‹ L'hérédité étude psychologiqueChapitre 59 sur 63 · I^ER CONSKOI'ENT.ES · texte numérisé non relu

I^ER CONSKOI'ENT.ES

parce que cette analyse en pénétrant jusqu’à la base même de la moralité, en fait mieux correspondre la nature et la solidité. On pourrait dire : La moraleest naturelle; ce qui le prouve, c’est qu’elle est une condition absolue de l’existncce de l’homme ; et voici comment nous l’établissons. L’homme, considéré comme être intelligent, ne peut vivre qu’en société : ccci est démontré par les faits les plus positifs; à l’état d’isolement l’homme reste idiot. D’autre part, la société même la plus simple ne peut vivre que dans des conditions déterminées. Supposez une société dont les membres considèrent comme bon ou simplement indifférent de s’entre-tuer, de s’entre-voler, où les parents abandonnent leurs enfants, où les enfants maltraitent leurs parents : il est parfaitement clair qu’une pareille société ne pourra subsister ; elle périra par un vice inhérent à sa constitution même. Autant vaudrait dire qu’un acéphale ou un hydrocéphale pourra vivre et se perpétuer, ce qui serait une absurdité physiologique. Il est inévitable que tout monstre, que tout organisme qui est en dehors des conditions normales d’existence, périsse; cela est aussi vrai du corps social. Or, la morale réduite à ce qu’elle a d’essentiel, c’est-à-dire à ces lois naturelles dont Montaigne se raille, consiste en ces conditions d’existence sans lesquelles l’homme disparaît. Ainsi, en résumé, sans morale, point de société, et sans société point d’homme. Il n’y a donc pas là de convention, et il est bien vrai de dire que la morale e&t naturelle, puisqu’elle est une conséquence néccsaire de la nature même des choses. On peut dire de même qu’elle est immuable, nécessaire, impérative, non en prenant ces mots dans le sens vague, transcendant et insaisissable qu’on leur donne en général, mais dans un sens précis, positif, incontestable ; car

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ils signifient que sa stabilité est eelle de la nature et sa nécessité celle de la logique.

Ainsi l’idée d’évolution, avec ses apparences d’empirisme, conduit à un résultat qu’on n'attendait pas d’elle. Si nous pouvions insister, elle nous permettrait aussi sans doute de mieux comprendre ce fiu’on entend par progi’ès en morale. Quand on traite ce sujet, on se contente ordinairement de dire que la morale est immuable dans son fond et variable dans ses accidents : ce qui est vrai, mais vague. Affirmer d’une part qu’il n’y a en elle que du changement, c’est lui ôter toute stabilité, toute autorité, et nier ce point incontestable, que la morale dérive de la nature des choses. Affirmer, d’autre part, qu’il n’y a pas en elle de changement, c’est fausser l’histoire, mutiler les faits, donner une explication partielle pour une explication totale, escamoter les difficultés au lieu de les résoudre. 11 est trop clair que les idées morales de la France actuelle ne ressemblent pas à celles des Francs contemporains de nos rois chevelus, et qu’un évêque de nos jours ne jugerait pas les crimes de Clovis comme le faisait Grégoire de Tours, né pourtant d’une famille de saints, et lui-même presque canonisé.

Il est malheureux pour nous que ce travail n’ait pas été fait. Si l’on avait distingué d’une manière nette ce qui est immuable de ce qui est variable, ce qui est primitif de cc (jui est acquis, il serait plus facile de voir l’influence de l’hérédité ; car elle ne peut agir que sur l’élément variable soumis à la loi d’évolution. On a beaucoup parlé de ce fond immuable; on l’a très-peu déterminé. Sans l’essayer ici positivement, il nous suffira de dire comment nous comprenons la question. Il est évident d’abord (|ue si ce fond commun existe, s’il y a un certain nombre de

