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CHAPITRE IV

LES CONSÉQUENCES SOCIALES DE l’HÉRÉDITÉ.

Il serait hors de notre sujet, et au-dessus de nos forces, d’examiner ici en détail les conséquences sociales de l’hérédité. Si l’on voulait les suivre dans les mœurs, la législation des divers peuples, les institutions civiles ou politiques, les modes de gouvernement, il faudrait recommencer un nouveau livre. L’hérédité se présente à nous sous deux formes : l’une naturelle, l’autre instituée. Nous n’avons étudié que la première, et encore en nous restreignant à un seul de ses aspects, le côté psychologique; nous n’avons pénétré qu’incidemment sur le terrain de la physiologie, pour lui demander des secours et un appui. Il suffira donc, pour clore ce travail, de montrer comment l’hérédité d’institution découle de l’hérédité naturelle, et de rattacher ainsi les effets à la cause.

Tous les peuples ont eu une foi, au moins vague, à la transmission héréditaire. Les faits l’imposaient. Il serait même possible de soutenir que cette foi a été plus vive dans les temps primitifs qu’aux époques civilisées. C’est de cette foi naturelle qu’est née l’hérédité d’institution. 11 est certain que des raisons sociales, politiques, ou même des préjuges, ont dû contribuer à la développer et à l’affermir; mais il serait absurde de croire qu’on l’a inven-

tce. Les caractères que nous avons déjà plusieurs fois reconnus dans l’hérédité — nécessité, conservation, stabilité — se retrouvent logiquement dans les institutions qui en dérivent. Un examen rapide le fera voir. En exposant le rôle de l’hérédité dans l’institution de la famille, des castes, de la noblesse, de la souveraineté, nous nous attacherons surtout à mettre en lumière ce point, dont l’importance philosophique est grande à nos yeux : l’opposition de l’hérédité et de la liberté.

La famille est un fait naturel : des travaux nombreux en France, ou à l’étranger, l’ont montré, ont raconté son histoire, décrit ses diverses formes, réglé les rapports moraux qui existent entre ses membres. Ce n’est pas ce qui nous occupe ici.

Au point de vue de l’hérédité, que les moralistes ont assez négligé, on peut dire que toutes les formes de la famille se réduisent à deux types principaux et contraires, autour desquels oscillent un assez grand nombre de formes intermédiaires.

L’un fait la part très-large à l’hérédité et très-petite à la liberté de l’individu.

L’autre fait la part très-large à la liberté de l’individu, mais regarde la transmission héréditaire comme l’exception, non la loi.

L’un est le régime de la conservation forcée.

L’autre est le régime delà liberté testamentaire.

Examinons le premier type. Il se rencontre avec des formes variables dans toutes les civilisations primitives et

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repose sur une foi très-ferme en riiérédité. L’enfant est considéré comme la continuation immédiate des parents et même, à proprement parler, entre le père et le fils, entre la mère et la fdle, il n’y a pas distinction de personnes; c’est une seule personne sous une double apparence. Si l’on applique cette idée à la série entière des générations, voici à quoi on arrive : à l’origine, un chef de la famille, être mystérieux et révéré, placé d’ordinaire au rang des dieux; puis une suite de générations, chacune étant représentée parle fils aîné, qui est l’incarnation visible du premier père et dont le rôle est essentiellement conservateur. Il recueille les croyances religieuses, les traditions, les biens de la famille et les transmet à son tour. Une doit rien aliéner, rien perdre. Il ne peut rien changer à cet ordre immuable de succession, qui l’enveloppe de sa fatalité. On voit combien, sous un pareil régime, la liberté individuelle est faible et l’hérédité toutepuissante. C’est une organisation panthéistique de la famille ; l’hérédité étant ce fond immuable, indestructible sur lequel se dessine et passe l’ombre éphémère des individus.

Dans toutes les civilisations primitives, la famille s’est rapprochée plus ou moins de ce type où l’hérédité est tout et la liberté rien Chez les Hindous, les Grecs, les Romains et les peuples aryens en général, la famille était une communauté naturelle ayant non-seulement les mêmes biens, les mêmes intérêts, les mêmes traditions, mais les mêmes dieux et les mêmes rites. La religion était domestique ; c’est ainsi d’ailleurs que Platon définit la parenté, « la communauté des dieux domestiques. » Il

• Sur celte question, Y. Fustel de Coulanges ; la Cité antique, et Le Play : la Réforme sociale, ch. ii.

fallait que ces dieux fussent adorés par leur famille, dans leur sanctuaire, sur l’autel où brûlait perpétuellement le feu sacré. Un étranger n’aurait pu sans sacrilège leur offrir un sacrifice.

A cette hérédité nécessaire de rites, qu’il fallait forcément recueillir, se joignait celle des biens. Chez les Hindous, la propriété fut aliénable à l’origine. Dans beaucoup de villes grecques, les anciennes législations défendaient au citoyen de vendre son lot de terre * . Dans la Grèce et dans l’Inde, la succession avait lieu de mfile en mfile, par ordre de primogéniture ; ce ne fut qu’assez tard qu’on accorda une part aux cadets et aux filles. Il est probable que la Rome primitive admit également le droit d’aînesse.

Ce qui n’est pas moins instructif, c’est de remarquer que le régime des testaments ne s’est introduit qu’assez tard, à l’époque où l’Etat et la famille sont sortis de l’immobilité héréditaire, pour laisser une plus grande part à l’action de l’individu. Ainsi l’ancien droit hindou, dit M. Fustel de Coulanges, n’a pas connu le testament. Il en est de même du droit athénien, jusqu’à Solon. A Sparte, il n’a paru qu’après la guerre du Péloponnèse ; et à Rome, il ne semble pas avoir été en usage avant la loi des Douze Tables. Celle-ci lui attribue force de loi : Utilegassit {pater familias) super pecunia tutelave suæ rei, ila jus esta.

Le régime qui subordonne l’individu à l’hérédité en prescrivant la conservation forcée des biens, existe sous une forme plus ou moins complète, dans les grandes familles de Suède, de Norwége, de Danemarck, d’Ecosse ;

* Aristote. Politique, II,iv.

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dans une bonne partie de l’Allemagne, notamment le Hanovre, le Brunswick, le Mecklembourg, la Bavière. En Bussie, parmi les tribus nomades de l’Oural, de la Caspienne, du Volga inférieur, du Don, à part la propriété personnelle limitée aux vêtements, tout est possédé en indivis par la communauté, et les chefs de famille ne peuvent rien aliéner.

A l’autre extrémité, nous rencontrons le type tout opposé de la liberté testamentaire où l’individu, au lieu d’être l’esclave de l’hérédité, en dispose absolument, peut à son gré l’établir, la restreindre, la suspendre, l’anéantir. Ici la part la plus large est faite au libre arbitre et l’hérédité, au lieu d’être la règle, devient l’exception. Aussi ne s’étonnera-t-on pas que ce régime, inconnu aux peuples primitifs, se soit propagé et généralisé à mesure qu’on s’éloignait de la nature et de la fatalité de ses lois. Il existe sous sa forme la plus complète en Angleterre et aux Etats-Unis d’Amérique, sous une forme restreinte dans plusieurs Etats de l’Allemagne et en Italie. Nous avons vu que, dans la Rome antique, il s’est produit d’assez bonne heure.

Nous n’avons pas à rechercher ici si la liberté testamentaire offre des inconvénients. 11 est certain qu’en France, si notre législation la repousse, c’est qu’elle craint d’en voir mesuser ; et quand on remarque les tendances évidentes vers l’ancien régime de ceux qui la réclament, on ne peut s’empêcher de croire qu’elle aurait chez nous des conséquences fâcheuses. C’est qu’il en est de la liberté de tester comme de toute liberté: pour l’avoir, il faut en être digne et savoir en user.

On remarquera aussi que les deux régimes contraires dont nous venons de parler, impliquent deux façons con-

traires de concevoir la propriété : l’une, où elle existe pleinement, l’autre, où elle est à peine. Dans lelrépime de la liberté testamentaire, la possession est absolue et sans limite ; la propriété fait corps avec l’individu qui en dispose comme de lui-même.

Dans le régime de la conservation forcée, elle est réduite à l’état d’usufruit. Et comme, dans le premier régime, l’hérédité n’e.viste pas en droit, puisqu’elle émane de la liberté seule, ot (jue, dans le second régime, elle existe toujours en droit et en fait, étant la loi ; nous retrouvons ici cette meme antinomie, et nous pouvons conclure que, dans l’organisation de la famille, entre la puissance de l’hérédité et la puissance de la liberté, il y a toujours eu un rapport inverse.

La famille est la molécule du monde social. Dès qu’elle est constituée, la société peut naître. Les familles se réunissent, s’associent entre elles, s’amalgament et se perpétuent en se mêlant : le corps social naît de cette fusion. Quand il est sorti de sa phase embryonnaire — l’état chasseur et l’état nomade — et que les premières formes de la vie civilisée commencent à se produire, alors l’hérédité apparaît comme élément social et politique dans VinstUulion des castes.

Le régime des castes est né de diverses causes : d’une différence de race, d’une conquête, des croyances religieuses, mais partout sa base, c’est la foi en l’hérédité. La caste est fermée ; on n’y entre que par la naissance ; tout l’art, tout le mérite, toute la violence possible sontimpuis-

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santsà en briser les portes : sa nature règle la destinée de l’individu souverainement. L’hérédité s’offre ici à nous avec ses caractères habituels : conservation , stabilité. Rien n’est plus immobile que les nations qui ont admis les castes.

