CHAPITRE III
l’hérédité de la mémoire.
Dans la question de la mémoire, si l’on se borne à décrire les phénomènes et à rechercher leurs conditions organiques, la tâche est assez simple. Rien de plus aise aussi que d’attribuer les souvenirs à une faculté spéciale qui connaît le passé, comme la conscience le présent : par malheur, cette faculté hypothétique n’ajoute absolument rien à notre connaissance, et avec elle nous avons tout juste ce que nous donnaient les seuls phénomènes, sauf un mot en plus. Au contraire, dès qu’on sort de la pure description et des explications verbales, le problème de la mémoire, si simple qu’il paraisse au sens commun, devient fort difficile. Cependant, comme il est indispensable, pour comprendre les rapports de l’hérédité et de la mémoire, d’arriver à quelques idées précises sur ce sujet, il nous faut essayer d’y pénétrer.
Les phénomènes de mémoire, considérés dans leur raison dernière, s’expliquent par la loi d’indestructibilité de la force, de conservation de l’énergie, l’une des plus générales qui régissent l’univers. Rien ne se perd ; rien de ce qui est ne peut cesser d’être. Dans l’ordre physique,
l'iikrkdité de la mémoire. fi9
on l’admet sans' difficulté ; c’est un principe si bien établi et confirmé par tant de faits, que le doute n’est pas possible. Dans l’ordre moral, c’est tout autre chose : on est si généralement habitué à considérer tout ce qui s’y passe comme livré au hasard et sans lois, que beaucoup admettent, au moins implicitement, l’anéantissement possible de ce qui a été autrefois un état de conscience. Cependant cet anéantissement est aussi peu admissible dans le monde moral que dans l’autre; et il suffit d’un peu de réflexion pour comprendre que, dans tout ordre de phénomènes, il est également impossible que quelque chose devienne rien, ou que rien devienne quelque chose. Ni la raison ne conçoit un pareil miracle, ni l’expérience ne le justifie. Nous pouvons bien l’affirmer verbalement ; mais, dès que nous passons des mots aux choses, du vague au précis, de l’imaginaire au réel, nous sommes incapables de nous représenter un pareil anéantissement dans l’expérience externe ou interne.
Au reste, en faveur de l’indestructibilité de nos perceptions et de nos idées, il n’y a pas seulement des considérations théoriques ; il y aussi des faits qui, si bizarres qu’ils puissent paraître au premier abord, deviennent très-simples, si l’on remarque que dans Tordre mental, comme ailleurs, rien ne périt. Les livres de médecine et de psychologie rapportent un grand nombre de cas où des langues totalement oubliées en apparence, où des souvenirs disparus en apparence, sont brusquement ramenés à la conscience par une maladie nerveuse, par la fièvre, par l’opium, le haschisch ou simplement l’ivresse : telle la servante dont Coleridge a raconté l’histoire, et qui dans sa fièvre parlait grec, hébreu, latin ; tel l’Italien qui, au rapport d’Érasme, parla la langue allemande qu’il avait
oubliée depuis une vingtaine d’années; ou bien encore le garçon boucher qui récita, dans sa folie, des tirades de Phèdîx qu’il n’avait entendues qu’une fois. Tous ces faits sont si connus qu’il suffit de les rappeler ici, et ils prouvent avec bien d’autres qu’il existe dans les profondeurs de l’âme des masses de souvenirs qui semblaient avoir disparu pour toujours.
L’étude physiologique de la perception nous montre encore que la production des phénomènes de conscience est soumise à la loi de transformation de la force. Bien que ce point offre encore beaucoup d’obscurités, on sait par les travaux de Mateucci et du Dubois Reymond, qu’il y a des courants électriques engendrés dans les nerfs et qui y circulent continuellement. Lorsqu’une sensation a lieu, et en général toutes les fois qu’un nerf est actif, il se produit une diminution de son courant propre, ce qui est indiqué par l’aiguille d’un galvanomètre, mis en rapport avec ce nerf. Pourquoi cette diminution? Parce qu’il se produit dans l’intérieur du nerf un changement moléculaire qui, quand il arrive aux muscles, produit une contraction, quand il arrive au cerveau, produit une sensation : en d’autres termes, la sensation est un travail et il faut que pour ce travail, il y ait une certaine force dépensée, transformée. Les forces électriques qui servent à produire la sensation, ne pourraient en même temps ni remuer une aiguille aimantée, ni produire une décomposition chimique, vu que, produisant un travail intérieur, elles ne peuvent produire un travail extérieur en même temps, « et comme le nerf ne peut pas créer de l’électricité sans consommer quelque chose, la source dernière de ces forces que le nerf transforme en lui, ce sont les matériaux que le sang lui fournit. nerf se nourrit de
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l/lIKRïh)ITK DE LA MÊMOIHE.
