‹ L'hérédité étude psychologiqueChapitre 6 sur 63 · LA VUE · texte numérisé non relu

LA VUE

La vue est le plus noble, le plus intellectuel de tous les sens, le plus important pour la science et pour l’esthétique. On sait que la cécité accidentelle peut aamener a folie. La cécité congéniale influe certainement sur l’esprit: l’imagination de l’aveugle-né qui n’est pleine que de sensations tactiles, ne peut ressembler à lanôtfe où prédominent surtout les sensations visuelles. Ainsi donc, au point de vue purement psychologique, l’hérédité des modes sensoriels de la vue vaut la peine d’être étudiée.

Les variétfs individuelles de ce sens peuvent se ranger sous trois titres, selon qu’elles tiennent -à des causes mécaniques, à une anesthésie ou à une hyperesthésie de l’élément nerveux. Toutes ces anomalies sont transmissibles par hérédité.

' Herbert Spencer. Biology, l. I, Ü

l’üÉRKDITÉ des FACt’LTÉS SENSORIELLES. ’ 57

I. Les particularités de la vision qui tiennent à des causes mécaniques sont le strabisme, la myopie et la presbytie. Rien n’est plus fréquent que leur transmission. En général, c’est à des causes héréditaires que nous devons la conformation de notre appareil optique et par suite la portée longue ou brève de notre vision.

Portai, dans ses Considérations sur les maladies de famille, signale un strabisme incomplet, appelé l’hérédité de la vue à la Montmorency, dont presque tous les membres de cette famille étaient affectés.

Darwin a remarqué que les Fuégiens (habitants de la terre de Feu), quand ils étaient à bord de son navire, pouvaient voir des objets éloignés, beaucoup plus distinctement que les matelots anglais, malgré leur longue pratique*. Évidemment, c’est là une qualité acquise, accumulée et fixée par l’hérédité.

Un des cas les plus frappants de l’hérédité de la \Tje, c’est le nombre toujours croissant des myopes, chez les peuples livrés aux travaux intellectuels. Ce qui amène la myopie, dit M. Giraud Teulon, c’est le travail assidu de près *. Le professeur Dondcrs (d’Utrecht), en parcourant des relevés statistiques, remarqua avec étonnement que la myopie est une maladie des classes riches; que les habitants des villes lui payaient un gros tribut ; que la campagne en était presque exempte. — En France, les conseils de révision ont fait la même remarque. — En Angleterre, à l’École militaire de Chelseo, sur 1 ,300 enfants, 3 seulement étaient myopes. Mais dans les collèges d’Oxford et de Cambridge, le nombre des myopes est considérable : à Oxford seulement, 32 sur 127-. — En Al-

• Darwin, rariation, t. II, p. ÎSS.

^ ÜM'ue det cours seienti figues, J septembre 1870.

Dk ' l:, ■:;rsr)g|(

LES FAITS

lemagne, les résultats sont encore plus décisifs. Le docteur Colin^ de Breslau, s’est imposé la tache d’examiner dans les écoles de son pays les yeux de 10,000 écoliers ou étudiants: sur ce nombre il a trouvé 1,004 myopes, soit un dixième. Dans les écoles de village, ils sont peu nombreux : 1/4 pour 100. Dans les écoles urbaines, le nombre des myopes s’élève en proportion du degré des écoles: écoles primaires, 6,7 ; écoles moyennes, 10,3; écoles normales, 19,7; gymnases et universités, 26,2 pour 100. C’est ce qui explique pourquoi en Allemagne, la myopie n’est pas une cause de réforme, devant les conseils de révision. La lecture assidue créant la myopie et l’hérédité la perpétuant le plus souvent, le nombre des myopes doit nécessairement s’accroître chez une nation, livrée aux travaux intellectuels.

II. L’anesthésie des éléments nerveux de la vision, à tous ses degrés et sous toutes ses formes, est transmissible. On sait que la sensibilité de l’œil à la lumière est très-différente selon les individus. Elle peut varier du double, et par suite parcourir tous les degrés intermédiaires. L’hérédité transmet ces inégalités, depuis l’anesthésie partielle jusqu’à l’anesthésie totale, la cécité, où l’œil, incapable de saisir les formes et les couleurs, n’a plus qu’une vague perception de la lumière.

