CHAPITRE PREMIER
LES eONSÉyUKXCES MORALES DE l’hÉRÉDITÉ.
Au début de toute étude sur la morale se trouve l’inextricable problème de la liberté. Nous pouvons d’autant moins l’écarter ici qu’il tient à notre sujet par plus d’un point. Nousavons déjà fait ressortir assez souvent le caractère fatal de la transmission liéréditaire, pour qu’on puisse croire que tout ce qui est donné à l’hérédité est rclrancbé de la liberté et que l’hérédité offre une source abondante, quoique peu explorée jusqu’ici, d’arguments en faveur du fatalisme. Ce qui est certain, c’est que l’hérédité et la liberté se posent, l’une en face de l’autre, comme deux termes contraires et inconciliables. L’ane crée en nous la personne, le caractère, elle est la inan|ue propre qui nous distingue de tout ce qui n’est pas nous ; elle est en nous ce qu’il y a de plus essentiel et de plus intime. L’autre tend à substituer l’espèce à la personne, à effacer tout ce qui est individuel, à tout soumetire à la fatalité impersonnelle de ses lois ; si bien que nous soyons nécessairement déterminés à sentir, penser, agir comme nos pères, dont la pensée, en apparence éteinte, revit en nous. En un
LES CONSÉQCENCES.
mot, par la liberté, nous sommes nous-mêmes-, par l’hérédité, nous sommes les autres.
Il nous faut donc aborder ici la question du libre arbitre. Nous essayerons de le faire très-brièvement, en écartant les solutions rebattues, pour montrer simplement comment la question se pose dans l’état actuel des sciences.
Les partisans et les adversaires de la liberté pourront se combattre éternellement sans s’entendre, attendu que chaque parti s’est placé sur un terrain qui lui est propre et n’en sort pas. Ceux qui sont pour l’affirmative procèdent subjectivement et disent ; J’ai le sentiment interne de ma liberté ; donc je suis libre. Ceux qui sont pour la négative procèdent objectivement et disent : Tout est réglé par des lois ; les sciences morales comme les sciences physiques le prouvent; donc la liberté est une illusion. Le point de vue de chacun des deux partis est totalement différent.
L’argument des premiers semble décisif de prime abord : à la réflexion, on le trouve moins concluant. Si, avec la plupart des philosophes des deux derniers siècles, on considère la vie psychologique comme limitée au domaine delà conscience, si l’on identifie l’âme et le moi, on peut soutenir que les divers motifs dont nous avons conscience sont des conseils, des avis, des raisons, des sujetsde délibération, mais non ce qui délibère, compare, choisit, et que par suite l’acte volontaire suppose, outre les motifs, quelque autre chose. Mais si l’on admet, ce qui est vrai, qu’outre la vie consciente, il y a une vie inconsciente dont l’influence est énorme sur nos sentiments, nos passions, nos idées, notre activité en général, qui sait le rôle que cet inconscient peut jouer dans nos déterminations ? Dès lors l’assertion : J’ai conscience d’être libre ; donc je suis libre, perd beaucoup de sa valeur, parce que la cons-
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CONSïf.QrENCES PSYCHOLOGIQUES DE l’hIÎRÉDITÉ. 469
cience ne fournit qu’une partie des éléments du problème, loin d’en donner la totalité. Bien mieux, cet inconscient qu’on oublie pourrait être, comme nous le dirons plus loin, la base même, l’essence et comme la racine de la volonté.
Quant à ceux qui , considérant le témoignage de la conscience comme secondaire, suivent une méthode objective, ils tirent leurs arguments de deux sources principales : les phénomènes physiques et physiologiques, les faits historiques et sociaux.
Le monde physique, disent-ils, est soumis aux lois d’un déterminisme sans exception. L’expérience le prouve et la science l’exige. La science, c’est l’explication; expliquer, c’est déterminer, et déterminer un phénomène, c’est le rattacher à ses conditions immédiates ou à ses lois. Nous n’avons aucune idée intelligible d’un phénomène se produisant spontanément, sans que rien le détermine à être et à être de telle façon plutôt que de telle autre. Ce serait une création ex nihilo, un miracle. Leibniz et après lui Laplace ont très- fortement exprimé cette vérité. La physique et la chimie ayant démontré que rien ne naît, que rien ne périt, ni matière ni force, qu’il n’y a que des transformations qui sont elles - mêmes déterminables, l’idée du déterminisme universel est devenue dans les sciences un lieu commun. Le principe de la corrélation ou de l’équivalence des forces est l’expression la plus élevée et la plus complète de cette croyance au déterminisme. En sorte que M. Herbert Spencer, en s’appuyant sur ce principe de l’équivalence, croit pouvoir ramener . tous les phénomènes sans exception à des transformations du mouvement ; les faits sociaux naissant de certains états psychologiques qui naissent eux-mêmes de certaines
conditions physiologiques, la vie naissant elle-même du jeu des forces physiques : « Et si l’on demande d’où viennent ces forces physiques qui, par l’intermediaire des forces vitales, donnent naissance aux forces sociales, nous répondons comme nous l’avons fait jusqu’ici : du rayonnement solaire. »
Dans un monde où tout s’enchaîne si fortement, que viendrait faire la liberté? De quel droit, disent les déterministes, venez-vous briser la série des effets et des causes, ])Our y introduire une spontanéité inintelligible? Vous avez beau dire ; quand je veux mouvoir mon bras, je le meus ; d’abord ce mouvement n’est pas une création comme vous le pensez; il fallait qu’il existât déjà sous une autre forme dans votre organisme; mais l’acte meme par lequel vous prenez votre résolution est conditionné, soumis au déterminisme. Nous avons lieu de croire que tout état mental est déterminé par des conditions organiques, et que par conséquent il rentre médiatement sous les lois du déterminisme universel. Si vous contestez cette assertion, vous n’y gagnez rien, car vous êtes obligé du moins d’accorder ([ue cet état mental dépend de ceux qui le précèdent, qu’il est soumis aux lois de l’association, amené par elle, et les lois de l’association sont une autre forme du déterminisme.