vérités morales qui servent de base à toutes les autres, si diverses et si compliquées qu’elles soient, et de critérium pour la qualification de nos actes et ceux d’autrui, cette loi dernière doit avoir un caractère très-général, par suite - très-vague. Comme par hypothèse elle doit se trouver au fond de tout acte moral présent, passé ou futur, actuel ou possible, qu’en conséquence elle s’applique à un nombre incalculable de faits, on ne peut parvenir à la dégager que par une abstraction très-élaborée, et l’opération par laquelle on la pose ainsi in abstracto, tout en ayant son utilité scientifique, est en réalité artificielle. La loi ne se présente pas ainsi à l’état pur et nu : elle est toujours donnée comme partie intégrante dans un tout. Or, ces éléments derniers qui nous paraissent se trouver au fond de tout acte moral et que l’abstraction isole ne seraient-ils pas ceuxci: Cherche ton bien; cherche le bien des autres. On pourrait donner de ces formules la traduction : Respectetoi, respecte autrui; mais elle est déjà plus concrète, par conséquent moins générale. Ces formules nous paraissent seules dernières, parce que seules elles sont naturelles ; et elles nous paraissent naturelles, parce qu’elles sont ces conditions absolues d’existence dont nous parlions plus haut.

Si ceci était admis, nous serions peut-être sur la voie d’une distinction suffisante entre l’immuable et le variable dans la morale. Ces prescriptions dernières ne représentent qu’une très-faible portion des actes que nous appelons moraux ; elles ne sont qu’tm élément au milieu de beaucoup d’autres. Tout acte moral tel qu’il s’en produit à chaque instant, chez les peuples civilisés, peut être comparé à quelque composé très-complexe, à quelque mouvement très-compliqué ou à quelque produit organique. •

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L’élément moral proprement dit y entre à titre de composante, mais il doit se combiner avec un grand nombre d’autres pour produire l’acte total. C’est ce qui fait que souvent il se dérobe à nous. Par exemple, l’acte d’étudier la mécanique'peut sembler n’avoir aucun rapport avec les deux formules énoncées plus haut. A la réflexion, on trouvera un rapport réel. Mais comme cet acte est trèscomplexe, qu’il suppose des connaissances antérieurement acquises, une certaine aptitude de l’esprit, un processus mental particulier, une certaine fln professionnelle ou autre qu’on veut atteindre (chacun de ces faits secondaires étant lui-même très-complexe), l’élément moral est comme noyé dans cette grande masse d’éléments, intégrés en un fait unique.

L’élément que nous avons appelé immuable ne constitue donc qu’une faible partie de nos états et de nos actes moraux. La partie changeante consiste dans cette somme d’idées, de jugements, de raisonnements, de souvenirs, de passions, de sentiments, d’habitudes, de vues souvent étroites et incomplètes, de préjugés et d’erreurs qui varient d’un siècle à l’autre, d’un peuple à l’autre, d’un individu à l’autre, suivant l’évolution incessante de l’esprit humain.

C’est en se plaçant à ce point de vue qu’on peut voir des faits, totalement opposés en apparence, rentrer dans la môme formule morale, .à peu près comme l’ascension des ballons et la chute des corps rentrent sous la meme loi de la pesanteur. Si je recueille un enfant abandonne, si je le soigne et l’élève, si je n’épargne rien pour l’instruire et former en lui des bonnes habitudes, et que je parvienne ainsi à en faire un homme accompli, assurétout le monde trouvera ma conduite louable. Maintenant,

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si nous nous transportons par la pensée de deux sièeles en arrière, à Madrid ou à Séville, à l’heure où se préparé un auto-da-fé, quand nous voyons la cour parée comme pour une fête, la foule qui se presse, la procession des pénitents et des moines qui déflle, cette pompe dont la cruauté nous révolte : au fond pourtant ces deux actes si dissemblables se rattachent à la même idée morale ; Fais du bien à autrui; seulement, dans le premier cas, cette idée n’est associée qu’à des juf^ements vrais; dans le second cas, elle se complique d’une foule d’idées fausses (une croyance hypothétique donnée pour certaine, un droit de coercition exercé à tort., etc.), qui finissent par anéantir l’idée morale.