Nous trouvons, dans l’Inde, l’idéal de ce régime. Nulle part il n’a été plus solidement établi, plus fortement constitué, plus minutieusement réglé. L’hérédité morale, qui est sa base naturelle, est explicitement reconnue par • les lois sacrées de Manou :

a Une femme met toujours au monde un fds doué des mêmes qualités que celui qui l’a engendré. »

« On doit reconnaître à ses actions l’homme qui appartient à une classe vile, qui est né d’une mère méprisable. »

« Un homme d’une naissance abjecte prend le mauvais naturel de son père ou celui de sa mère, ou de tous les deux à la fois, jamais il ne peut cacher son origine ' . »

On sait que la loi hindoue admet quatre castes primitives : le Brahmane, qui est né de la bouche de Brahma ; le Kchatryia, qui est issu de son bras; le Veicya, qui est sorti de sa cuisse, et le Coudra, qui sort de scs pieds. « Les castes sacerdotales, militaire et commerçante sont régénérées toutes trois. La quatrième, la caste servile, n’a qu’une naissance Il n’y a pas de cinquième caste. y>

Le Brahmane a en partage la science, la contemplation,

' Manava Darma castra, liv. X.

® Ihid., liv. X, ch iv. D’après la croyance des Hindous, il faut pour obtenir la félicité suprême, pour arriver à la (( libération, » renaître successivement dans les castes nobles, y compris celle des brahmes. Ceux-ci se plaisaient à raconler (pi'uri roi pieux, qui aspirait à la libération, avait dû comme tout autre obéir à cctie loi et abandonner les austérités auxquelles il demandait le miracle d'une transforma* tioD, impossible chez un Kchatryia.

508 LES CONSWJUENCES.

la méditation des mystères, les soins du culte, la lecture des livres sacrés. On le reconnaît à son bâton, au cordon qu’il porte en bandoulière, à la ceinture qui serre ses reins, mais encore mieux à la couleur de son teint, différent des autres castes ; car, disent les voyageurs , un Bralime un peu noir et un paria un peu blanc sont regardés comme deux monstruosités, et, dans aucune caste, on ne voit de plus belles femmes, ni de plus jolis enfants.

Le Kchatryia est destiné â la vie active : il est guerrier ou roi ; mais il doit la soumission au seigneur de toutes les castes, au Brahme, devoir qu’il n’a pas toujours rempli.

Les Vaicyas exercent les arts manuels, l’agriculture, le commerce ; ils nourrissent le prêtre et le noble qui prie ou combat pour eux.

Au dernier rang, le Çoudra n’a d’autre vertu que la résignation. Voué aux œuvres serviles, abreuvé d’outrages, il ne connaît guèrede la vie que les privations ; mais elles lui laissent entrevoir le salut dans un lointain avenir.

Ainsi, chacun a sa place, son milieu dans lequel il est emprisonné par sa naissance. 11 ne doit aspirer plus haut ni se mésallier. Toutefois, il devait fatalement arriver qu’avec le temps, ces quatre compartiments primitifs ne suffiraient plus. La loi a beau proscrire et maudire tout mariage hors caste ; la passion et les hasards de la vie devaient être plus forts que la loi : c’est ainsi qu’outre les quatre castes pures, \\ s’en est formé d’autres que la législation de Manou, tout en les déclarant impures, n’a pas dédaigné de régler. Le dénombrement de ces métis serait interminable ; car il était naturel que le développement des institutions et le progrès de la civilisation amenât des croisements des plus en plus variés. Aussi, il y a un demi-

oOO

CONSKQUENCKS SOCIALES DE l’hÉHÉüIïÉ.

siècle, on ne coinplait pas moins de quatre classes subdivisées en vingt autres, rien que parmi les Brahmanes du Sud. Parmi les Coudras, il y en a près de cent-vingt qui se réduisent à dix-huit principales. Mais, comme le fait remarquer P, Lucas, « toutes ces classes sans races, exclues également des sacrifices prédestinées aux plus viles fonctions, sont sans plus de valeur aux yeux des Hindous que ne peuvent l’être aux yeux des Arabes des agronomes ou des chasseurs, des chevaux, des bestiaux, des chiens sans race. »

Dans toutes ces subdivisions, le seul point qui nous intéresse, c’est le rôle attribué à l’hérédité psychologique. Il est aussi large que possible. D’après la croyance hindoue, c’est l’influence du père qui est prépondérante dans la procréation des enfants ; aussi, la mésalliance des mères est tenue pour beaucoup plus criminelle que celle des pères. Quand une Brahmane s’unit à un Coudra, le tchandala, métis, né de cette union, « est le plus infâme des hommes. »

Il est assez curieux de remarquer que c’est aussi sur l’hérédité que la loi s’appuie pour assigner aux castes impures les occupations qui leur seront propres. Tout en admettant la prépondérance du père sur la mère, elle considère le métis comme tenant à la fois de l’un et de l’autre. Ainsi, l’enfant né d’un Brahmane et d’une femme veicya exercera la médecine, profession dont l’exercice libéral par un côté, touche de l’autre aux arts manuels. Le souta, fils d’un Kchatryia et d’une Brahmane, sera à la fois conducteur de chevaux, par analogie aux habitudes guerrières de son père, et barde, c’est-à-dire chanteur à la façon du Brahmane. Les ougras, descendant d’un Kchatriyia et d’une femme Coudra, feront la chasse comme

leurs pères, mais aux serpents et aux animauxdes cavernes.

On voit comme toute cette législation a été savamment élaborée et déduite d’un même principe : l’hérédité. Nulle part le régime des castes n’a été ni aussi solide ni aussi complet. Mais il se retrouve sous une forme moins parfaite, dans presque toutes les civilisations primitives : chez les Assyriens, les Perses, les Egyptiens, qui comptaient sept classes d’après Hérodole, cinq suivant Diodorc de Sicile. Les Espagnols le trouvèrent au Pérou ; au-dessus du peuple, il y avait les Curacas et les Incas ; ceux-ci, dont les crânes, d’après Morton (Crania Américana), « témoignent *d’une prééminence intellectuelle décidée sur les autres races du pays, » formaient la grande noblesse.

On peut même dire que p.artout, chez tous les peuples qui sont sortis de la bai’barie, on trouve sinon les castes au moins les classes, qui en sont la forme mitigée. La classe n’est pas fermée comme la caste. Bien que la naissance et l’hérédité en soient encore la base, bien qu’il soit naturel aux privilégiés de serrer leurs rangs devant tout nouveau venu, on peut cependant y entrer : le mérite, l’énergie, quelquefois même le hasard, sont assez forts pour briser les portes. L’histoire nous apprend d’ailleurs que la classe a toutes les formes possibles, tantôt inviolable comme la caste, tantôt réduite à de simples nuances pour la distinguer des autres.

L’institution politique des classes se rencontre chez les Grecs, les Romains, les nations germaniques. Peut-être même pourrait-on trouver à l’origine des vestiges de castes. A Rome du moins, la division fut parfaitement tranchée à l’origine entre le patricien et le plébéien ; chez les Germains entre l’homme libre et l’esclave. Du reste

CONSÉQl.T'ûNCES SOCIALES DE l’iIÉRÉDITÉ. 51 1

l’institution de l’esclavage, generale dans l’antiquité, formait, chez tous les peuples, au moins deux classes fondées sur l’hérédité; elle a fait que toutes les sociétés anciennes même les prétendues démocraties, furent en réalité aristocratiques.

Nous rapprocherons encore des castes et des classes les professions héréditaires qui en sont comme une autre forme. Il est meme vraisemblable, 'comme le dit P. Lucas, « que l’hérédité des professions est le type primitif, la forme élémentaire de toutes les institutions fondées sur le principe de l’hérédité de la nature morale. Les capacités se répartissent d’abord naturellement ; on suit son instinct, l’homme comme l’animal, la famille comme l’espèce : l’habitude se développe par l’exercice, par l’babitude l’art, par l’art l’intérêt : la nature et l’éducation concentrent de plus en plus l’art dans la famille ; l’opinion l’y renferme, puis, le temps suivant son cours, viennent les institutions, les religions, les conquêtes qui, à la place du fait traditionnel mais libre substituent le devoir, et à la volonté spontanée du père, ou anx dispositions instinctives des enfants, la volonté de la loi, du vainqueur ou du prêtre. »

Ici, certes, il faut faire une large part à l’éducation, aux influences du dehors ; l’hérédité n’est pas tout, mais elle reste encore beaucoup. Si l’on en doute, qu’on veuille bien remarquer que dans l’antiquité certaines professions toutes morales, qui supposent nécessairement des conditions psychologiques déterminées, ont été héréditaires, et l’on verra que cette hérédité ne s’explique pas tout entière par des causes extérieures, par des traditions de famille, par des secrets conservés et transmis.

Ainsi la médecine, dans l’antiquité grecque, fut cultivée

à l’origine par quelques familles. Les Asclcpiadesou prêtres d’Esculape se disaient de la postérité de ce dieu. Ils exerçaient leur art dans les Asclépions, fondèrent les écoles de Cnide, de Rhodes et de Cos : Hippocrate était le dix-septième médecin de sa famille.

L’art divinatoire, le don de prophétie, celle haute faveur des dieux, passaient chez les Grecs pour'se transmettre le plus souvent de père en fils. Cette croyance était admise dès l’époque homérique. Calchas descendait d’une famille de devins.

Sous une forme plus générale, l’hérédité du sacerdoce se rencontre chez beaucoup de peuples qui n’ont pas connu la division en castes : au Mexique, en Judée, où la tribu de Juda fournissait seule les prêtres, en Grèce même. Dans ce pays où la religion était essentiellement locale, où chaque cité avait ses dieux, nous trouvons dans la plupart des villes quelque famille sacerdotale : à Delphes, les Deucalionides etles Branchides, les EumolpidesàAt,liènes, etc.