On a cru tourner cette diflîcultc en alléguant que, si l’acte volontaire est un effet, il n’est pas pour cela un effet nécessaire, que la causalité n’implique pas toujours la contrainte ni par conséquent la nécessité. A notre avis, ce n’est pas là entrer dans le vif de la question. Le problème n'est pas de savoir si les motifs ont ou n’ont pas un caractère de contrainte, mais de chercher si, outre les motifs et causes dcHerminantes, il y a une spontanéité
CONPKni;ENCES MORALES DE l’hÊRÉDITÊ.
propre à l’individu. Nous pourrions en effet concevoir nos idées, nos sentiments, nos passions comme formant un sytèmede forces dont cliacune tend à passer à l’action. Il y aurait entre elles des actions et des réactions, des attractions, des répulsions, les unes s’unissant pour agir ensemble, d’autres luttant entre elles, d’autres se neutralisant totalement ou en partie. Dans cette hypothèse, l’acte volontaire, résultat final d’un conflit entre les forces, ne paraîtrait pas un ellet contraint, et cependant là il n’y aurait pas ombre de liberté. L’acte serait si peu libre que, si les forces élémentaires étaient connues, on pourrait le calculer comme un problème de mécanique. Si la liberté existe, elle ne peut consister que dans la propriété qu’a le sujet de réagir contre les causes déterminantes et de déterminer certains actes, par suite de cette réaction.
Avant d’examiner de plus près ce point mystérieux qui nous ramènera d’une façon inopinée à riiérédité, voyons en quelques mots les difficultés élevées contre la liberté par les sciences morales.
Les considérations tirées de la marche générale et de renebaînement des faits historiques sont toujours un peu vagues. L’étude des phénomènes sociaux, classés et comptés par la stalistit|ue, fournit une base plus solide aux objections. Quételet, Buckle, Wundt, Littré ' ont fait remarquer que tous les actes que l’on regarde comme dérivant de la liberté humaine, les assassinats, les vols, les crimes et délits de toutes sortes, los mariages, les divorces, les suicides atteignent à peu près le meme chiffre, chaque année, dans un pays donné. Ainsi, en Belgique, pendant une période de cinq ans ( 1841-1 84ü), la moyenne des mariages
' On trouvera des documents statistiques assez curieux dans la llei ue de philosophie positive, septembre 1868.
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dans les villes a été de 2,642 ; les déviations extrêmes ont été de+46 et — 136. En France, pendant lalongue période de 1826 à 1844, le nombre des criminels pour chaque année a varié entre 8,237 et 6,299, etc.
Il est certain qu’on ne peut jeter les yeux sur les relevés statistiques des diverses actions humaines, sans être frappé de leur régularité. Cela prouve que la causalité humaine est régie par des lois très-peu variables, mais sans prouver aucunement que cette causalité n’existe pas. Nous croyons très-fermement à l’existence des lois sociales et historiques, mais ces lois existent-elles seules, ou bien y a-t-il en outre un nombre indéterminé de causes ? C’est ce que la statistique ne peut nous apprendre. Comme le dit très-bien M. Wundt, quand nous étendons nos observations d’un seul homme à toute une population, nous éliminons toutes ces causes, qui n’appartiennent qu’à l’individu ou à une petite partie de la population. Nous procédons comme le physicien qui, pour éliminer toutes les influences accidentelles, réunit toujours un grand nombre d’observations et en fait sortir une loi. Mais quand le statisticien, après avoir écarté ainsi les influences individuelles, conclut que ces influences n’existent pas, c’est comme si le physicien voulait conclure que les accidents qu’il a éliminés en général n’existent pas dens les individus. Le physicien peut les négliger, parce qu’ils n’ont pour lui aucune signification. Quant au psychologue qui se pose cette question : Outre les influences sociales, existe-t-il des causes de volition d’une nature individuelle’i il ne peut naturellement négliger ces déviations propres à chaque cas particulier, car elles Iqi mon trent qu’il y a là des causes individuelles ‘.
< Wundt, tome II, 56* leçon.
CONSÉQUENCES MORALES DE l’iIÉRKDITÉ. 473
Tout ce qui précède ne nous a guère conduits qu’à des idées négatives sur la liberté. Peut-être même n’est-il pas possible d’aller plus loin. Pour notre part, nous inclinons à la considérer comme un noumène, par suite comme une énigme insoluble. Toutefois, en restant sur le terrain de l’expérience, et sans prétendre en aucune façon pénétrer jusqu’aux raisons dernières, les psychologues les plus récents (parmi ceux qui traitent la psychologie en naturalistes) ont donné à la question de la liberté un tour nouveau qui permet d’en mieux saisir les rapports avec l’hérédité. Ils ont senti en général la nécessité d’admettre dans l’homme une spontanéité propre, surtout physiologique pour les uns, surtout psychologique pour pour les autres. En Angleterre M. Bain, en Allemagne M. Wundt, en sont les principaux représentants.
