faisant partie intégrante du corps social.

Un curieux exemple de la puissance de la reproduction dans la cellulle nous est fourni par la Bégonia phyllomaniaca. Si l’on prend un fragment de feuille de cette plante, qu’on le place dans un terrain convenable et qu’on le tienne à une température appropriée, il en sortira une jeune bégonia ; et le fragment qui est capable de produire un plant complétés! si petit, qu’une seule feuille peut produire quelque chose comme une centaine de plants*. Mais ce n’est pas tout, car chaque plante ainsi produite développe à son tour sur ses tiges et sur ses feuilles des myriades de cellules semblables, héritant de la même propriété de devenir à leur tour des plantes semblables. Ainsi donc la cellule originelle, en quittant la plante mère, a non-seulement hérité du pouvoir de se reproduire, mais l’a multiplié et l’a distribué sans aucune

' Herbert Spencer. Principles ofbiology, § 65, 1. 1.

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diminution dans son énergie, à toutes les autres cellules de la plante produite, et cela pendant des générations sans nombre.

Pour expliquer ce pouvoir de reproduction, et, en général, la transmission héréditaire chez tous les êtres vivants, Darwin propose l’hypothèse provisoire de la pangenèse, « qui implique que dans l’organisme tout entier, chacun des atomes ou unités qui le composent se reproduit lui-même. »

On admet presque universellement, dit-il, que les cellules, se propageant par division spontanée ou prolifération, conservent la même nature, et se convertissent ultérieurement en différentes substances et tissus du corps.

A côté de ce mode de multiplication, je suppose que les cellules, avant leur conversion en matériaux formés et complètement passifs, émettent de petits grains ou atomes qui circulent librement dans tout le système, et, lorsqu’ils reçoivent une nutrition suffisante, se développent ultérieurement en cellules semblables à celles dont ils dérivent. Nous appellerons ces graines des gemmules. Nous supposons qu’elles sont transmises par les parents à leurs descendants, se développent généralement dans la génération qui suit immédiatement, mais peuvent se transmettre, pendant plusieurs générations, à un état dormant et se développer plus tard. On suppose que les gemmules sont émises par chaque cellule ou unité, non-seulement ^ pendant l’état adulte, mais pendant tous les états de développement. Enfin, les gemmules auraient les unes pour les a>itres une affinité mutuelle, d’où résulte leur agrégation en bourgeons et en éléments sexuels. En sorte qu’à strictement parler, ce ne sont pas les cléments reproducteurs ni les bourgeons qui engendrent les nouveaux or-

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ganismes, mais les cellules ou unités elles-mêmes du corps entier ' .

On fera observer qu’aucune objection solide ne peut être fondée sur la petitesse extrême de ces gemmules, nos idées de grandeur et de petitesse étant purement relatives. Si l’on remarque que l’ascaride peut produire environ 64,000,000 d’œufs, une seule orchidée, à peu près autant de millions de graines, que les parcelles organiques émises par les animaux odorants, que les molécules contagieuses de certaines maladies doivent être d’une ténuité excessive, l’objection ne paraîtra pas d’un grand poids.

Ainsi, a il Huit considérer chaque être vivant comme un microcosme, un petit univers, composé d’une foule d’organismes aptes à se reproduire par eux- mômes, d’une petites.se inconcevatde, et aussi nombreux que les étoiles du firmament. » Cette hypothèse permet à Darwin d’expliquer un grand nombre de phénomènes fort dillércnls en apparence, mais que la physiologie considère comme identiques, quant au fond. Tels sont : la gemmiparité ou reproduction par bourgeons, la fissiparité, où l’être est reproduit par division spontanée ou artificielle, la génération sexuelle, la parthénogenèse, les générations alternantes, le développement de l’embryon, la réparation des tissus, la croissance de nouveaux membres ijui remplacent les membres perdus, comme cela arrive à l’écrevisse, à la salamandre, à la limace, — bref, tous les modes de reproduction, quels qu’ils soient, tous les modes et toutes les variétés de l’hérédité.

Nous avons vu qu’il y a lieu de distinguer les caractères développés de>. caractères simplement transmis; la Iraiis-

' Darwin. Variation, l II, chap. xvii.

LES CAUSES

mission peut avoir lieu sans le développement, ainsi que le prouvent les faits extrêmement nombreux d’atavisme, d’hérédité en retour, sous forme directe ou collatérale. Ce phénomène, que nous avons rapproché des générations alternantes, s’explique très-bien dans l’hypothèse de Darwin. Le fait fréquent qu’un grand-père transmet à son petit-lils, par sa fille, des caractères que celle-ci n’a pas ou ne peut pas avoir, ne peut se comprendre qu’en admettant qu’ils restent chez sa ülle à l’état latent, c’est-àdire pour donner une hase physiologique à cette idée, qu’il y a des gemmules transmises à la deuxième génération, et conservées par elle, mais qui ne se développent qu’à la troisième.