Tout ce qui précède nous laisse assez clairement voir ce qu’on en peut déduire : c’est que l’hérédité est une loi de la nature dont un peuple s’affranchit de plus en plus à mesure qu’il se civilise. Si nous prenons l’une après l’autre toutes les civilisations primitives, Inde, Perse, Egypte, Assyrie, Judée, Pérou, Mexique, Grèce et Rome, nous y trouverons à l’origine souvent le régime des castes et des professions héréditaires, toujoure celui des classes. Si nous remarquons d’un autre côté que chez les nations extrêmement civilisées, c’est-à-dire qui sont aussi loin que possible de la nature, le régime des castes et des professions héréditaires serait complètement impossible et que les classes mêmes ont disparu ; si nous remarquons que de la caste à la classe et à l’abolition des classes, que de

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l’hérédité des professions au régime des corporations et à la liberté du travail, il y a un progrès de plus en plus marqué vers la liberté ; si nous remarquons en outre que l’influence de l’hérédité est tenue d’abord pour absolue (castes), ensuite pour relative (classes), enfin, et peut-être à tort, pour assez faible (époque actuelle), on sera forcé de reconnaître que ces faits nous révèlent un antagonisme curieux entre l’hérédité et la liberté.

L’hérédité est une loi de nature vivante, une loi biologique, fatale et nécessaire, comme les lois physiques, un principe de conservation et de stabilité. De là vient que dès que les civilisations ont grandi, selon la loi du progrès dont le changement est l’essence, la lutte s’est engagée entre les deux principes, et qu’il a fallu, ou bien, comme dans la Grèce, que le progrès brisât les castes ou, comme dans rinde, que la caste empêchât le progrès.

De cet antagonisme entre l’hérédité et la liberté découlent des conséquences importantes. Nous les tirerons dans la conclusion de ce travail, quand nous pourrons généraliser les faits d’uné manière complète. Examinons maintenant les rapports de l’hérédité et de la noblesse.

La noblesse, qu’on l’accepte ou qu’on la repouse, a des causes naturelles. Elle est née de l’inégalité primitive des talents et des caractères. L’histoire nous montre que si elle a revêtu des formes très-variées, selon les pays et les époques, au fond elle est restée partout et toujours une sélection voulue et consciente, fixée par une institution : du moins c’est ce qu’elle a voulu être. Sauf en

Chine, où la noblesse se confère au rebours des autres peuples puisque là elle remonte et ne descend pas, nous la trouvons partout solidement assise sur l’hérédité. Dans l’ancien Orient (Inde, Perse, Egypte, Assyrie, etc,,) le régime des castes ayant prévalu, nous n’y trouvons pas la noblesse, entendue au sens moderne du mot; car, quoiqu’on appelle souvent la noblesse une caste, rigoureusement les deux choses s’excluent. La noblesse n’est possible ni dans une société assez simple pour tenir en quatre ou cinq compartiments, ni dans une société trcs-mélangée, très-active, comme celle des États-Unis, où l’on n’admet pas de confiance que le mérite fait souebe. Or l’état social de l’Orient ressemblait à l’échelle symbolique du culte Milbra, dont chacun des sept degrés était d’un métal particulier et correspondait à une initiation spéciale aux mystères infinis du monde. On naissait sur son échelon, fer ou argent, plomb ou or, au hasard ; mais il y fallait rester : la caste absorbait l’individu. Les peuples d’Occident ont étiré en tout sens la trop courte échelle et multiplié les degrés; et l’on peut même dire qu’en plusieurs pays, il y en a tant, qu’il n’y en a plus. Entre ces deux extrêmes, l’escalier aux sept degrés et la rampe presque insensible des termes modernes, s’est trouvé le vrai moment de la noblesse ; Rome et le moyen âge germanique.

Comment naissait-elle ? Comment se produisaient ces grandes familles que l’hérédité devait perpétuer pendant des siècles? De mille façons. L’histoire seule peut le dire en détail. Souvent ce fut une race conquérante, inférieure

' En Chine, nuand le souverain confère un litre de nohlesse à l’un de sc.s sujets, ce titre anoblit les ascendants, mais les descendants restent roturiers, ('.elle bizarrerie s'explique par la grande importance que le Chinois donne au culte des ancêtres ; il n’a même guère d’autre religion.

CONSÉQUENCES SOCIALES DE l’hÉHÉDITÉ. 515

en nombre, supérieure en force, qui forma une classe privilégiée, tenant au-dessous d’elle les vaincus : tels furent ^s Normands en Angleterre, les Incas au Pérou, chez nous les Francs ; ceux-ci possédaient seuls la terre saliquc, l’alleu ou franc-alleu, domaine héréditaire qui devint plus tard le fief. On se trouvait anobli par le seul fait de la conquête. Plus souvent, la noblesse était conférée par le prince pour récompenser quelque action d’éclat. Il y eut encore des charges et des fonctions qui anoblissaient et même des genres de commerce. Il y eut la noblesse transmissible et non transmissible, personnelle ou territoriale, de robe ou d’épée ; bref, tant de dénominations, de variétés, de distinctions, de catégories qu’un auteur du dernier siècle qui essaye de les classer en compte plus de soixante.

Au reste, quelle que fût son origine, la noblesse fut toujours héréditaire. C’est là sa première loi. Il faut qu’elle se perpétue d’elle-même, qu’elle ait son passé et qu’elle en garde les souvenirs et les traditions. Elle représente dans l’Etat la stabilité. Ce caractère de continuité et de permanence, qui est l’essence de l’hérédité, est aussi l’essence de la noblesse. Aussi a-t-elle veillé toujours et avant tout à se conserver pure : c’est là son premier devoir. « La noblesse, dit le comte de Boulainvilliers, est un privilège naturel et incommunicable d’autre manière que par la voie de la naissance. » La plus grande souillure est <ic la dérogance. » Déroger; c’est renier ses aïeux, et perdre ses descendants ; c’est, en rompant la chaîne d’or, les rejeter au-dessous de la roture, dans une catégorie d’êtres à part, d’outcasts, pour qui la société n’a ni nom ni place. De là ces arbres généalogiques, soigneusement dressés, parfois embellis, qui remontaient la longue suite des siècles. Delà la préoccupation des alliances; c’était

toujours la grande affaire, aussi bien pour le baron allemand qui réclamait de sa femme seize quartiers de noblesse, que pour l’Inca qui épousait sa sœur, afin de conserver pure la race du soleil.

a La noblesse, dit le docteur Lucas, dans la force et la vigueur primitive de son institution, se faisait une loi ' d’honneur de ne pas mêler son sang au sang des autres classes. Dans ses moindres alliances, elle ne scrutait pas avec moins de scrupule la pureté de la généalogie que les Arabes en Afrique, ou que les membres des comices hippiques de nos jours, les yeux sur \es stud-books de France ou d’Angleterre, ne scrutent la pureté de celle de leurs chevaux . »

Il nous paraît clair et incontestable que la noblesse a été fondée partout sur l’idée de l’hérédité. On est parti de cette hypothèse, nettement exprimée par les uns, entrevue d’instinct par les autres, que tous les genres de mérite sont transmissibles ; qu’on reçoit de ses aïeux le courage, le culte de l’honneur, la loyauté, tout aussi bien qu’une grande taille, une santé robuste et des bras vigoureux. a Bon sang ne peut mentir. y> Nos vieux poëmes, nos épopées féodales représentent volontiers tes couards et les félons comme des bâtards, rejetons impurs d’une grande race qui s’est mésalliée. Les vaillants sont issus de vaillants et content volontiers leur généalogie ‘ .

Aussi , voyons-nous qu’un contemporain illustre fait une part beaucoup trop faible à la foi en l’hérédité, quand il dit : « On part toujours de l’idée que la noblesse a pour origine te mérite, et comme il est clair que le mérite est héréditaire, on démontre facilement que la no-

' Voir los poi-mes d’Homère, si analogues à notre monde féodal.

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CONSKQUENCES SOCIALES Di:* l’hÉRÉDITÉ. 517

blesse hérédilairc est chose absurde. Mais c’est là l’éternellccrreurfrançaised’une justicedistribulive, dont l’Etat tiendrait la balance. La raison sociale de la noblesse, envisagée comme institution d’utilité publique, était non pas de récompenser le mérite, mais de le provoquer, de rendre possibles, faciles même certains genres de mérite *. D Le point de vue où se place ici l’auteur est sans doute un peu différent du nôtre, puisqu’il considère surtout l'utilité de la noblesse comme institution et non sa légitimité comme conséquence ; mais nous persistons à croire que la foi à l’hérédité du mérite est restée le fond de la noblesse, et que, comme toute foi vive et inébranlable, elle a survécu aux attaques, aux critiques, aux démentis nombreux que l’expérience lui a infligés. Pour nous, la noblesse est le résultat de deux facteurs : l’idée vraie ou fausse d’ün certain mérite au-dessus du commun ; l’opinion que ce mérite est transmissible. Certes, à un point de vue tout idéal, l’institution de la noblesse peut être réputée excellente. Ne choisir que les meilleurs, garder intacte l’élite ainsi formée, la façonner dès le berceau par les traditions, les préceptes, les exemples ; l’élever à la façon d’une plante exquise et rare qui pousse en serre chaude, dans un terreau puissant : c’eût été un procédé de sélection rigoureuse, avec l’éducation en plus. Mais cela n’est beau qu’en rêve. Quelques remarques vont nous le prouver.