Le germe de la volonté, dit M. Bain ' , doit être cherché dans cette activité spontanée, qui a son siège dans les centres nerveux, qui agit sans aucune impression du dehors, sans aucun sentiment antérieur, quel qu’il soit. Aucun psychologue avant lui n’avait parlé de cette activité spontanée ni de sa connexion essentielle avec les actes volontaires. On en trouve la première idée dans Muller. Ce physiologiste fait remarquer que le fœtus produit des mouvements qui ne peuvent évidemment dépendre des causes complexes qui les font naître chez l’adulte. La cause de ces mouvements ne peut être que dans les centres nerveux, et comme la force nerveuse n’est pas répandue également partout, qu’elle est accumulée dans certains
' Bain : Emotions and Will. On y tronvera une étude très-remarquable sur le développement du pouvoir volontaire. A défaut de l'ouvrage lui-même, <|iie rien ne peut remplacer, nous nous permettons de renvoyer b l'analyse que nous en avons faite dans notre Psychologie anglaise contemporaine.
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centres, ce sont ces différences qui déterminent le fœtus à remuer de telle façon plutôt que de telle autre. Ainsi le germe du pouvoir volontaire est une excitation spontanf'e ; il est un fait primordial de notre nature; et le stimulus venant de nos sensations et de nos sentiments, ne fournit pas le pouvoir interne, mais détermine simplement le mode et le moment de l’action,
' Tout en reconnaissant l'importance psychologique de celte découverte et le mérite de l’avoir mise dans tout son jour, il ne semble pas qu’elle nous avance beaucoup. M. Bain ne nous dit rien de l’origine de celte force nerveuse ni des causes qui la déterminent à s’accumuler ici plutôt que là. Mais comme il a exposé ailleurs, et aussi fortement que personne, que a la vraie source, le véritable antécédent de tout pouvoir musculaire, c’est une large dépense d’énergie nerveuse et musculaire, qui dérive en dernier ressort d’une iionne respiralionct d’une bonne digestion... que ceque le charbon en combustion est à une machine à vapeur, la nourriture et l’air inspiré le sont à l’orgaanismef vivant, et que la conscience, qui se produit du pouvoir dépensé, n’est pas plus la cause de ce pouvoir que l’illumination projetée par le fourneau de la machine n’est la source des mouvements engendrés, » il est difficile de croire que cette spontanéité propre ne rentre pas elle-même sous les lois du mécanisme. La force nerveuse ne peut être que la transformation de quelque force physique antérieurement existante. L’inégalité de sa répartition dans l’organisme ne peut tenir elle-même qu’à des causes physiques ou mécaniques; en sorte que sous ces lois mécaniques qui la pressent de toutes parts, on ne voit plus ce que devient cette « spontanéité propre. »
M. Wundt, dans un très-remarquable et substantiel ou-
CONSÉOUKSOES MORALES DE l’iIÉRÉDITÉ. 'i75
vrage plein de faits et d’idées, qui unit à la méthode expérimentale et positive de la psychologie anglaise une certaine hardiesse allemande sans témérité, pose sous une autre forme la question delà liberté. Nous l'avons vu plus haut réclamer contre les conclusions de la statistique, montrer qu’il y a dans les actions humaines un é’ément variable qu’elle a le droit de négliger,* mais que le psychologue a le devoir de réintégrer; que d’ailleurs, si elle nous dévoile les causes extérieures de l’activité volontaire, elle nous laisse dans une ignorance absolue de scs causes mterieures. Ces causes internes forment ce que Wundt appelle d’un terme fort bien choisi le facteur personnel {(1er persoenliche faktor).
Tous les facteurs externes, dit-il, nous les appelons des motifs, mais non des causes de la volonté. « Entre le motif et la cause, il y a une différence essentielle. Une cause amène nécessairement son effet, un motif, non. A la vérité, une cause peut être neutralisée par une autre eausc ou transformée dans son effet ; mais dans cette transformation, on peut toujours suivre à la trace l’elTet de la première cause et même le mesurer. Un motif, au contraire, ne peut que déterminer ou ne pas déterminer la volonté ; et dans le dernier cas, il n’y a aucun moyen d’en connaître l’effet. L’incertitude de cette liaison entre le motif et la volonté a sa base unique dans l’existence du facteur personnel ’• »
Qu’est-ce donc que ce facteur personnel qui vient ainsi se mêler d’une façon m énigmatique à la chaîne des effets et des causes? Il est « l’essence interne delà personnalité, le caractère. » C’est là qu’il faut chercher la racine de la
' Wundt. Vorlesungen ueber die Menschen und Thierseele, tome II, p. 414- 415. Voir aussi VAnalisi fisioiogica del libéra arbilrio umano, del D' Herzen, 1870. Firenze.