ces matériaux, comme la pile se nourrit de zinc .et d’acide » Ainsi la perception, c’est-à-dire le phénomène de conscience primitif, rentre sous la loi commune. Il n’est pas possible qu’elle sorte de’ rien.- Nous éprouvons chaque jour des milliers de perceptions; mais aucune d’elles, si vague, si insignifiante qu’elle soit, ne peut périr complètement, Dans trente ans, un effort, un hasard, une maladie les ramènera, peut-être sans qu’elles soient reconnues. Tout ce que nous avons éprouve dort en nous : l’âme humaine ressemble à un lac profond et sombre dont la lumière n’éclaire que la surface; audessous vit tout un monde d’animaux et de plantes qu’une rafale, une secousse terrestre -jette brusquement à la lumière, c’est-à-dire à la conscience étonnée.
La théorie et les faits s’accordent donc pour établir que, dans l’ordre moral, comme dans l’ordre physique, rien ne périt. Une impression faite sur le système nerveux occasionne un changement permanent dans la structure cérébrale, et produit un effet semblable dans l’esprit, quoi qu’on puisse entendre par ce terme. L’impression nerveuse n’est pas un phénomène momentané qui paraît et disparaît; c’est un fait qui laisse après lui un résultat durable ; c’est quelque chose qui s’ajoute à l’expérience antérieure et y reste à perpétuité. Évidemment, nous ne voulons pas dire que la perception continue d’exister dans la conscience; mais elle continue d’exister dans l’esprit, en ce sens qu’elle peut être ramenée à la conscience.
Il n’est pas aisé de dire en quoi consiste ce quelque chose qui survit à nos perceptions et à nos idées. Pour le désigner, le terme le moins impropre qu’on ait employé
< Wimiit Mtntrhen umi Thifrsfele, 5' et 6' ’ocon.
LES FAITS
est celui de résidu, parce qu’il n’implique aucune théorie quelconque, parce qu’il se borne à constater un fait incontestable de notre vie mentale. Nous ne pouvons supposer que ces résidus soient toujours présents à l’esprit, de telle sorte que nous puissions à. volonté diriger vers eux notre attention. Mais nous pouvons supposer que tout acte mental laisse dans notre constitution, à la fois physique et mentale, une tendance à se reproduire, et que toutes fois que cette reproduction a lieu, la tendance devient par là plus forte, de façon que la tendance qui s’est reproduite un grand nombre de fois devient presque automatique. Nous pouvons aller un peu plus loin et dire que le rapport qui existe entre la perception actuelle et le résidu est un rapport de conscient à inconscient. Dans la perception ou l’idée, ce qui périt, c’est la conscience ; ou plus exactement, il s’opère une transformation dont nous ne pouvons nousiaire aucune idée nette, mais qui doit être fort analogue aux transformations du monde physique (chaleur en mouvement, mouvement en lumière, etc.). Entre ces deux mondes, celui de la conscience et celui de l’inconscience, il doit exister une corrélation telle qu’à chaque état de l’un corresponde un état de l’autre. La vie mentale consiste en une transformation continuelle qui fait que l’inconscient arrive à la conscience et que le conscient retourne à l’inconscience ; mais cette transformation n’a pas lieu au hasard : quoique nous ignorions ses lois, elle n’est pas sans lois. Si nous pouvions dire quelle forme de l’inconscient correspond à chaque forme de la conscience, nous pourrions dire quel rapport existe entre une perception ou une idée et son résidu.
Nous ne le pouvons pas. Herbart, et après lui le
l’hérédité de la mémoire.
physiologiste Muller, ont cru faire un pas dans l’explication des phénomènes, en assimilant les idées à des forces qui auraient leur statique et leur dynamique. Remarquons d’abord que la conscience est utie et que par suite elle ne peut, à chaque moment, contenir qu’une seule idée. Sa forme est celle d’une simple série, et bien que certains états de conscience semblent simultanés, ils sont en réalité successifs. Essayons de penser simultanément à un lion et à une montagne, à un cube et à une sphère, nous verrons que chaque idée exclut l’autre et que nous ne pouvons y penser que successivement ou alternativement. Voici ce qui en résulte ;
Toute idée qui occupe la conscience ne peut être déplacée que par iine idée plus forte. Si les deux forces mentales qui luttent pour l’occupation de la conscience sont semblables et agissent dans la meme direction, leurs résultats se combinent et il en résulte un état de conscience très-intense. Si les deux forces sont égales et contraires, elles se font équilibre. Si les deux forces sont inégales et contraires, l’une l’emporte sur l’autre ; mais en le faisant, elle perd une partie de sa propre force équivalente à celle qu’elle déplace. Ce qui le prouve, c’est qu’une idée est sentie d’autant plus vivement que l’esprit est moins occupé d’autre chose, dans le même moment. Quand une personne est très-occupée, une nouvelle idée a peu d’effet sur son esprit, parce que, avant d’arriver à s’emparer de la conscience, elle a dépensé toute sa force. On sait, d’autre part, que les personnes tout à fait oisives s’intéressent beaucoup aux minuties et aux vétilles, et quele vide de l’esprit engendre l’hy'pocondrie.