D’abord, quant à son origine, la noblesse, qui prétendait être une élite, ne le fut jamais qu’en un sens trèsrestreint, celui des vertus guerrières. Elle naquit partout à cet âge d’adolescence des peuples où l’imagination n’a

< Renan. La Monarchie contUtutionnelU en France, p. 25.

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LES,CONSÉ0CENCES.

d’autre idéal que le héros, d’autre culte que celui de l’héroïsme (heroesworship), où l’unique vertu est l’honneur, l’unique métier, 1a guerre. Plus tard, aux âges avancés, on comprit que les vertus pacifiques ont aussi -leur noblesse, qu’un artiste, un savant, un inventeur font aussi partie de l’élite; mais à part 1a noblesse de robe, cette aristocratie qu’on s’efforça d’établir sous le nom de « noblesse littéraire » ou « noblesse spirituelle » ne parvint jamais à suivre, meme de loin, l’aristocratie guerrière ; peut-être parce qu'on comprit bientôt qu’il est moins facile de transmettre le génie que le courage. La sélection qui servit de base à la noblesse fut donc en droit très-incomplète, et en fait souvent très-malheureuse. La seule aristocratie qui ait pratiqué très-largement, cette sélection, en se faisant, suivant le mot de Macaulay, « la plus démocratique du monde » est aussi la seule qui soit restée puissante et respectée ' .

Si la sélection est contestable, le dogme de la transmission héréditaire n’est pas plus solide. Nous avons vu que l’hérédité est une loi de la nature vivante ; que placée dans des conditions tout idéales, elle aboutirait à la répétition continue des mêmes types, des mêmes formes, des mêmes propriétés, des mêmes facultés ; mais que dans cette élaboration extrêmement complexe d’où sort l’être vivant, tant de lois se superposent, se croisent, s’additionnent, se neutralisent, tant de faits accidentels viennent se jeter en travers, souvent pour tout brouiller et tout confondre, que la ressemblance des enfants aux parents n’est jamaisqu’approximative. Est-elle suffisante on insuffisante? La loi a-t-elle été plus forte que les exceptions ou les

Dans la cliamhre des lords, sur 4‘Z7 sièges laïques, 41 seulement sont anlcnt'urs an xvii* siecle.

CONSÉQUENCES SOCIALES DE l’hÉHÉDITÉ. 519

exceptions que la loi? A ces questions, il n’y a que Vexpérience qui puisse répondre. Mais soumettre la noblesse au contrôle de l’expérience, discuter ses titres à chaque naissance, ce serait en fait la supprimer. Au reste, admettons que la loi ait été plus forte que les exceptions, que les qualités physiques et morales des ancêtres aient été transmises aux descendants, il n’en reste pas moins un dernier écueil contre lequel l’institution de la noblesse vient échouer : c’est V affaiblissement de l'hérédité.

a Les citoyens des républiques anciennes, dit M. Littré, n’ont jamais pu se maintenir parla reproduction. Les 9,000 Spartiates de Lycurgue étaient,réduits à 1,900 du temps d’Aristote. Le peuple d’Athènes fut obligé de sc recruter bien souvent par l’admission des étrangers. Les choses n’ont pas marché autrement dans les temps mo dernes. Toutes les aristocraties, tous les corps fermés, en ne SC réparant que chez eux, ont éprouvé des pertes graduelles qui auraient amené une certaine réduction, sans les adjonctions faites de temps en temps. 11 n’y a pas une seule noblesse, en Europe, dont la masse remonte à une grande ancienneté *. »

Benoiston de Châteauneuf, dans un curieux Mémoire statistique sur la durée des familles nobles en France, montre que cette durée ne dépasse pas trois cents ans en moyenne. Il trouve la cause de cet épuisement dans le droit d’aînesse, dans la consanguinité des mariages, mais surtout dans la guerre et les duels, 11 faut pourtant croire que ce fait est régi par des causes plus générales, puisque le même auteur avoue que ses recherches sur l’extinction des familles bourgeoises et des classes plus humbles, l’onl

' Littré. De la Philosophiepotilive, 1845.

conduit à un même résultat. Sur 487 familles admises dans la bourgeoisie de Berne de 1583 à 1654, il n’en restait plus que la moitié (207) au bout d’un siècle, un tiers seulement (168) en 1783. Sur 1 12 familles qui composaient le conseil fédéral du canton de Berne en 1653, il n’en existait plus en 1796 que 58 '.

« L’abâtardissement de l’espèce dans les familles nobles, dit Moreau de Tours, a été signalé par divers auteurs. Pope faisait remarquer à Spencer que l’air noble que la noblesse anglaise devait avoir, était précisément celui qu’elle n’avait pas ; qu’en Espagne, on disait que lorsqu’on annonçait dans un salon un grand de cette nation, on devait s’attendre à voir entrer une espèce d’avorton ; enfin, en France, on imprimait qu’en voyant cette foule d’hommes qui composaient la haute noblesse de l’Etat, on croyait être dans une société de malades ; et le marquis de Mirabeau lui -même, dans son Ami des Hommes, les traites de pygmées, de plantes sèches et mal nourries. » Nous avons essayé de déterminer plus haut les causes de cet affaiblissement physique et mental, en montrant que l’hérédité est une force sans cesse en lutte contre des forces contraires, quelle a son slruggle for lifé, et qu’à chaque génération, alors même qu’elle reste victorieuse, elle ne sort de la lutte que bien affaiblie par ses pertes.

Nous venons de voir les difficultés que la critique, en se fondant sur l’expérience, peut élever contre la noblesse considérée comme fait naturel. Ce qu’elle a valu comme institution, il n’y a pas lieu de le rechercher ici. Il est certain que son influence n’a pas toujours été mauvaise.

• Mém. deTAcad dt4 tciences moralet, l. V.

CONSÉQUENCES SOCIALES DE l’iIÉRÉDITÉ. 521

qu’ellea réellementaprovofiuécertainsgenresde mérite. » Or, tel est le train des ehoses humaines qu’on doit pardonner beaueoup de mal à ce qui cause un peu de bien. L’homme est si peu de chose que pour devenir grand, il faut qu’il cesse d’être lui ; il faut qu’il s’efface et s’immole au profit d’une idée, d’une 'caste, d’un corps, d’un pays, d’une lignée qu’il représente. Jeté dans l’infini du temps, comme une épave dans une mer sans bornes, il cherche quelque appui pour une vie plus longue, moins éphémère et pourtant périssable. La noblesse offrait cet appui. Qui sait aussi combien d’âmes vulgaires la pensée des aïeux a soutenues et relevées ! Plus d’un, en contemplant dans la grande salle silencieuse les portraits de ses ancêtres, témoins impassibles de ses actes, a dû sentir le souffle héroïque de ces vieux âges, dont les pensées éteintes revenaient à la conscience en lui ; l’instinct de la race l’emportait et, plus fort que sa propre bassesse, le traînait en haut jusqu’à eux.

Les sociétés qui ont admis l’hérédité des vertus et du mérite et qui ont jugé bon de consacrer cette croyance par l’institution officielle de la noblesse, devaient conséquemment admettre l’hérédité des vices et des tendances criminelles. De là les races maudites, les castes impures, les familles proscrites, les crimes du père punis sur les enfants et petits-enfants. L’histoire nous apprend que, plus on remonte dans l’antiquité, plus cette croyance est générale et plus sont nombreuses les institutions et les lois qui les traduisent.

En Chine ‘, quand un citoyen s’est rendu coupable d’un crime capital, on procède d’abord â un examen minutieux de tout ce qui touche à son état physique, son

' GazeUedet Tribunaux, 31 décembre 1844.

tempérament, sa complexion, ses actes antérieurs ; mais rinvesligation ne s’arrête pas à sa personne, on s’occupe des moindres antécédents des membres de sa famille, on remonte jusqu’à scs aïeux. C’est, à notre avis, faire une part très-juste à l’hérédité ; mais dans le cas de lèse-majesté, ou d’assassinat d’un prince, le même peuple établissant entre le père et les enfants une injuste solidarité, ordonne « que le coupable soit coupé en dix mille morceaux, et que ses lils et petits-fds soient tous punis de mort. » La législation des Japonais enveloppe, dit-on, dans la punition les parents du coupable.

Rien de plus fréquent, dans la loi mosaïque, que la réversibilité des peines sur les enfants du coupable. Tout le genre humain hérite de la faute d’Adam et subit la punition du premier péché.

Les Juifs, objet d’horreur au moyen âge, internés dans leurs Ghetti, craints et méprisés, payaient la faute de leurs ancêtres, le crime inouï, unique, d’avoir fait mourir un Dieu. Cet exemple est le plus frappant qu’il y ait dans l’histoire d’une marque de réprobation et d’infamie transmise héréditairement. Les législations barbares issues des coutumes germaniques ont également admis l’hérédité des fautes et des châtiments et les proscriptions en bloc.

On s’étonne de trouver cette doctrine nettement exposée et déduite chez un Grec honnête, judicieux, né dans une époque très-éclairée. Plutarque, dans un Traite sur les délais de Injustice divine, qui lui a valu l’admiration de Joseph de Maistre, après avoir montré très-fortement que la famille et l’Etat forment un véritable corps, trouve « que la vengeance divine tombant sur un Etat ou sur une ville, longtemps après la mort des coupables, ne présente rien qui choque notre raison. »

CONSÉQUENCES SOCIALES DE L’iIÉnÉDITÉ. 523

a Mais si l’Etat doit être considéré sous ce point de vue, il en doit être de même d’une famille provenant d’une souche commune, dont elle tient je ne sais quelle force cachée, je ne sais quelle communication d’espèce et de qualité, qui s’étend à tous les individus de la lignée.