47R LES CONSÉOVENCES.
volonté. « Le caractère est la seule cause immédiate de l’activité volontaire. Les motifs ne sont toujours que des causes médiates. Entre les motifs et la causalité du caractère, il y a cette grande différence que les motifs sont conscients ou peuvent facilement le devenir, tandis que cette causalité reste absolument inconsciente. » Le caractère, la personnalité, dans'ce qu’elle a d’intime, doit donc toujours rester une énigme ; elle est l’indéterminable Ding an sich de Kant. « Les motifs qui déterminent la volonté sont des parties de l’enchaînement universel des causes ; mais le facteur personnel, par lequel la volonté commence, ne se laisse pas introduire dans cet enchaînement. Si cette essence intime de la personnalité, sur laquelle repose finalement toute différence entre les individus, est soumise elle-même, à la causalité, c’est ce qu’on ne peut décider, en s’appuyant immédiatement sur l’expérience. »
« Quand on dit que le caractère de l’homnie est un produit de l’air et de la lumière, de l’éducation et de la destinée, de la nourriture et du climat, qu’il est prédéterminé nécessairement par ces influences comme tout phénomène naturel, c’est là une conclusion complètement indémontrable. L’éducation et la destinée impliquent déjà un caractère qui les détermine : on prend ici pour effet ce qui est déjà en partie cause. Mais les faits à’hérédité psychique rendent vraisemblable au plus haut degré que, si nous étions en état de remonter jusqu’au point initial de la vie individuelle, nous rencontrerions là un germe de personnalité indépendant [selbst&ndiger] qui ne peut être déterminé du dehors, vu qu’il précède toute détermination extérieure '. »
• Wundt. Ibid., p. 41G.
CONSÊCHJE.NCJiS MURALES 1)E l’hÉF.KDITÉ. 477
Pour nous, nous acceptons volontiers la doctrine de M. Wundt. Elle a l’avantage de montrer, d’une part, que la liberté, eonsidérée dans son essence, est un noumène; d’autre part, que sur le terrain de l’expérience, l’opinion fataliste et l’opinion vulgaire ne sont peut-être pas inconciliables, mais que les racines dernières de la volonté plongeant dans l’inconscient, on peut entrevoir cette réconciliation, non l’établir. Nous nous en tiendrons à cette conclusion. Nous avons essayé de montrer ailleurs, et nous n’y reviendrons pas, ‘ que la psychologie, même expérimentale, ne peut se passer d’un certain élément donné à titre de fait que nous appelons le moi, la personne, le caractère, que tout autre mot est impropre à désigner, dont nous ne pouvons rien dire sinon que c’est ce qu’il y a en nous de plus intime, ce qui nous distingue et nous différencie de tout ce qui n’est pas nous, ce qui fait que nos idées, nos sentiments, nos sensations, nos voûtions nous sont données comme nôtres, et non comme des phénomènes d’un ordre étranger. Nous nous sommes demandé si l’instinct de la conservation, si puissant chez les animaux, ne serait pas ce principe individuel, se rattachant obstinément à l’existence, luttant pour persévérer dans son être.
Maintenant, si nous étudions le rôle de la personnalité, non plus dans la psychologie, mais dans l’histoire, le problème se pose dans les mêmes termes et semble se résoudre de même. L’individu est soumis aux lois de la nature, physique et morale, et régi par elles. Mais, en dehors du champ presque infini du déterminisme, nous avons entrevu la possibilité et même la nécessité d’une autono-
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mie, d’une spontanéité. De même aussi dans l'histoire, où l’action des lois naturelles est immense, où elle est presque tout, il faut réserver aussi sa part à la personnalité, représentée surtout par les grands hommes. « L’expédition d’Alexandre et la poésie d’Homère sont dues toutes deux à des individus. Mais, si Alexandre n’avait pas vécu, il est vraisemblable que le cours de l’histoire eût été autre ; ■et si Homère n’avait pas existé, peut-être la religion et les
mœurs du peuple grec eussent pris une autre forme
La volonté individuelle a donc une grande influence
mais cette inlliience n’est qu’une cause momentanée. Homère n’a pu changer les mœurs du peuple grec, que parce que le peuple s’est approprié ses créations poétiques; et .Alexandre n’a pu marquer profondément dans l’histoire, que parce que sa volonté avait la même base que la volonté de tout le monde '. »
L’histoire et la psychologie paraissent donc nous conduire à cette même conclusion : que le déterminisme ne suffit pas à tout expliquer. Cependant, si nous creusons davantage, il Mirgit une nouvelle difficulté : cette personnalité, dont nous renonçons à connaître la vraie nature, parce qu’elle plonge dans les profondeurs insondables de l’inconscient, savons-nous du moins d’où elle vient, quelle en est l’origine?
Évidemment, il n’y a que deux hypothèses à faire : ou bien admettre qu’à chaque nouvelle naissance, il y a un acte de création spéciale qui met dans chaque être le germe de son caractère, de sa personnalité; — ou bien admettre que ce germe est le produit des générations antérieures, qu’il découle nécessairement de la nature des parents et des circonstances de l’acte générateur.
' Wumil. fbid., p 40S.
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CONSÉQUENCES MORALES DE l’hÉRÉDITÉ. 479
La première hypothèse est si peu scientifique, qu’elle ne vaut pas la peine d’être discutée. Reste donc forcément la seconde.
Nous voici ramenés brusquement au cœur de notre sujet. Nous pensions échapper à l’hérédité, et nous la retrouvons dans ce germe même qui est en nous ce qu’il y a de plus intime, de plus essentiel, de plus personnel. Après avoir montré par une longue énumération de faits que les facultés sensitives et intellectuelles se transmettent, que l’on peut hériter de tel instinct, de telle passion, de telle variété de l’imagination, aussi bien que de la phthisie, du rachitisme, ou de la longévité, nous espérions du moins qu’une partie de la vie psychologique était en dehors du déterminisme, que le caractère, la personne, le moi échappait à l’hérédité; mais 1 hérédité, c’est-à-dire le déterminisme, nous envahit de toute part, par le dehors, par le dedans. Bien mieux, si, avec les partisans de l’évolution, nous voyons dans l’hérédité une force qui nonseulement conserve, mais crée i)ar accumulation, le caractère n’est plus seulement transmis, il est une œuvre fatale, construite pièce à pièce, par le travail lent, inconscient, mais incessamment accumulé des générations : la question devient complètement inextricable, c’est une énigme dans une énigme.