Quant à l’idée chassée de la conscience, elle n’est pas
LKS FAITS.
détruite, mais simplement transtormée; au lieu d’être une idée présente, elle devient un résidu, représentant une certaine tendance de l’esprit, laquelle est exactement proportionnée en force à l’énergie de l’idée originale. L’existence des idées dans l’inconscient pourrait, par suite, être considérée comme un état d’équilibre parfait. « L’oubli tient à ce que l’idée d’une chose se met en équilibre avec les autres, et la réminiscence à ce que cette idée sort de l’état d’équilibre, pour passer à celui de mouvement. Aucune idée ne se perd, et toute opération de l’esprit, en vertu de laquelle une idée latente passe à l’état actif, est un état de réminiscence*. »
A travers toutes ces hypothèses dont l’avenir fera peutêtre des vérités, ce qui reste certain, incontestable, c’est que les phénomènes de souvenir se ramènent à la grande loi de conservation de la force et n’en sont qu’un cas particulier. Si, maintenant nous passons de cette loi trèsgénérale à une loi moins générale, d’une formule qui cm-
' Muller. Physiologie, t. II, p. 517. « Il paraît suffire à l’e.\plication des phénomènes d'admettre que la conscience est l'idée la'plus vive, c’est-à-dire l'idée réelle. Les idées qui n’arrivent pas à la conscience, qui ne sont que possibles, qui n’ont pas de réalité effective, peuvent donc être considérées comme des idées en repos qui se détruisent les unes les autres, qui se font équilibre, et les idées réelles ou celles dont on a la conscience, eumine des idées qui agissent librement, qui s'oITrent à l’esprit...
La conception ou formation des idées peut être comparée au
mouvement ondulatoire; l'état de tension passe, comme une onde, aux idées qui se trouvaient jusqu'alors en repos, en équilibre, et ces idées, de même que les molécules d'une onde progressive, passent d'uii minimum de mouvementé un maximum, puis reviennent du maximum au minimum. Il va sans dire d'ailleurs que ce n'est là qu'une image empruntée aux phénomènes physiques. L’état de tension qui se propage d'idée en idée représente l'onde; l'idée change comme les molécules qui entrent l'une après l’autre dans l’onde et que celle-ci laisse après, à mesure qu'elle exécute son mouvement de progression. » Herbart. Uhrbuch der Psychologie, et Muller, ibid. Sur ce siruggle for life entre les idées et sur les conditions de leur reviviscence, v. aussi H. Spencer, Principes de psychologie, 7' édit., Il 96-101, et Taine, De l’intelligence, liv. Il, ch. ii.
l’hÉUI'.DITÉ i)E LA MEMOIRE.
brasse tous les changements dans l’univers à une formule restreinte au domaine de la vie, nous allons voir la mémoire sous un autre aspect.
Cette loi biologique est Thabitude.
Remarquons d’abord que l’habitude s© rattache quant à sa nature intime à la loi de conservation de la force ; car sa cause, c’est la loi primordiale et la forme môme de l’être, c’est-à-dire la tendance de l’être à persévérer dans l’acte même qui le constitue. Nous avons fait remarquer plus haut, que tout acte laisse dans notre constitution physique et mentale une tendance à se reproduire, et que toutes les fois que'cette reproduction a lieu, la tendance devient par là plus forte, et qu’ainsi la tendance qui s’est reproduite un grapd nombre de fois devient automatique. Cet automatisme rapproche la mémoire de l’habitude, et à même fait dire que la mémoire n’est qu’une forme de l’habitude, ce qui nous paraît vrai avec quelques restrictions.