On pourra trouver (juc c’est faire la part bien maigre à l’élément moral proiirement dit. C’est qu’en fait, ce fond immuable ne peut être que très-restreint, nous l’avons montré. Ce (pii l’achève — et ce qui varie — ce sont les idées et jugements qui s’y associent; en sorte que nous arrivons à conclure qu’il y a une part énorme de vérité dans l’adage souvent combattu : Omnis peccans est igtiorans .

Ceci nous ramène à notre sujet que nous paraissions avoir oublié. S’il est admis que l’acte moral comprend un grand nombre d’idées, de jugements et de sentiments, comme l’influence de l’hérédité sur le développement de la sensibilité et de l’intelligence a déjà été établie, il en résulte que l’hérédité a aussi une grande induence sur la formation des habitudes et des idées morales : l’hérédité morale n’est qu’une forme de l’hérédité psychologique. Il nous suffira donc d’indiquer rapidemcnt'comment l’hérédité a contribué à affermir les conditions morales de l’(!volution de la société.

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CONSÉOUENCES MORALES UE l/nÉRÉDITÉ.

On est d’accord pour admettre que les sociétés primitives ont dû passer par trois phases : l’état chasseur, l’état pasteur, l’état agriculteur. Avec ce dernier seul commence la civilisation.

Dans l’état chasseur, qui est celui de tousles sauvages actuels, les peuplades vivent de chasse, de pêche et de guerre. Ce qui caractérise cette phase, c’est le développement sans limites des instincts guerriers, des appétits sanguinaires, de la vie aventureuse et désordonnée. Ils sont livrés, comme les enfants, à toutes leurs tendances sensuelles ou turbulentes. Les peuplades qui n’ont pu sortir de cet état, ont péri ou végètent misérablement en attendant qu’une race supérieure les vienne effacer. Celles qui ont pu se plier au joug de quelques lois grossières, imposées par les plus sages, ont acquis à la longue des mœurs moins brutales et des appétits moins furieux. Il est trèsvraisemblable que l’hérédité a dû agir ici par accumulation. Les premières générations ne se sont soumises qu’avec beaucoup de peine à ces lois qui tranchaient dans le vif, en restreignant leurs tendances les plus naturelles. Elles y ont gagné pourtant quelques habitudes un peu plus calmes; et ces habitudes transmises par hérédité ont rendu les générations suivantes plus aptes à obéir à la loi. C’est ainsi qu’à travers beaucoup d’exceptions et de retours aux appétits primitifs (phénomènes d’atavisme), de nouveaux progrès ont été possibles et que les instincts sauvages ont graduellement diminué.

De même chez les peuples nomades, dont les Tartares et les Mongols nous offrent encore un exemple. Leurs mœurs sont plus douces, leurs habitudes plus sociables; mais leur goût pour la vie d’aventures le retient dans une forme inférieure de civilisation. La civilisation a be-

soin d’être altacliée au sol ; il lui faut une vie sédentaire, des villes, des routes, des propriétés individuelles, bref des éléments fixes i]ui sont scs conditions d’existence. Les Turcs et les Mantchoux ont pu, sous l’action des lois et de l’hérédité, perdre les instincts nomades de leurs races et s’associer à la civilisation de leurs vaincus. D’autres, comme les Mongols, s’en sont montrés incapables après avoir eu leur heure de gloire, sous Gengiskhanet Tamerlan.

Les peuples destinés à la vie sociale ont eu de bonne heure l’agriculture avec tout ce qu’elle suppose : division de la i»rüi)riété, arts et instruments agricoles, préoccupation de l’avenir. C’est ici que commencerait la partie vraiment difficile et déliiiate de notre tâche, qu’en l’absence d’une genèse scientifique des idées morales, nous sommes incapable d’aborder. Il faudrait montrer comment chaque progrès de la civilisation a supposé des conditions d’existence nouvelles; comment à ces conditions d’existence très-simples qui sont, comme nous l’avons dit, la base.de toute morale, se sont substituées des conditions d’existence de plus en plus complexes, qui ont rendu possible chaque étape de la civilisation. Puis, il faudrait montrer quel rôle l’hérédité a joué dans l’adaptation des générations successives à ces conditions nouvelles. Bornons-nous à dire que l’état primitif de l’humanité étant caractérisé par un individualisme sans frein, le développement des tendances sympathiques ( celles que l’école positive appelle « altruistes » ) devient de plus en plus nécessaire à mesure qu’on se civilise. Ces tendances existent certainement, quoi qu’en aient dit ceux qui ont voulu ramener tous nos actes à l’égoïsme. Elles sont naturelles, l’analyse psychologique le prouve. On a même essayé d’une manière ingénieuse de le démontrer physiquement,