Nous n’aurons pas la naïveté d’essayer de la résoudre. Nous touchons ici à cette région de l’inconnaissable, où toute recherche sur les causes premières conduit nécessairement. Là, la science finit; et il n’est pas plus scientifique de soutenir avec les fatalistes qu’il n’y a dans l’univers qu’un déterminisme absolu, sans exception, que d’affirmer avec leurs adversaires que le déterminisme n’est qu’un mode inférieur d’existence, en dehors et au-dessous
de la liberté. Si les premiers montrent très-bien que la liberté est régie par des lois fixes, ils ne peuvent produire aucun fait qui nous dise si le dernier mot des choses est mécanisme ou liberté. Il faudrait pour cela que le phénomène de la génération physiologique et psychologique fût sans mystère, et il n’en est rien. D’un autre côté, quand on affirme avec Schopenhauer et scs partisans modernes que la liberté est en dehors des categories de la causalité, du temps et de l’espace, à l’aide desquelles nous pensons toutes choses, que ces formes de la connaissance ne lui sont pas applicables, parce que, dans son essence, elle n’est pas un phénomène, et que, par suite, elle ne peut tomber dans l’enchaînement universel, on avance une hypothèse métaphysique, vraie peut-être, certainement ingénieuse et séduisante, mais dont il n’y a aucune vérification possible : on donne une possibilité pour une réalité.
Pour nous, placés ici au très-modeste point de vue de l’expérience, bornons-nous à dire que si le caractère (ce que Kant appelait le caractère empirique) est hérité, ce n’est qu’avec beaucoup d’exceptions, qu’il est encore plus difficile de constater cette hérédité que celle d’un simple mode de l’activité psychique ; et qu’à mesure qu’on descend vers cet inconscient qui est le fond du caractère, l’affirmation devient de plus en plus hypothétique, sans être dénuée toutefois de vraisemblance.
Nous pouvons maintenant arriver à une conclusion pratique. La base de 1a morale est la responsabilité ; peuton dire que l’hérédité la supprime ? A cette question, il n’y a pas de réponse générale ; mais on peut ramener tous les cas particuliers à deux principaux.
Le premier cas est celui où les tendances héritées n’ont pas un caractère irrésistible. L’homme, héritant des modes
CONSÉIJL'ENCES MORALES UE l’iIÉHÉUITÉ. 481
de sentir et de penser de ses pères, est sollicité à vouloir et par suite à agir comme eux. Cette hérédité des impulsions et des tendances constitue pour lui un ordre d’inlluences internes au milieu desquelles il vit, mais qu’il a la faculté de juger et de vaincre. Elles n’entraînent pas plus que les autres circonstances internes ou externes la suppression du libre arbitre, l’anéantissement du facteur personnel, la nécessité irrésistible des actes. « Il dépend, en un mot, de l’hérédité comme de l’innéité de faire naître plus ou moins vivement entraîné vers le bien ou le mal, et partant plus ou moins capable de faillir ; maison ne leur doit ni le vice ni la vertu ; le vice et la vertu n’existent point d’eux-mêmes ; ils ne consistent point dans la nature fatale des impulsions externes ou internes qui agissent sur nous, mais dans le concours mental et exécutif de la volonté ; et, à tous ces titres, ils tiennent .à la personne, viennent de la liberté et n’ont pas d’héritage. »
Le second cas est celui où les tendances héritées ont un caractère irrésistible. Sans parler des étals de folie bien avérée où l’individu est alienus a se, où la personnalité disparaît, assaillie et finalement vaincue par des impulsions fatales, des idées fixes, nous avons vu des cas où, à n’en pas douter, la tendance au vice et au crime est un héritage qui s’impose fatalement. Le facteur personnel n’a plus la force de réagir contre ces impulsions internes. Rappelons les exemples de tératologie criminelle cités sous le titre d’hérédité des sentiments et des passions. Là il n’y a plus de coupables.
Dans cette lutte incessante qui se livre en nous entre les caractères individuels et les caractères spécifiques, entre la personne et l’hérédité, et en termes plus généraux entre la liberté et la fatalité, la liberté est plus souvent
LKS CONïîEOUENCES.
vaincue qu’on ne pense. Mais on se refuse à l’avouer et, comme le dit très-bien Burdach, avec l’excellente intention de montrera l’homme qu’il est libre, on oublie trop « que l’hérédité a réellement plus- d’empire sur notre constitution et notre caractère que toutes les influences du dehors, physiques ou morales. » C’est ce que nous allons voir sous une autre forme, en examinant les rapports de l’éducation et de l’hérédité.
On s’est fort occupé de nos jours de l’influence du milieu physique. On a montré comment le climat, l’air, la configuration du sol, le régime, la nature des aliments et des boissons, tout ce que la physiologie comprend sous les termes techniques de circum fusa, infesta, etc., façonnent l’organisme humain par leur incessante action ; comment ces sensations latentes et sourdes qui n’arrivent pas jusqu’à la conscience, mais qui pénètrent incessamment, forment à la longue ce mode habituel de la constitution qu’on nomme le tempérament.