« Les êtres produits pargénérationne ressemblent point

aux productions de l’art Ce qui est engendré provient

de la substance même de l’être générateur, tellement qu’il tient de lui quelque chose qui est très-justement puni ou récompensé pour lui ; car ce quelque chose est lui.

« Les enfants des hommes vicieux et méchants sont une dérivation de l’essence même de leurs pères. Ce qu’il y avait en ceux-ci de principal, ce qui vivait, ce qui se nourrissait, ce qui pensait et parlait, est précisément ce qu’ils ont donné à leurs fds. Il ne doit donc pas sembler étrange ni difficile à croire, qu’il y ait entre l’être générateur et l’être engendré une sorte d’identité occulte, capable de soumettre justement le second à toutes les suites d’une action commise par le premier. »

Mettez en pratique les conclusions de Plutarque, et vous arrivez à des conséquences effroyables.

En somme, nous avons trouvé un parfait rapport de correspondance entre l’effet et la cause; la noblesse est, comme l’hérédité, une force conservatrice, permanente, tendant à l’immobilité. Mais l’une et l’autre n’existent que dans certaines limites que l’expérience fixe souverainement. Les institutions des nations modernes semblent de plus en plus admettre ce résultat, et n’accepter d’autre hérédité que celle qui se vérifie. Et il nous semble que Bentham exprime l’opinion qui tend à prévaloir, quand il dit aux Américains : a Gardez-vous d’admettre jamais une « noblesse héréditaire. Le patrimoine du mérite devien-

524 LES OONSÉOUENCES.

« (Irait bientôt celui de la naissance. Donnez des qualifi- « cations, élevez des statues, conférez des titres ; mais « que ces distinctions soient personnelles. Conservez a toute la force, toute la pureté de l’honneur. N’aliénez « jamais ce fonds précieux de l’Etat, en faveur de classes « orgueilleuses, qui ne tarderaient pasàs’en servir contre « vous. »

Il nous reste quelques mots à dire sur les rapports de l’hérédité naturelle et de l’hérédité d’institution, en ce qui touche à la souveraineté. Nous retrouvons encore ici le même contraste entre l’hérédité et la liberté, entre la croyance des temps anciens et l’opinion de l’époque . moderne.

A l’origine, la souveraineté, concentrée en un seul homme, le roi, était absolue. Chef suprême, il apparaissait comme un être d’une nature suprême, égal aux dieux.

« Les traditions primitives réprésentent les chefs comme des dieux ou des demi-dieux. Dans l’opinion de leurs sujets, les premiers rois avaient qne origine surhumaine et exerçaient un pouvoir surhumain. Ils possédaient des prérogatives divines; on se prosternait devant eux, comme devant les autels des dieux, et dans quelques pays même ils furent adorés réellement. S’il fallait une preuve que c’était bien à la lettre qu’on attribuait au monarque un caractère divin ou semi-divin, nous la trouverions chez ces races sauvages qui admettent, encore aujourd’hui, que les chefs et leurs familles ont une origine céleste, ou que les chefs seuls ont une âme '. » Plus tard, on s’est con-

♦ Herbert Spencer. Premier* Principes, trad. Gazelles, § 2.

CONSÉQUENCES SOCIALES DE l’hÉRÉDITÉ. 525

tenté de croire que les rois étaient de race divine, issus des dieux. Tels étaient les Incas, au Pérou. On trouve encore cette opinion en Orient, notamment en Chine.

11 est facile de comprendre que, tant que cette croyance a été admise, l’hérédité a été la base du pouvoir souverain. La souveraineté, étant de source divine, ne pouvait se transmettre que par la naissance. De là le grand rôle de la transmission héréditaire, dans l’histoire des royautés, et dont on trouve encore des traces dans la théorie du droit divin.

Les idées modernes sur le principe de la souveraineté sont en tout l’opposé de cette doctrine. Comme le dogme de la volonté nationale s’est subsituée au dogme de la volonté du roi, l’idée d’une transmission nécessaire de la souveraineté, par ordre de primogénilure, n’apparaît plus que comme un non-sens. De là vient que tous les peuples civilisés, ou bien ont aboli tout pouvoir héréditaire, c’est le cas des républiques, ou bien ne l’ont admis qu’à titre de rouage dans le mécanisme du gouvernement, c'est le cas des monarchies parlementaires. Et, dans ce cas, ce qu’on admet, ce n’est pas la permanence de l’hérédité, mais l’utilité du rouage.

Tout a été dit pour et contre l’hérédité, comme institution politique. Ses défenseurs et ses adversaires n’ont jamais pu s’entendre, pour la raison très-simple qu’ils ne se sont pas placés sur le même terrain. 11 est très-facile d’attaquer l’hérédité comme fait naturel, il est très-facile de défendre l’hérédité comme institution.

Ses adversaires disent : Les faits prouvent que ni le génie, ni le talent, ni môme la probité et la rectitude d’esprit ne sont héréditaires ; pourquoi exposer le pouvoir à tomber aux indignes? D’ailleurs cette souveraineté par

droit de naissance tend à rendre orgueilleux, paresseux, ignorant, incapable. Ils pourraient ajouter, comme nous l’avons vu, que les faits montrent que, même chez les races les mieux douées, l’hércdité s’affaiblit, que dans le combat de la vie, luttant contre les obstacles, elle s’émiette pour ainsi dire en chemin. Rappelons aussi ce qui a été dit sur l’extinction des familles nobles ou royales, sur leur mouvement ascendant, qui atteint une apogée, pour aboutir infailliblement à une décadence.

Ses défenseurs répondent : Si l’esprit ne se transmet pas, les traditions se transmettent, et cela suffit comme résultat social. L’hérédité a pour but d’introduire dans l’Etat un élément de conservation et de stabilité. Sans elle le talent use son temps et ses forces, simplement pour se faire une place; avec elle, il se place d’emblée au rang . qu’il mérite. Voyez lord Chatham, simple cornette dans un régiment, fils d’une veuve qui avait à peine des rentes, il n’est arrivé au pouvoir qu’à 48 ans. Mais son fils, l’illustre Pitt, élevé d’ailleurs avec le plus grand soin, passait déjà à 12 ans pour un prodige ; il entra au parlement dès que son âge le lui permit ; il parla, on l’écouta et, à 23 ans, il devint premier ministre. Cette histoire est celle de toutes les grandes familles ; et cette perpétuité d’honneur profite à l’Etat comme à l’individu.

Sans discuter ses opinions, on peut dire qu’en fait, l’hérédité, comme institution politique, tend à disparaître. L’idée d’un droit de souveraineté, transmis par la naissance, ne rencontre plus que de rares croyants, et la plupart ne le défendent que par des raisons d’utilité. Il en est de même pour ce corps conservateur, que presque tous les Etats possèdent sous divers noms, chambre des lords, des seigneurs, des pairs, sénat... L’hérédité qui en a été

CONSÉQUENCES SOCIALES DE l’hÉDÉDITÉ. 527

la base à l’origine^ est abolie maintenant chez la plupart des peuples. La chambre des lords, en Angleterre, qui passe à bon droit pour être en désaccord complet sur ce point avec les tendances modernes, fait cependant elle-mcme une part à l’élection ; l’Ecosse y est représentée par 16 pairs élus, pour la durée du parlement ; l’Irlande, par 28 pairs élus.

Ainsi, à mesure qu’on s’éloigne des temps primitifs, l’importance politique del’hérédité diminue. Si maintenant on admet avec la plupart des bons esprits que l’idéal vers lequel la société doit tendre,c’est d’établir un régime politique qui donnera à l’individu le plus de liberté possible et au gouvernement le moins de pouvoir possible, où la liberté de chacun ne sera limitée que par la liberté semblable de tous, l’unique devoir du gouvernement étant de faire respecter cette limite ; dans ce gouvernement où la souveraineté se réduirait à un rôle de police, l’hérédité du pouvoir n’aurait aucune signification : en sorte que nous retrouvons ici la même antinomie : le maximum de liberté coïncidant avec le minimum d’hérédité.

Nous terminerons par quelques remarques qui dominent toute la question des conséquences.

Tout progrès, ou, d’une manière plus exacte, tout développement suppose révolution de l’hérédité. Sans l’une rien ne change, sans l’autre rien ne se fixe. Mais l’action dej’hérédité est-elle sans limites? Nous avons vu, dans l’Introduction physiologique, que les déviations tendent à disparaître et qu’après quelques générations, le retour au type primitif est accompli. Dans l’ordre moral, il y a des faits de même nature : ainsi le retour fatal à la vie

sauvage et aux instincts nomades, le retour de certaines familles brillamment douées, au niveau de la médiocrité commune. N’y a-t-il pas opposition entre ces deux sortes de faits? N’est-il pas contradictoire de soutenir d’une part que l’hérédité éloigne du type originel, et d’autre part qu’elle y ramène ?

La contradiction n’est qu’apparente. Le retour s’opère dans la race abandonnée à elle-même. Il ne s’opère pas dans la race que des moyens naturels ou artiüciels longtemps continués approprient de mieux en mieux à son nouveau milieu. Pour tout être physique ou moral, la condition d’existence est l’harmonie entre cet être et son milieu physique ou moral. Pour tout être, les caractères essentiels sont ceux qui sont absolument d’accord avec son milieu ; les caractères accidentels, ceux qui le sont plus ou moins. Par suite, les premiers sont stables, parce qu’ils sont maintenus intérieurement et extérieurement ; les seconds sont instables parce que, s’ils sont maintenus intérieurement, ils sont entravés ou du moins ne sont pas maintenus extérieurement. Le retour au type physique ou mental est donc le résultat de lois naturelles, nullement d’une puissance mystérieuse, d’une sorte de vertu occulte.