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en faisant rcinar(|uer qu’au plus bas desrc de rccbcHc biologique, les sexes n’étant pas distinets, l’individu en est réduit aux seules tendances égoïstes; mais que, dès que la différence des sexes apparaît, elle entraîne nécessairement avec elle des tendances d’une autre nature qui dépassent l’individu. Ces instincts sympathiques très-grossiers dans les organismes inférieurs, se développent à mesure que l’intelligence s’étend.

On ne peut douter qu’il n’y ait dans l’homme des tendances sympathiques naturelles, et qui sont le germe de ces sentiments ultérieurs et complexes qu’on appelle amour de la patrie, de l’humanité, dévouement à une corporation ou à une idée. Ce que nous avons dit, dans le précédent chapitre, sur la genèse de ces idées et de ces sentiments complexes, nous laisse entrevoir quel rôle joue l’hérédité, dans la formation des habitudes morales, révolution de la morale n’étant au fond que celle de l’intelligence.

L’hérédité a pourtant un revers. Si par accumulation elle contribue au progrès, elle conserve aussi ou ramène au sein de la civilisation des sentiments et des tendances qui ne sont plus en rapport avec un tel milieu. Nous en avons déjà donné des exemples. N’est-il pas assez naturel de voir des faits'd’atavisme dans ces instincts sanguinaires, ces goûts sauvages, cette passion des courses folles et sans but, ce besoin irrésistible d’aventures qu’on retrouve chez certains hommes, en apparence très-civilisés? Certes, il y a dans ces vices un fonds de puissance et de grandeur tel que leur suppression totale serait un affaiblissement des forces vives de l’humanité : aussi l’œuvre de la civilisation n’est pas de les détruire, mais de les régler. Elle utilise ces activités inquiètes, en les lançant dans les pays

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sauvnges et les terres vierges. Là, en dehors de la civilisation, ces hommes travaillent pour la civilisation. Ceux qui restent dans un milieu civilisé, sans pouvoir s’y adapter, ne sont qu’un fléau ; car c’est l’humanité primitive qui reparaît en eux, quand son milieu a disparu.

Ainsi la science vérifie ce que beaucoup de religions avaient entrevu et exprimé à leur manière. C’est, chez elles, une croyance assez commune que l’homme est un être déchu, qu’il garde la tache d’une faute originelle, transmise par hérédité. La science interprète celte vague hypothèse. Sans chercher ce qu'a été l’humanité à l’origine, il est bien sûr que ses commencements sont trèshumbles. L’homme primitif, ignorant et sans idées, livré à l’orage incessant de ses appétits et de ses instincts, qui n’étaient que les forces de la nature déchaînée en lui, ne s’est élevé que lentement à l’idéal. Art, poésie, science, morale, toutes ces manifestations, les plus élevées de l’âme humaine, sont comme une plante fragile et précieuse, venue tard, et que le long travail des générations a fécondée. Certes, il est aussi impossible de gouverner la vie sans idéal qu’un vaisseau sans compas et sans étoiles; mais l’idéal ne s’est pas révélé d’un bloc, il ne s’est dévoilé que peu à peu. Chaque peuple a eu le sien ; chaque génération même a eu le sien qui a servi aux autres à aspirer plus haut, vers un idéal plus complet, à peu près comme sur les grandes montagnes, à mesure qu’on monte, on embrasse un plus vaste horizon. Et dans cette lente conquête où l’humanité essaye de dépouiller ce qu’il y a en elle d’inférieur, les instincts primitifs qui sont bien une tache originelle, reparaissent à chaque instant, indélébiles quoique affaiblis, pour nous rappeler non une chute, mais le peu d’où nous sommes partis.

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