L’influence de l’éducation est analogue ; elle consiste en un milieu moral et elle aboutit à créer une habitude. On peut même dire que ce milieu moral est aussi complexe, aussi hétérogène et changeant qu’aucun milieu physique. Car l’éducation, dans son sens exact et complet, ne consiste pas seidement dans les leçons de nos parents et de nos maîtres : les mœurs, les croyances religieuses, les lectures, les conversations entendues ou surprises, sont autant d’influences muettes qui agissent sur l’esprit comme les perceptions latentes sur le corps et contri-
CONSÉQUENCES MOUALES DE l’hÉRÉDITÉ. 483
buentà notre éducation, c’est-à-dire à nous faire contracter des habitudes.
Il ne faut pourtant rien exagérer. On a fait quelquefois la part si large aux influences du milieu physique (Lamarck et ses aventureux prédécesseurs) qu’il devenait tout simplement créateur ; et l’on a souvent attribué à l’éducation une telle puissance que le caractère individuel devenait son œuvre et que tout son naturel était confisqué à son profit. Ainsi, il y a bien un peu de hardiesse à dire avec Leibniz : Donnez-moi l’éducation et je changerai la face de l’Europe avant un siècle. Descartes aussi, faisant honneur à sa méthode de ce qui était le fruit de son génie, ose affirmer ; « que le bon sens est la chose du monde la mieux partagée et que toute la diversité des esprits vient de ce que nous conduisons nos pensées par diverses voies. » L’école sensualiste, dans son horreur de tout ce qui est inné, a exagéré encore cette doctrine. Suivant Locke, « sur cent hommes, il y en a plus de quatre-vingtdix qui sont bons ou mauvais, utiles ou nuisibles à la société par l’instruction qu’ils ont reçue ; et c’est de l’éducation que dépend la grande différence aperçue entre eux. «Helvétius, poussant la doctrine à l’extrême, soutient « que tous les hommes naissent égaux et avec des aptitudes égales et que l’éducation seule fait les différences ; » et avec un acharnement dont on reste stupéfait, il développe cet incroyable paradoxe : que les hommes ne diffèrent ni par la finesse des sens, ni par l’étendue de la mémoire, ni par la capacité d’attention, qu’ils ont tous en eux la puissance de s’élever aux plus hautes idées, la différence d’esprit ne dépendant que des circonstances
' De l'Esprit. 3*. Discours.
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LEd CONSEQUENCES.
11 est Irès-importaiit pour nous de n’accorder à l’influence de l’éducation que sa juste part, et de revendiquer contre elle les droits de l’innéité, car la cause de J’innéité est la nôtre. Ici, innéité et hérédité, c’est tout un. Que certaines qualités psychiques viennent d’une variation spontanée ou d’une transmission héréditaire, pour le moment, il n’importe. Ce qu’il nous faut montrer, c’est qu’elles préexistent à l’éducation, qui les transforme quelquefois, mais ne les crée jamais ; c’est que les adversaires de l’hérédité ont eu grand jtort d’expliquer par une cause extérieure, l’éducation, ce qui est dû à une cause intérieure, le caractère. Leur polémique en effet a bien souvent consisté à poser ce dilemme, décisif à leurs yeux ; Ou bien les enfants ne ressemblent pas aux parents, et alors où est la loi d’hérédité; ou bien les enfants ressemblent moralement à leurs parents, et alors pourquoi en chercher une autre cause que l’éducation? N’est-il pas bien naturel qu’un peintre ou un musicien apprenne son art à son fds ? qu’un voleur dresse ses enfants au vol ? qu’un enfant né dans la débauche se ressente de son milieu?
On doit rendre à Gall cette justice qu’il à bien vu et montré, malgré les préjugés régnants, que les facultés qui se trouvent chez tous les individus de la même espèce existent chez ces divers individus à des degrés très-différents, et que cette variété d’aptitudes, de penchants, de caractères, est un fait général commun à toutes les classes d’êtres, indépendant de l’éducation. Ainsi parmi les animaux domestiques, les chiens épagneuls ou braques sont loin de montrer tous la même finesse de nez, le même art de poursuite, la même sûreté d'arrêt; les chiens de berger sont loin d’être doués tous du même instinct ; les
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chevaux d’une même race de course diffèrent de vitesse, ceux de même race de trait diffèrent de vigueur. De même pour les animaux sauvages. Les oiseaux chanteurs ont tous naturellement le chant de leur espèce ; mais l’art, le timbre, la portée, le charme de la voix, -varient de l’un à l’autre. Pierquin va jusqu’à découvrir chez les chevaux et les chiens des imbéciles, des maniaques et des fous.
Chez l’homme quelques exemples bien choisis suffisent pour montrer le rôle de l’innéité (qui n’est souvent que l’hérédité), et pour couper court à toutes ces explications incomplètes tirées de l’influence de l’éducation. On se rappelle comment d’Alembert, enfant trouvé; élevé par la veuve d’un pauvre vitrier, sans ressources, sans conseils, poursuivi par les railleries de sa mère adoptive, de ses camarades, de son maître qui ne le comprenait pas, n’en suivit pas moins sa voie sans se décourager et devint, à vingtquatre ans, membre de l’.\cadémie des sciences, ce qui ne fut que le commencement de sa gloire. Supposez-le élevé par sa mère, mademoiselle de Tencin, admis de bonne heure dans le salon fameux où se rencontraient tant d’hommes d’esprit, initié par eux aux problèmes scientifiques et philosophiques, affiné par leurs entretiens, et les adversaires de l’hérédité ne manqueraient pas de voir en son génie le produit de son éducation. — La biographie de la plupart des hommes célèbres montre que l’influence de l’éducation a été sur eux, tantôt nulle, tantôt nuisible, faible le plus souvent. Si l’on prend les grands capitaines, c’est-à-dire ceux dont le début est le plus facile à constater parce qu’il est le plus bruyant, on verra qu’ Alexandre a commencé sa carrière de conquérant à vingt ans; Scipion l’Africain (le premier) à vingt-quatre ans ; Charlemagne à
trente ans; Charles XII à dix-huit ans; le prince Eugène commandait l’armée d’Autriche à vingt-cinq ans ; Bonaparte l’armce d’Italie à vingt-six ans, etc., etc.... Chez beaucoup de penseurs, d’artistes, d’inventeurs, desavants, la même précocité montre bien combien l’éducation est peu de chose au prix de l’innéité.