Mais si les circonstances naturelles ou artificielles permettent de fixer le caractère acquis, d’en faire une habitude— car l’hérédité n’est qu’une habitude spécifique — alors il devient une seconde nature qui se fond si bien dans la première, qu’on ne l’en distingue plus. L’hérédité, qui semblait divisée contre elle-même, se met d’accord avec elle-même et deux cas, en apparence contradictoires, rentrent dans la même loi. Il y en a d’ailleurs qui ne peuvent être fixés et dont l’apparition n’est qu’éphémère.

CONSÊyUKNCKS SOCIALES DE l’iIÉRÉDITÉ. 529

Ceci compris, il n’est pas sans intérêt de voir comment un philosophe contemporain infère, de la double loi de l’hérédité et de l’évolution, les progrès futurs de l’humanité. En terminant ses Principes de biologie, M. Herbert Spencer a montré d’une manière ingénieuse que, en vertu de lois naturelles, la civilisation qui a eu pour cause un excès de population, doit avoir pour effet une diminution de population. Ces considérations sont si intimement liées aux conséquences de l’hérédité psychologique, qu’on ne peut nous savoir mauvais gré de les exposer ici en détail.

Puisque le perfectionnement d’un être consiste dans l’appropriation de plus en plus complète de cet être avec son milieu, il est logique de croire que tout progrès de l’humanité consistera en un ajustement de cette sorte. Mais par quels moyens, par le développement de quelles facultés ?

« Sera-ce par le développement de la force physique? En un faible degré probablement ; car les machines tendent de plus en plus à remplacer la force brute, et les progrès de la vie sociale n’exercent qu’une faible influence sur la vigueur des membres.

« Sera-ce par le développement de l’agilité? Non, probablement, car, si elle importe beaucoup aux sauvages pour se préserver de la mort, chez les peuples civilisés, les circonstances périlleuses où il faut fuir sont beaucoup plus rares.

« Sera-ce par le développement de l’adresse mécanique? En une certaine mesure très-probablement. La maladresse amène continuellement les blessures et la mort. La civilisation, en se développant, exige des instruments plus compliqués ; et les arts, l’industrie, l’esthétique, agissent

par leurs progrès sur les facultés perceptives et exécutives de l’homme.

a Sera-ce par le développement de l’intelligence? Trèslargement, sans doute. Et il y a beaucoup à faire dans ce sens. La vie humaine est sans cesse abrégée par notre ignorance. En atteignant une connaissance complète de notre propre nature et de celle des choses qui nous environnent, nous saisirons mieux les conditions d’existence auxquelles nous devons nous conformer.

« Sera-ce par le développement de la moralité, par une puissance plus grande sur soi-même? Très-largement aussi, et plus largement peut-être qu’en nulle chose. La mauvaise conduite vient plutôt d’un défaut de volonté que d’un défaut d’intelligence ; mais la civilisation doit développer en nous, comme nous l’avons vu, des sentiments qui répondent de mieux en mieux aux nécessités de la vie sociale.

« Pour l’homme, comme pour tout être, nous ne pouvons supposer que l’évolution ait eu lieu ou puisse avoir lieu spontanément. Dans le présent, dans le passé et dans le futur, toutes les modifications, fonctionnelles et organiques, ont été, seront et doivent être le résultat immédiat ou médiat des circonstances environnantes. Quels sont donc ces changements dans le milieu auxquels, par équilibration directe ou indirecte, l’organisme humain s’est ajusté, s’ajuste maintenant et continuera à s’ajuster ? Et comment nécessitent-ils une évolution supérieure de l’organisme ?

« La civilisation ayant partout, pour antécédent, l’augmentation delà population et amenant partout, comme une de ses conséquences, une diminution'de certaines forces qui détruisent la race, amène, comme conséquence ulté-

CONSÉQL'ENCES SOCIALES I)E l’hÉRÉDITÉ. o3 I

rieure, une augmentation de certaines autres forces qui détruisent la race. A mesure que les hommes deviennent plus nombreux, ils ont moins à craindre des animaux sauvages ; à mesure qu’ils se répandent sur la terre ou que les tribus se fondent en nations, les hommes s’entretuent moins. Mais le danger de mort qui ne diminue pas est celui qui est produit par l’augmentation du nombre

— le danger du manque de nourriture Evidemment

les besoins produits par cet excès de population sont le seul aiguillon de l’humanité ; si la demande ne dépassait pa$ l’offre, il n’y aurait aucun motif d’augmenter l’offre. . .

« Cette augmentation constante par laquelle la population dépasse les moyens de subsistance, force donc l’bomme, et constamment, à rechercher l’adresse, l’intelligence, l’empire sur lui-même ; elle implique donc un exercice constant et un développement de ces facultés. Tout progrès industriel, en même temps qu’il est l’effet d’une forme plus haute de l’humanité, demande une forme plus haute de l’humanité pour la mettre en pratique. L’agriculteur, pour augmenter la production, doit étudier la chimie, employer de nouvelles machines, cultiver à la fois ses facultés et celles de ses ouvriers. De même le manufacturier doit perfectionner ses vieilles machines, en inventer de nouvelles et exciter aussi ses ouvriers à acquérir plus d’habileté. De même le commerçant a besoin de jour en jour de plus de connaissances et de calculs plus complexes. L’armateur dont les profits diminuent, doit construire ses vaisseaux d’une manière plus scientifique, avoir des capitaines plus intelligents, de rpeilleiirs équipages. Dans tous ces cas, l’excès de population est la cause originelle. Si la concurrence ne faisait dépenser journellement plus d’intelligence et d’énergie dans les

adaircs de la vie, l’acicroissement de puissance mentale n’aurait pas lieu. De là une éducation plus élevée donnée aux enfants, une application plus intense et plus longue chez les adultes. La nécessité seule pouvait soumettre les hommes à cette discipline, et cette discipline seule pouvait produire un progrès continu.

« Dans ce cas, comme dans beaucoup d’autres, la nature assure chaque pas en avant, par une succession d’essais (jui sont perpétuellement répétés, et qui ne peuvent manquer d’être répétés, jusqu’à ce que le succès soit atteint....

« Nous arrivons donc à cette conclusion que l'excès de fécondité, par les changements qu’il produit constamment dans le milieu où vit l’homme, est lui-même la cause de révolution ultérieure de l’homme : et de là ce corollaire que révolution ultérieure de l’homme ainsi effectuée, nécessite elle-même une décroissance dans la fécondité.

a Ce futur progrès en civilisation que l’excès toujours agissant de population doit produire, sera accompagné d’une individuation plus complète en structure et en fonctions, et plus spécialement en structure et en fonctions nerveuses. La lutte pacifique pour l’existence telle qu’elle existe dans les sociétés de plus en plus denses et complexes, doit être accompagnée d’un accroissement de la masse, de la complexité et de l’activité des grands centres nerveux. Cette large somme d’émotions, source nécessaire d’énergie pour les hommes qui ont à tenir leur place et à élever leur famille, au milieu de la compétition intense de la vie sociale, est, toutes choses égales, le corrélatif d’un cerveau plus vaste. Ces sentiments plus élevés, présupposés pariine meilleure morale, qui seuls, dans une société meilleure, rendent l’individu propre à laisser une postérité durable, sont, toutes choses égales.

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CONSÉQUENCES SOCIAUES DE l’hÉRÉDITÉ. 533

les corrélatifs d’un cerveau plus complexe; tout comme le sont ces idées plus nombreuses , plus variées, plus générales, plus abstraites qui sont de plus en plus nécessaires pour le succès dans la vie, à mesure que la société progresse. Et la genèse de cette quantité plus grande de sentiment et de pensée, dans un cerveau dont la grandeur augmente et dont la structure se développe, est, toutes, choses égales, le corrélatif d’une plus grande usure de tissu nerveux et d’une plus grande consommation de matériaux pour la réparer. En sorte que le système nerveux doit devenir une plus lourde charge pour l’organisme. Déjà le cerveau de l’homme civilisé est plus vaste que celui du sauvage d’environ trente pourcent. Déjà, il présente une hétérogénéité croissante, surtout dans la distribution de ses circonvolutions. Et nous devons inférer que des changements semblables à ceux qui se sont produits sous la discipline delà vie civilisée, continueront d’avoir lieu.

a Mais partout et toujours l’évolution et la procréa-

tiftn sont en antagonisme Et nous avons vu que cet

antagonisme entre l’individuation et la genèse s’accuse d’une manière spéciale en ce qui concerne le système nerveux, à cause de la grande dépense de la structure et de la fonction nerveuse. On a montré qu’il y a une connexion manifeste entre un développement cérébral élevé et le retard de la maturité sexuelle ; que là où il y a une fécondité exceptionnelle, il y a paresse d’esprit, et que lorsque pendant l’éducation il y a eu dépensé excessive d’action mentale, il s’ensuit fréquemment un infécondité complète ou partielle '. Par suite, on doit s’at-

' Pour le détail de ces questions, V. Herbert Spencer : Principles of bioU<gy, î 346; ii 366-367.

tendre à ce que l’évolution que l’homme subira désormais, cause avant tout une diminution dans sa puissance de reproduction.