D’une part, il est certain que l’association des idées (terme admis, quoique inexact, car l’association a lieu tout aussi bien entre des perceptions, des sentiments, des mouvements, etc.) est la condition indispensable de toute mémoire. D’autre part, l’habitude consiste en associations automatiques : un acte n’est devenu une habitude - que quand les divers termes de la série qui le compose en sont venus à une fusion, à une intégration parfaite, telle que l’un entraîne tous les autres (faire l’exercîce, danser, jouer du piano). Sans rechercher ici s’il faut ramener l’association à l’habitude ou l’habitude à l’association, il est clair qu’il faudrait être dépoui vu de tout esprit de généralisation, pour ne pas voir l’identité fondamental© de ces deux modes d’activité, et par conséquent de l’habitude et de la mémoire.
7fi
LES FAITS
Mais les confondre absolument ne nous paraît pas exact et voici pourquoi. L’habitude est complètement inconsciente et automatique; la mémoire ne l’est qu’incomplétement. Tous les états psychiques, qui sont si bien organisés et enregistrés en nous, qu’ils font partie de nousmêmes, nous ne les attribuons pas à la mémoire. On ne dit pas qu’on se souvient qu’un effet a une cause, qu’un corps est étendu, qu’un corps qui se meut lui-même est un animal. 11 serait donc plus exact de dire que la mémoire est un commencement d’habitude. Si l’on suit l’évolution de l’esprit, en allant de l’instinct qui est automatique à 1a raison qui ne l’est plus, on peut dire que la mémoire est le passage de l’automatisme complet à l’automatisme incomplet. Si on la suit dans l’ordre inverse, la mémoire marque de même le moment où ce qui fut libre et conscient tend A devenir inconscient. « La mémoire appartient donc à cette classe d’états psychiques qui sont en train d’être organisés. Elle continue tant que leur organisation continue ; elle disparaît quand leur organisation est complète. L’animal, à mesure qu’il se développe, devient capable de reconnaître des groupes plus complexes d’attributs et de rapports; mais cette correspondance entre lui et son milieu est d’abord irrégulière et incertaine, et alors la réminiscence est faible. Par une multiplication d’expériences, cette réminiscence devient plus forte; les cohésions internes sont mieux ajustées aux persistances externes, et la réponse est mieux appropriée. Par une multiplication ultérieure d’expériences, les rapports internes sont finalement enregistrés dans la structure même, en harmonie avec les rapports externes, et ainsi la mémoire consciente devient mémoire inconsciente ou organique »
'Herbert Sjiencer. Pn'neip. de psyc/i., i* éJil., J 202. Nous n’avons pas à
WW
l'ukhéditk de la mé.uuihe. 77
On croira peut-être que tout ce qui précède est en dehors de notre sujet : il n’en est rien ; car, après avoir ramené la mémoire à l’habitude, nous essayerons, dans la conclusion de ce travail, de ramener aussi l’hérédité à l’habitude, de montrer que toutes deux ne sont qu’une forme du mécanisme universel, de cette nécessité inflexible qui règne dans le monde de la vie et même de la pensée, et dont la mémoire elle-même n’est qu’un aspect. En attendant celte conclusion, dont on ne peut apprécier la valeur qu’après avoir traversé les faits, les lois et les causes, nous pouvons du moins rapprocher l’hérédité de la mémoire, en faisant remarquer que l’hérédité est une mémoire spécifique, qu’elle est pour l’espèce ce que la mémoire proprement dite est pour l’individu. Les faits plus tard montreront que ce n’est point là une métaphore mais une vérité positive. Si ces considérations paraissent encore trop théoriques, au moins faudra-l il accorder que la mémoire étant liée à l’organisme autant et plus peut-être qu’aucune faculté, l’hérédité de la mémoire est impliquée dans l’hérédité physiologique. Quelques auteurs récents, comme le docteur Maudsley, attribuent une mémoire à toute cellule nerveuse, à tout élément organique des corps. « Les effets permanents d’un virus particulier sur la constitution comme celui de la variole ou de la syphilis, prouvent que l’élément organique se rappelle pour le reste
examiner ici tons les problèmes de la mémoire. L’un des plus difficiles est celui-ci : commuil un état actuel, c’esl-a-dire présent, peut-il être rapporté au passé? On en trouvera une solution ingénieuse dans Taine, De Vinlelligfncc.