Nous croyons ramener l’influence de l’éducation à ses justes limites en disant : Elle n'est jamais absolue ; et n’a d’action efficace que sur les natures moyennes. Supposez que tes divers degrés de l’intelligence humaine soient échelonnés de telle sorte qu’ils forment une immense série linéaire qui monte de l’idiotie, qui est à un bout, au génie, qui est à l’autre bout. A notre avis, l’influence de l’éducation, aux deux bouts de la série, est à son minimum. Sur l’idiot, elle n’a presque aucune prise : des efforts inouïs, des prodiges de patience et d’adresse n'aboutissent souvent qu’à des résultats insignifiants et éphémères, lilais à mesure qu’on monte vers les degrés moyens, cette influence augmente. Elle atteint son maximum dans ces natures moyennes qui, n’étant ni bonnes ni mauvaises, sont un peu ce que le hasard les fait. Puis, si l’on s’élève vers les formes supérieures de l’intelligence, on la voit de nouveau décroître, et à mesure qu’elle s’approche du plus haut génie, tendre vers son minimum.
L’influence de l’éducation est si variable, qu’on peut douter qu’elle soit jamais absolue. Sans emprunter des faits de l’histoire, qui ne s’occupe guère que des hommes éminents ou distingués, il suffit de faire appela l’expérience de tout le monde, à ce que chacun sait, voit, entend tous les jours. Est-il rare de trouver des enfants sceptiques dans les familles religieuses, ou religieux dans des familles sceptiques; débauchés au milieu de, bons
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exemples; ambitieux, quoique nés dans une famille modeste et paisible ? Et pourtant il ne s’agit ici que d’hommes ordinaires, dont la vie se passe sur un petit théâtre et qui meurent oubliés.
L’éducation est une somme d’habitudes : chez les peuples civilisés, elle forme un édifice si savant, si compliqué, si laborieusement élevé, qu’on reste étonne quand on l’examine en détail. Rapprochez le sauvage à l’état brut, du gentleman accompli : quelle différence ! C’est qu’en réalité, il y a six mille ans et plus qui les séparent. Oui, beaucoup de ces habitudes que l’éducation nous fait contracter, ont coûté à l’humanité des siècles d’efforts. Il a fallu fixer en nous le travail conservé et accumulé de plusieurs centaines de générations. Il a fallu des millions d’hommes pour inventer et perfectionner ces méthodes qui développent le corps, cultivent l’esprit, forment les mœurs. Pensez à ce qui est contenu dans ces mots : « une éducation accomplie. » Connaître la marche, la course, la lutte, l’escrime, l’équitation, tous les exercices du corps; posséder plusieurs langues, faire des vers, de la musique, dessiner, peindre, réfléchir et raisonner ; être plié aux coutumes, aux usages, aux conventions sociales : chacun de ces actes et bien d’autres a dû devenir utie habitude, un mode presque machinal de notre vie, et c’est de la fusion de ces habitudes que résulte l’éducation parfaite. Il a fallu créer en nous, par une foule de procédés artificiels, une seconde nature qui enveloppe si bien la première, qu’elle paraît l’avoir absorbée. Mais, le plus souvent, il n’en est rien. Il n’est pas rare de trouver, de nos jours, dans des familles haut placées, même princières, des hommes que cette éducation savante recouvre, mais n’entame pas : elle n’est qu’un brillant vernis qui, au premier choc.
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tombe en écailles, et alors, la vraie nature, c’est-à-dirè la brute, apparaît avec ses instincts sauvages et ses appétits débridés; d’un seul coup elle brise tous les liens dont la civilisation l’avait enveloppée et se retrouve dans la barbarie comme dans son pays natal. On s’étonne quelquefois que des peuples très-civilisés, doux, humains, charitables en temps de paix, dès que la guerre éclate, s’abandonnent à tous les excès : c’est que la guerre étant le retour à l’état sauvage, ressuscite la nature primitive de l’homme, antérieure à toute culture, et la ramène avec ses hardiesses héroïques, son culte de la force et ses convoitises sans limites. « La civilisation, comme l’a dit Carlyle, n’est qu’une enveloppe, sous laquelle la nature sauvage dej’homme peut brûler à jamais d’un feu infernal. »
N’oublions jamais ces faits, et gardons-nous de croire que l’éducation puisse tout expliquer. Nous ne voulons d’ailleurs aucunement en diminuer l’importance. N’est-ce pas elle qui, par des siècles d’efforts, nous a faits ce que nous sommes ? D’ailleurs, régner sur les natures moyennes est encore une belle part ; car, si ce sont les natures supérieures qui agissent, ce sont celles-là qui réagissent'; et l’histoire nous apprend que la marche de l’humanité résulte autant des réactions qui enrayent le mouvement que des actions qui le précipitent.