« L’antagonisme nécessaire entre l'individuation

et la genèse, ne peut manquer de produire les résultats qu’il produit maintenant. L’excès de fécondité a rendu le progrès de la civilisation inévitable, et le progrès de la civilisation doit nécessairement diminuer la fécondité et finalement en détruire l’excès. A l’origine, l’excès de population a été la cause pro<;haine du progrès. Il a produit la diffusion de la race. Il a forcé les hommes à abandonner les habitudes de rapine pour l’agricultnre. Il a contraint les hommes à la vie sociale, rendu l’organisation sociale inévitable, développé les sentiments sociaux. Il a excité àaméliorer la production, à augmenter l’adresse et l’intelligence. Il fait naître chaque jour entre nous un contact plus étroit, des relations plus dépendantes. Et après avoir amené, comme il doit le faire finalement, le peuplement du globe et la production du plus haut état de culture dans ses parties habitables ; après avoir porté à la perfection tout ce qui peut satisfaire les besoins de l’homme ; après avoir en même temps développé l’intelligence de manière à ce qu’il suffise à son œuvre. complètement, et les sentiments de manière à ce qu’ils soient complètement appropriés à la vie sociale ; après avoir fait tout cela, l’excès de population, en finissant graduellement son œuvre, doit lui-même graduellement finir *. »

‘ Principles of biology, 372-376.

CONCLUSION

Résumons tout ce qui précède, pour arriver à quelque vue d’ensemble de notre sujet. Il y a deux manières de conclure • on peut s’en tenir aux faits seuls, ou bien essayer de les rattacher à quelque hypothèse probable ; on peut se borner à l’expérience, ou bien, tout en partant d’elle, essayer de la dépasser. Dans le premier cas, l’hérédité est considérée comme une loi de la vie, dont la cause est l’identité partielle des éléments constitutifs de l’organisme, chez le parent et chez l’enfant. Dans le second cas, elle nous apparaît comme un fragment d’une loi beaucoup plus générale, d’une loi de l'univers, et sa cause doit être cherchée dans le mécanisme universel. Nous allons examiner la question de l’une et l’autre manière.

Parlons d’abord en simple partisan de l’expérience. Pour cela, nous n’avons qu’à résumer ce qui a été déjà dit, dans le cours de cet ouvrage.

CONCLUSION

En ce qui c(Hicerne les caractères spécifiques, l’hérédité s’impose avec l’évidence d’un axiome, puisqu’elle est sans exception. Dans l’ordre physique, comme dans l’ordre moral, tout animal hérite des caractères de son espèce, fatalement, nécessairement. Un animal qui, par impossible, aurait, avec l’organisme de son espèce, les instincts d’une autre espèce, serait un monstre dans l’ordre psychologique : l’araignée ne peut ni sentir ni agir comme une aheille; le castor ne peut ni sentir ni agir comme un loup. Bien mieux, dans une même espèce animale ou humaine, les races elles-mêmes conservent leurs caractères psychiques, comme leurs caractères physiologiques , ni plus ni moins. Enfin, chez l’homme, il n’est pas jusqu’à ces variétés d’une même race qu’on nomme des peuples qui ne présentent des caractères moraux permanents, si on les considère dans la totalité des individus.

Sous la forme spécifique, l’hérédité mentale est donc indiscutable et le doute ne pouvait porter tout au plus que sur les caractères individuels. Nous avons montré par une masse énorme de faits, qu’il eût été facile d’augmenter, que les cas d’hérédité individuelle sont trop nombreux pour n’y voir qu’un hasard, comme on l’a prétendu quelquefois. Nous avons fait voir que toutes les formes de l’activité mentale sont transmissibles : instincts, facultés perceptives, imagination, aptitude aux beaux-arts, raison, aptitude aux sciences et aux études abstraites, sentiments, passions, énergie du caractère ; et les formes morbides tout aussi bien que les autres : folie, hallucination, idiotie.

Les faits constatés, restait à les interpréter, en déterminant leurs lois. Ici, dans l’enchevêtrement inextricable des causes intercurrentes, on n’arrive qu’à une détermination toute théorique de la loi. En pratique, on peut

CONCLUSION

cependant constater quelques formules empiriques qui permettent de classer les faits d’une manière suffisante. Ainsi l’hérédité est immédiate ou médiate : tantôt elle va des parents aux enfants, tantôt elle remonte à quelque ancêtre éloigné. Nous avons essayé de faire voir comment les phénomènes d’atavisme ou d’hérédité en retour, si bizarres qu’il soient, peuvent être rapprochés, non sans fruit, des générations alternantes dans les espèces inférieures ; comment, en tout cas, ces phénomènes sont propres à nous montrer l’hérédité sous son vrai jour, avec la ténacité invincible de ses lois.

En passant des lois aux causes, nous avons soigneusement éliminé toute recherche sur les raisons dernières, et la seule hypothèse qui nous ait paru admissible sur la cause immédiate de l’hérédité a été celle-ci : l’hérédité psychologique a sa cause dans l’hérédité physiologique, qui a sa cause dans l’identité partielle des matériaux qui constituent l’organisme, chez le parent et chez l’enfant, et dans la division de cette substance, lors de la reproduction. L’hérédité est donc au fond une identité partielle. Ceci nous a permis de déterminer d’une façon nette, et pour ainsi dire topographique, la position de notre sujet dans l’ensemble des études psychologiques . L’hérédité appartien t à la science des rapports du physique et du moral ; elle est une des formes de l’influence du physique sur le moral ; elle est donc une portion d’une moitié de cette science.

L’étude des conséquences nous a conduit aux questions pratiques. L’hérédité transmet, conserve, accumule. Qu’en résulte-t-il? Qu’elle crée des habitudes intellectuelles et morales, que tou tjprogrès prépare un progrès, toute déchéance une déchéance. Deux solutions s’offraient à nous sur les conséquences générales de l’hérédité : l’une radi-

CONCLUSION

cale, hypothétique, l’autre positive. La première, qui attribue à l’hérédité un rôle de création, explique par elle la genèse même de nos facultés; la seconde, qui lui attribue un rôle de conservation, explique par elle le développement de nos facultés. Nous nous en sommes tenu à la dernière, toute solution plus hardie paraissant prématurée.

Au fond, la question des conséqueuces nous a paru dominée par cette loi générale, que l’expérience vérifie ; La transmission de toute modification acquise a lieu ou peut avoir lieu. Quand le fait de l’hérédité mentale sera mieux connu, quand nos vagues intuitions sur ce sujet seront devenues des vérités claires, alors son importance sociale, qu’on entrevoit à peine aujourd’hui, sera mieux comprise, et bien des questions qu’il serait oiseux de débattre à présent, se poseront et peut-être se résoudront d’elles-mêmes. Il n’est guère possible cependant que les esprits les plus inattentifs ne se demandent pas si, les lois de l’hérédité psychologique étant connues, l’homme ne pourrait pas les employer à son perfectionnement intellectuel et moral ; plier à ses desseins, ici comme ailleurs, une force de la nature ? Il y a une quarantaine d’années que Spurzheim et d’autres se demandaient si l’on n’en viendrait pas un jour à prévoir le caractère intellectuel des enfants, la constitution psychologique de leurs parents étant connue, et a si l’on ne pourrait pas facilement créer des races d’hommes à talent, en employant les mêmes moyens qu’on a adoptés pour produire différentes espèces d’animaux. »

Nulle réponse catégorique n’est possible, quant à présent. Jusqu’ici l’homme s’est montré soucieux de la perfection des autres races plus que de la sienne, peut-être

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par ignorance des lois naturelles. On peut dire cependant, en se fondant sur un calcul de probabilité incontestable, que des parents d’esprit bien doué ont des chances d’avoir des enfants spirituels ; que, quelque nombreuses que soient les déviations et les anomalies (et nous avons vu qu’elles doivent l’être), comme c’est une nécessité que parmi des faits de meme ordre, dépendant en partie de causes constantes et en partie de causes variables, la loi finisse par l’emporter, une sélection consciente, pratiquée longtemps, aurait de bons résultats. Mais la race ainsi formée ne pourrait jamais être abandonnée à elle-même ; car, sans parler de l’atavisme qui ramènerait brusquement des formes mentales en apparence éteintes, nous savons que l’hérédité a toujours une tendance à retourner au type primitif ou, pour parler sans métaphore, que ce qui est acquis depuis peu a peu de stabilité ; et peut-être aussi ces constitutions dé’lite ressemblent-elles à des composés très-instables qu’il est bien difficile de fixer.

Nous ne savons pas bien sûrement ce que fut l’homme à l’origine et nous ne pouvons dire ce qu’il sera. Mais rapprochons un instant l’état de nature de l’extrême civilisation : comparons le sauvage presque nu, avec son cerveau plein d’images et vide d’idées, sa langue informe, ses fétiches, associé à la nature, vivant de sa vie et ne faisant qu’un avec elle, avec l’homme très-éloigné de la nature, très-civilisé, très-raffiné, initié à toutes les finesses des arts, de la littérature ou des sciences, à toutes les élégances ou à toutes les complications de la vie sociale, et pratiquant le précepte de Goethe : Tâche de te comprendre et de comprendre les autres choses. Entre ces deux extrêmes, la distance parait infinie, et pourtant elle a été parcourue pas à pas. Sans doute cette évolution, résultat du jeu com-

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;ho

plexe de causes nombreuses, n’est pas due tout entière à l’hérédité ; mais nous aurions bien mal réussi dans notre tâche si le lecteur ne comprenait pas maintenant qu’elle y a largement contribué.

Essayons maintenant, tout en dépassant l’expérience, mais sans l’oublier, de rattacher la loi d’hérédité à quelque loi plus générale qui l’explique. Quoi qu’on puisse penser des considérations théoriques qui vont suivre, on doit remarquer qu’elles sont indépendantes de nos recherches sur les faits ; elles les complètent sans les changer. Nous n’avons jamais confondu la constatation avec l’hypothèse.

Quand on laisse de côté les solutions toutes faites ou les partis pris exclusifs, il semble que des travaux contemporains, en Angleterre, en France ou en Allemagne, se dégage une tendance commune, consciente chez les uns, inconsciente chez les autres ; c’est que tout ce que nous pouvons connaître et, par suite, tout ce qui existe pour nous, dans l’ordre physique ou moral, se ramène à cette antithèse : mécanisme et spontanéité, déterminisme et liberté.