Darwin explique aussi comment des modifications, dans les habitudes corporelles ou mentales, peuvent être héréditaires. « Selon notre manière de voir, nous n’avons qu’à supposer que certaines cellules finissent par se modifier, aussi bien dans leur structure que dans leurs fonctions, et qu’elles émettent alors des gemmules similairement

modifiées Quand un attribut psychique, une habitude

mentale ou la folie sont héréditaires, nous devons admettre (|ii’il y a réellement eu transmission de quelque modification elfective, ce qui, selon notre hypothèse, impliquerait que des gemmules, dérivées de cellules nerveuses modifiées, se transmettent à la descendance. » On ne s’étonnera pas que ces habitudes modifiées ne se fixent qu’à la longue, si l’on remarque que l’organisme doit être placé dans des conditions nouvelles, assez longtemps pour que celles-ci agissent sur lui, modifient ses cellules, et rendent fiossible la transmission d’un nombre de plus en plus grand de gemmules modifiées '.

' lbid.,p. 425.

l/HlÎRKniTÉ PHYSIOLOr.IQt'f; ET PSYCIIOLOGIQl'E. 389

Dans tout ce qui précède, on n’a raisonne que sur des données physiologiques. Mais nous savons que dans la question de l’hérédité, l’antithèse du psychologique et du physiologique est une simple différence de point de vue. Ces cellules et ces gemmules ne sont pas de la matière brute, inanimée ; il y a en elles de la force, de la vie, des tendances ; nous avons vu qu’il est aussi difficile de concevoir le matériel sans du spirituel que le spirituel sans du matériel. Par suite, l’hypothèse s’applique aussi bien à l’hérédité mentale qu’à l’hérédité organique, et, si elle vaut pour l’une, elle vaut pour l’autre. Que l’on remarque, en effet, combien les deux ordres de phénomènes semblent se correspondre.

Dansl’ordre psysiologique, au plus bas degré, et comme élément irréductible, la cellule ou unité physiologique, chacune ayant sa vie propre. Du consensus de ces vies innombrables résulte la vie générale de l’être dont l’unité nous apparaît ainsi comme une résultante, une harmonie. Cette harmonie, à mesure qu’on monte dans l’échelle des organismes, tend de plus en plus vers l’unité parfaite, sans jamais atteindre cet idéal.

Dans l’ordre psychologique, au plus has degré et comme élément irréductible ou unité psychologique, la force telle qu’elle existe dans toute cellule, ou au moins la névrilité telle qu’elle existe dans toute cellule nerveuse. Du consensus de toutes ces actions psychiques, infiniment petites, centralisées dans les ganglions, et plus tard dans l’encéphale, résulte la vie psychologique, qui, à mesure qu’on s’élève dans l’échelle des êtres, passe de la forme simultanée à la forme successive, condition de la conscience, et tend de plus en plus vers l’unité parfaite, la personne, le moi, sans y arriver d’une façon absolue.

LES CAUSES

Ainsi, le parallélisme est complet entre ces deux ordres de faits qui, au fond, n’en sont qu’un ; et, par suite, on comprend, on entrevoit au moins, comment les deux ordres d’hérédité peuvent découler d’une même cause *.

Au reste, voilà assez d’hypothèses; il est temps de conclure.

En somme, nous croyons avoir établi que l’hérédité psychologique a sa cause dans l’hérédité physiologique, et qu’on ne peut raisonnablement le contester. Les deux hérédités étant ainsi ramenées à une seule, nous en avons cherché de nouveau la cause, et nous n’avons trouvé, pour l’expliquer, qu’une hypothèse vraisemblable, mais qui, étant en dehors de l’expérience, ne peut être vérifiée.

Ce qui ressort clairement de ces recherches, et qu’on ne saurait se lasser de répéter, parce que ce point est capital : c’est que l'hérédité, c'est l'identité dans la mesure du possible, c’est un même être en plusieurs. « La cause de l’hérédité, comme le dit Flœckel, c’est l’identité partielle des matériaux qui constituent l’organisme du parent et de l’enfant, la division de cette substance lors de la repro- '

< Nous rapprocherons de ce qui vient d'être dit une hypothèse très-hardie et très-insénieuse de M. Herbert Spencer, dont voici la substance ; Nos sciences, nos arts, notre civilisation, tous ces phénomènes sociaux, si nombreux et si compliqués qu'ils soient, se ramènent en dernière analyse à un certain nombre de sentiments et d'idées. Ceux-ci se ramènent aux sensations primitives, aux données des cinq sens. Les cinq sens se ramènent au toueber; la physiologie contemporaine tend à vériBer le mot de Démocrite :<( Tous nos sens ne sont que des modincations du toucher. » Enfin le toucher lui-même doit avoir sa base dans ces propriétés primordiales qui distinguent la matière organique delà matière inorganique. Et beaucoup de faits tendent h montrer que la sensibilité générale sort de ces processus fondamentaux d’intégration et de désintégration qui sont la base de tonte vie. Ainsi, intégration et désintégration, sensibilité générale, loucher, sens spéciaux, sensations et idées, leur développement dans le temps et l'espace : tel serait, d'un point de vue phénoménal, l'ordre d’évolution de l’esprit du très-simple au très-complexe. La sociologie la plus compliquée se trouverait ainsi rattachée aux sources les plus humbles de la vie. V. Principles of psycholngij, 2* édit., { 139.

l’hérédité physiologique et psychologique. 391

duction. » En réalité, l’hérédité ne doit être considérée que comme une forme de croissance, analogue à la division spontanée d’une plante unicellulaire de l’organisation la plus simple.

Il nous reste, après avoir étudié les faits, les lois et les causes, à examiner le côté pratique de l’hérédité, c’est-àdire ses conséquences.

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