LKS KAITS.
de la vie certaines modifications qu’il a soufTertes. La manière dont croît une cicatrice sur le doigt d’un enfant, à mesure que le corps croît lui-même, prouve, comme l’a prouvé M. Paget, que l’élément organique de cette partie n’oublie pas l’impression qu’elle a reçue. Tout ce qui a été dit sur les différents centres nerveux du corps, démontre l’existence d’une mémoire dans les cellules nerveuses, répandues dans le cœur et les intestins, dans celles qui sont réunies dans la corde spinale, dans les cellules des ganglions moteurs et sensitifs et dans les cellules des couches corticales des hémisphères cérébraux ' . »
Cependant, quand on cherche dans l’histoire ou les traités médicaux dès faits qui établissent l’hérédité de la mémoire sous sa forme individuelle, on' est fort embarrassé. Tandis qu’ils abondent pour l’imagination, l’intelligence, les passions, ici on peut à peine glaner.
Une maladie mentale, l’idiotie, nous en offre cependant des exemples. Cette infirmité qui est héréditaire, comme nous le verrons, au moins sous la forme de l’atavisme, présente, entre autres caractères, une faiblesse excessive de la mémoire. Les idiots ne se rappellent en général que ce qui intéresse leurs goûts, leurs penchants, leurs passions. Mais, comme cela résulte sans doute de la faiblesse des impressions sensorielles, cette hérédité est l’effet d’une transmission héréditaire plus générale.
L’aphasie, qui est presque toujours liée à une paralysie du côté droit, est produite par la lésion des lobes antérieures du cerveau (la troisième circonvolution frontale du côté gauche, d’après Broca). Sa cause psychologique paraît être une amnésie, c’est-à-dire une perte de la mé-
^ Physioloyij of Muui,ch. t.\
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l/uKHÉDITÉ DF. l.A MI'MOIKF.
moire, une impossibilité de trouver les mots ou certains mots. Quoique cette maladie ait été étudiée avec beaucoup de soins, cependant nulle part on ne cite des cas d’hérédité.
Dans l’histoire même rareté d’exemples. Les mémoires fabuleuses qu’elle cite (Mithridate, Adrien, Clément VI, Pic de La Mirandole, Scaliger, Mezzofanti, etc. ) semblent des cas isolés ; du moins, nous ne pouvons en suivre la filiation ni en remontant ni en descendant. Je trouve cependant quelques faits à noter. Les deux Sénèque sont renommés pour leur excellente mémoire : le père, Marcus Annéus, pouvait répéter deux mille mots dans l’ordre où il les avait entendus ; le fils Lucius Annéus était très-bien doué à cet égard quoique à un moindre degré. — D’après Galton, dans la famille de Pichard Porson, l’un des plus remarquables hellénistes de l’Angleterre, la mémoire était si remarquable qu’elle était passée en proverbe : the Porson memory. — ■ Citons encore une femme d’une des plus grandes familles de l’Angleterre, lady Esther Stanhope, qui, sous le nom de sibylle du Liban, a mené une vie si étrange et si aventureuse. Entre beaucoup de ressemblances qui existaient entre elle et son grand-père, elle cite elle-même la mémoire. « J’ai les yeux gris et la mémoire locale de mon grand-père. Quand il at^ait vu une pierre sur une route, il s’en souvenait : moi «ussi ; son œil, terne et pâle, dans les moments ordinaires, s’illuminait comme le mien d’im éclat effrayant, dès que la passion le prenait ».
Nous ferons remarquer que certaines formes déterminées de la mémoire doivent être héréditaires dans les familles d’artistes. Comme nous le verrons plus loin, le talent de la peinture et celui de la musique se transmet-
tent très-fréquemment. Ils persistent quelquefois pendant quatre et cinq générations consécutives; et il est clair qu’on ne peut être un bon peintre, sans avoir la mémoire des formes et des couleurs, ni être un compositeur de mérite, sans avoir celle des sons.
En somme, nous devons avouer que les faits n’abondent pas pour prouver l’hérédité de la mémoire. Faut-il en conclure que cette forme de l’hérédité est plus rare qu’une autre? Nous n’en croyons rien, et même, pour notre part, nous inclinerions à l’opinion contraire. Comment donc expliquer cette rareté de documents?
La mémoire, malgré son incontestable utilité, ne joue dans la vie humaine, et par conséquent dans l’histoire, qu’un rôle secondaire, effacé. Elle ne produit point des œuvres, comme l’intelligence et l’imagination, ni des actions d’éclat comme la volonté. Elle ne se constate pas matériellement, comme une dilîormité sensorielle. Elle ne tombe pas sous le coup de la loi, comme les passions. Elle n’est pas du domaine de la médecine, comme les maladies mentales. Par où donc la saisir? Dès lors la rareté des documents ne doit plus étonner ? Mais on peut espérer qu’à mesure que le sujet de l’hérédité mentale, bien délaissé jusqu’ici, sera mieux étudié, l’attention se tournera de ce côté et constatera surabondamment l’hérédité, là comme ailleurs.