Pour les uns, le mécanisme explique tout ou l’expliquera un jour , toute autre hypothèse ne servant qu’à masquer notre ignorance : pour les autres, le mécanisme universel n’est que la forme vide de l’existence, la totalité de ses conditions, non l’existence elle-même, l’apparence des choses, non leur réalité. Ils ne peuvent concevoir le mécanisme sans un primum movens qui lui donne l’impulsion et la vitalité. Le déterminisme absolu des phéno-

CUNCLUSION. 541

mènes est incontestable : le but de toute science c’est de l’étudier ; l’œuvre de toute science, de le constater ; le progrès de l’esprit humain, de le pressentir là où tout paraît encore fortuit et déréglé. Toute science doit entrer dans le cadre du déterminisme, au moins quant à ses conditions empiriques : sa constitution comme science est à ce prix. Même celles qui y répugnent le plus y seront amenées fatalement. Nous l’avons essayé ici pour les phénomènes psychologiques , considérés sous un certain aspect, celui de la transmission héréditaire : car l’hérédité est une forme du déterminisme. L’activité mentale est soumise à diverses lois, qui ne sont que diverses formes du déterminisme, dont la plus générale est la loi d’association ou d’habitude. Nous n’avions pas à nous en occuper ici. Dans ce croisement de lois, dont chacune pour sa part nous plie au joug de la nécessité, nous en avons isolé une. 11 nous reste à montrer qu’elle est bien une forme du mécanisme.

Dans l’ordre des phénomènes physico-chimiques, on accorde sans difficulté que tout s’explique par le mouvement et ses transformations, et que, par suite, le déterminisme le plus absolu règne dans le monde inorganique.

Dans l’ordre des phénomènes vitaux, l’accord est loin d’être aussi complet. Beaucoup pensent que l’harmonie des fonctions qui entretiennent la vie, chez les animaux et les plantes, ne peut-être un simple résultat des lois générales du mouvement et qu’elle nécessite l’hypothèse d’un principe distinct de l’organisme et soumis à d’autres lois. On ne peut nier cependant que toutes les explications vitalistes ont un caractère provisoire, qu’elles cèdent chaque jour du terrain aux explications mécaniques, qu’elles ont bien l’air enfin de n’avoir pour appui que

CONCLUSION

noire ignorance. De plus, comme la quantité de mouvement est invariable dans l’univers, l’hypothèse d’une force ' investie d’un pouvoir véritable de créer du mouvement, de 1e suspendre, de le varier, est pleine de difficultés et de contradictions ; en sorte que la conclusion qui apparaît au bout des recherches scientifiques faites ou à faire, c’est que a l’on a raison de ramener la vie aux lois de la matière brute, quoiqu’il y ait des procédés spéciaux propres à la vie. » (Cl. Bernard.)

Le déterminisme est encore beaucoup moins facilement accepté dans l’ordre des phénomènes psychologiques. Cependant, tous les progrès que la psychologie expérimentale a faits depuis quarante ans — progrès très-réels, quoiqu’ils soient encore bien peu connus — consistent dans la recherche des lois, c’est-à-dire de simultanéités et de successions invariables, c’est-à-dire d’un déterminisme. On est entré depuis si peu de temps dans cette voie, ce qu’on a fait est si peu, au prix de ce qui reste à faire, qu’il est naturel que le déterminisme psychologique ait beaucoup d’adversaires et peu d’adhérents. Il est pourtant contraire à toute logique de croire à l’indétermination de cette categorie de phénomènes. D’abord, la perception, qui est le point de départ nécessaire de l’activité mentale consciente, est soumise à des lois physiques et physiologiques, en partie connues, et nous avons vu ici même que toute sensation se résout par l’analyse en petits mouvements. Ensuite, l’activité intellectuelle (jugement, raisonnement, mémoire, imagination) est régie par la grande loi d’association ou d’habitude, qui n’est évidemment qu’une forme du déterminisme. Enfin, en ce qui touche l’acte volontaire lui-même, nous avons vu qu’outre qu’il est soumis aussi à la loi d’habitude qui le ramène à

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l’automatisme, comme > il est toujours déterminé par des motifs, il entre toujours, quant à ses conditions empiriques, dans la trame du mécanisme universel.

Il resterait à montrer que les phénomènes sociaux et historiques n’échappent pas au déterminisme ; mais on ne pourrait le faire ici d’une manière utile. Remarquons siraplemènt que c’est la conséquence forcée de tout ce qui précède. L’histoire résulte de l’action de la nature sur l’homme et de l’homme sur la nature; mais si la nature est soumise au déterminisme, si l’activité humaine l’est aussi, comment le développement historique et social qui en résulte ne le serait-il pas ?

Ainsi, partout la nécessité , au commencement, au centre, au terme de toute chose. N’est-il pas supertlu maintenant de montrer que l’hérédité n’en est qu’une forme ? Si les actions vitales, dans leur production et leur évolution, sont soumises au déterminisme, et si l’hérédité physiologique est liée à l’hérédité organiaue, n’estil pas évident que la tramsmission héréditaire est une des causes qui introduisent le mécanisme dans l’activité mentale et qui font pénétrer la nature dans le domaine de la liberté ? N’avons-nous pas vu que dans la pratique, c’està-dire dans l’ordre moral, social et politique, la liberté perd tout ce que l’hérédité gagne. La totalité des mouvements qui, suivant des lois mécaniques, déterminent un organisme à être et à être d’une manière plutôt que d'une autre, déterminent indirectement la constitution mentale qui est liée, quant à scs conditions empiriques, à cet organisme.

L’hérédité est donc un déterminisme; mais ce qui la distingue de tout autre, c’est qu’elle est un déterminisme spécifique, l’habitude d’une famille, d’une race ou d’une

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espèce. « La disposition qu’a l’économie vivante à suivre les directions qui lui ont été antérieurement imprimées, cette tendance à la répétition de laquelle résulte souvent la reproduction en apparence spontanée de certaines phénomènes, est inhérente à l’organisation ; c’est par elle que les animaux sont portés à ^'imiter eux-mêmes, c’est-à-dire à répéter ce qu’ils ont fait antérieurement, comme c'est aussi par elle qu'ils sont portés à imiter leurs ancêtres. » (Dutrochet.) En d’autres termes, rien de ce qui a été ne peut cesser d’être ; de là, dans l’individu, l’habitude ; dans l’espèce, l’hérédité. Par elle, nous nous sentons pris dans la chaîne indestructible des effets et des causes ; par elle, notre chétive personnalité se rattache à l’origine dernière des choses, à travers l’enchaînement infini des nécessités. L’hérédité n’est qu’un cas de cette loi dernière que les physiciens appellent la conservation de l’énergie, et les métaphysiciens la causalité universelle,

Mais tout est-il réductible au mécanisme ? L’admettre est difficile. Il nous semble même impossible de voir en lui autre chose que 1a somme des conditions vides et des possibilités purement logiques de l’existence : en sorte que, s’en tenir au mécanisme, c’est s’en tenir à la forme des choses plutôt qu’à leur réalité. Nous croyons fermement que partout où il y a des faits, quels qu’ils soient, il y a du déterminisme ; que partout où il y a du déterminisme, il y a de la scienee ; que la science ne va ni en deçà ni au delà. Mais n’y a-t-il pas en dehors de la science un quelque chose qui ne tombe pas sous ses prises, quoique supérieur à tout ce qu’elle connaît, par les procédés qui lui sont propres? Le supprimer serait contradiction, l’expliquer serait hypothèse. Il est également impossible de le nier et de le déterminer ; car il nous est donné à la fois

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comme nécessaire et comme inconnaissable. Tout au plus peut-on dire que cet inconnu est la réalité qui se cache sous le déterminisme psychologique ; la fin vers laquelle tendent dans chaque être les processus vitaux, et la tendance obscure qui se révèle jusque dans le déterminisme absolu de la matière brute.

Cette antithèse suprême de la liberté et du mécanisme, qui est au fond celle de l’art et de la science, de l’individuel et du général, nous est insoluble.

Parfois on ineline à croire que toute réalité est dans la personne, que le parfait est dans l’individuation la plus complète, et que le général n’est qu’une forme éphémère de l’existence produite par tout ce qu’il y a de eommun entre les individus ; que sous l’enveloppe du mécanisme universel, il y a dans la nature comme une pensée dispersée qui s’ignore dans la matière brute, se cherche dans l’animal et se trouve dans l’homme.

Parfois on incline à croire que l’individualité n’est rien qu’un produit fragile du croisement de lois éternelles ; que perdus dans un petitcoin de l’univers, le mieux pour nous serait de considérer la personnalité comme une illusion, de prendre en pitié nos douleurs, qui sont si vaines, et nos plaisirs, qui sont si courts, pour entrer en communion avec la nature et participer à l’immuable sérénité de ses lois.

Parfois aussi on incline à croire que cette antithèse suprême pourrait se résoudre sans sacrifier ni la liberté au mécanisme, ni le mécanisme à la liberté ; que placés à un point de vue supérieur, nous pourrions voir que ce qui nous est donné extérieurement et comme science, sous la forme du mécanisme, nous est donné intérieu-

CONCLUSION

rement, comme esthétique ou morale, sous la forme de la iberté.

A^notre avis, le progrès des sciences nées ou à naître permettra de poser de mieux [en mieux cette antinomie ; il serait téméraire d’espérer la résoudre.

TABLE DES MATIERES

Introduction. — L’Hébédité phtsiouogioue >

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