Nous pouvons maintenant examiner quel rôle joue l’hérédité dans la formation des habitudes morales. Notre tâche serait assez simple, si la genèse des idées morales et l’histoire de leur développement avaient été faites. Si
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quelqu’un, se plaçant au point de vue de la doctrine de révolution, avait montré par quelles phases suecessivcs la moralité humaine a dû passer pour s’élever des formes inférieures de la vie sauvage aux formes supérieures de la civilisation actuelle ; si les divers moments de ce progrès avaient été marqués de façon qu’on pût suivre leur fdiation logique, et comprendre pourquoi l’un a précédé et l’autre a suivi, en quoi le premier a été la condition du second, il nous serait plus facile de découvrir le rôle de l’hérédité, comme facteur de ce développement. Malheureusement la genèse des idées morales n’a jamais été tracée d’une manière complète ; et c’est une œuvre qui ne peut être tentée que par un maître. En attendant que M. Herbert Spencer nous le donne dans ses Principes de sociologie, nous en sommes réduits à essayer ici une grossière et informe ébauche.
Pour faire ce travail, il y aurait deux méthodes possibles : ou bien, en procédant par analyse, partir des idées morales actuelles, manifestées dans les mœurs, les lois, les opinions des peuples civilisés, et de là remonter le cours de l’histoire, en retranchant tous les sentiments de formation nouvelle, pour arriver ainsi, de simplifications en simplifications, à la base, à 1a condition essentielle de toute morale ; — ou bien, en procédant par synthèse, partir des sociétés les plus grossières, puis, à l’aide de l’anthropologie, de la psychologie, de la linguistique et de l’histoire, déterminer l’évolution des idées morales et leur marche continue du simple au complexe. Tl y a de toute nécessité un moment où l’histoire nous fait défaut : comme l’histoire est la eonseience des peuples civilisés, il lui faut la continuité des traditions orales ou écrites ; et cwnment cette continuité existerait-elle chez des peu-
plades sans arts, sans monuments, qui vivent strictement au jour le jour ? Mais là où l’histoire nous manque, l’anthropologie peut nous servir encore de guide.
Nous ne rechercherons point cependant si l’humanité a traversé « un âge purement physiologique. » 11 suffît de prendre la question à cette -époque primitive qu’on appelle l’état sauvage. L’homme sauvage ressemble à l’enfant : tous les voyageurs sont unanimes sur ce point. Ce qui le caractérise, c’est, au point de vue psychique, la prédominance exclusive de la sensibilité et de l’imagination (sous leurs formes inférieures), et par suite, au point de vue moral, l’individualisme le plus absolu. Leurs impressions el leurs idées ont une mobilité extraordinaire qui se traduit par une exubérance de gestes, de cris, de contorsions et de « singeries. » Ils ont moins de desseins que des caprices. Le portrait que Dumont d’Urville trace des naturels de l’Australie convient strictement à desenfants, même dans ses plus petits détails, en particulier leur prononciation enfantine de certaines lettres, l’s et l’r. 11 est bien impossible qu’il existe chez eux autre chose qu’une ébauche de morale. Comme chaque individu est emporté à chaque instant par des passions violentes et soudaines, comme sa vie n’est qu’un tourbillon de caprices et que, la réflexion n’étant point née, il n’y a presque jamais chez lui d’intervalle entre le désir et l’action, il en résulte une vie turbulente et sanguinaire où il n’y a aucune apparence d’ordre ou de raison.
Un premier progrès s’opère sous la pression de l’autorité. Les plus sages, qui sont alors les roisou les prêtres parlant au nom d’un Dieu, d’une puissance surnaturelle, qui seule a quelque efficacité sur ces natures indomptables, imposent un frein à cette liberté sans limite de i’indi-
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vidu. Ces prescriptions bien souvent violées n’en sont pas moins le premier germe de la justice sociale ; et des qu’un respect relatif du « tien y et du « mien » s’est établi, on voit se dessiner les premiers linéaments d’une civilisation. Tels étaient, il y a un demi-siècle, les habitants de la Nouvelle-Zélande ou des îles Tonga. Les premiers, bien supérieurs à la moyenne des Australiens, plus sérieux et plus intelligents, avaient déjà une idée positive du droit de propriété et nlême du droit des gens : ils se fiaient à la parole de leurs ennemis. Le vol était rare chez eux. Marsden dit qu’un chef était furieux contre un homme de peuple qui avait volé de la ferraille, et il donne d’autres exemples de cette probité Toute peuplade qui est incapable de s’élever jusqu’à cette idée de justice et de' devoirs réciproques, ou de la faire passer dans ses mœurs, doit périr fatalement par la logique inévitable des choses. Ceci nous amène à apprécier à sa valeur une doctrine encore assez répandue, qui considère la morale tout entière comme une convention. Les philosophes du dernier siècle n’y voyaient assez volontiers qu’une œuvre artificielle, fondée sur un contrat primitif. Avant eux, Pascal l’avait déjà dit dans un passage célèbre, où il ne faisait que se ressouvenir de Montaigne : a Mais ils sont plaisants quand, pour donner quelque certitude aux lois, ils disent qu’il y en a aulcunes fermes, perpétuelles et immuables, qu’ils nomment naturelles. » On n’a guère opposé à ce scepticisme que des indignations ou des dénégations, appuyées de preuves vagues. Peut-être, en se plaçant au point de vue de l’évolution des idées morales, aurait-on trouvé une meilleure réponse.
’’ Pour les détails voir Dumont d'Vrville, t. III et IV, pièces justificatives.