La cécité congéniale peut être de famille. Il arrive aux aveugles d’engendrer des aveugles. Un mendiant aveugle engendra quatre garçons et une fille qui naquirent tous les cinq aveugles Dufau, dans son travail sur les aveugles, en cite 21 atteints de cécité, dès la naissance ou peu après, dont les ascendants, père, mère, grands

' Lucas, I, 404.

l’hérédité üks facultés sensorielles. 59 pnrents, oncles, avaient quelque affection grave des yeux.

L’amaurose, la nyctalopiê, la cataracte des parents, peut devenir cécité chez les enfants : ces transformations de l’hérédité ne sont pas rares chez les animaux.

L’incapacité de distinguer les couleurs, connue sous le nom de daltonisme, est notoirement héréditaire. L’illustre chimiste anglais Dalton en était affecté, ainsi que deux de ses frères. M. Segdwick a trouvé que le daltonisme se manifeste plus souvent chez les hommes que chez’ les femmes. Dans huit familles alliées, le daltonisme a perpersisté pendant cir\q générations et atteint 7 1 individus ' .

Il est aisé de comprendre qu’une pareille anomalie de la vision n’est pas sans influence sur l’esprit, au moins au point de vue esthétique. Un vieillard qui, depuis son enfance, avait remarqué qu’il ne pouvait nommer les couleurs par leur nom, se désespérait « de ne voir dans les tableaux qu’un aspect gris et sombre, dans un panorama qu’une fumée obscure, dans le lever du jour, dans le coueher du soleil, dans les plus riches nuances de l’arcen-ciel, dans les plus magnifiques scènes de la nature qu’une teinte inanimée, une froide et terne uniformité. »

III. Il y a des individus chez qui la vision paraît douée d’une puissance extraordinaire et qui touche presque au surnaturel. Certains cas ont été si bien établis qu’on ne peut raisonnablement les révoquer en doute : ainsi la vue à de grandes distances ou à travers des corps opaques paraît avoir été constatée,, en dehors de toute supercherie. S’il est possible de donner une explication de ce phénomène et autres analogues, ce ne peut être qu’en supposant une hyperesthésie du nerf optique.

' Darwin. Variation, II, p. 'U

Digilized by GoogU'

LES FAITS

P. Lucas raconte longuement Thisfoire de Hirsch Daenemarck, juif polonais qui, vers 1840, a parcouru toute l’Europe, montrant par des expériences décisives, dit-il, qu’il était capable de lire, dans un livre fermé, telle page et telle ligne qu’on lui indiquait*. Son fils s’est aperçu, à peu près au même âge que son père, qu’il possédait cette étrange aptitude (c’est-à-dire vers dix ans), peut-être même la possède-t-il à un degré encore plus remarquable.

Il est presque inutile de faire remarquer que l’hérédité régit toujours la vision sous sa (ormejpécifique et que le doute n’était possible que pour les variétés individuelles. Ainsi, toutes les espèces animales, depuis l’aigle jusqu’à la chouette, depuis le ver avec ses points oculaires jusqu’à l’araignée avec ses yeux à facettes, ont un appareil visuel d’une structure et d’une puissance optique qui leur est propre, et que l’hérédité conserve et transmet comme tous les autres caractères spécifiques.

DE l’ouïe.

Sans avoir l’importance scientifique et esthétique de la vue, l’ouïe est encore l’un de nos principaux sens. Il sert de base à une science, l’acoustique, à un art, la musique : enfin, ce qui est encore plus important, il rend possible le langage articulé, la parole, et par suite la pensée réfléchie. Supprimez l’ouïe, vous supprimez la parole ; supprimez

' Lucas, t. I, ;i. 413-419.

Digilij: i by Cooglf

L’HÉRÉniTK DES FACULTÉS SENSORIF.LLES. 61

la parole et vous supprimez la pensée, avec tout ce qui en résulte.

L’ouïe peut avoir, comme la vue, son hyperesthésie, son anesthésie partielle et son -anesthésie totale, la surdité. Nous avons vu qu’il y a des yeux qui ne peuvent distinguer certaines couleurs ; de même il y a des oreilles qui ne peuvent percevoir certains sons. Wollaston a vu des individus insensibles à tous les sons placés au-dessus et audessous de l'échelle diatonique.

La surdi-mutité congéniale a, sur le développement de l’intelligence, une influence dont les effets funestes sont bien connus, et auxquels l’emploi des signes artificiels peut seul remédier. Si cette infirrîîité est transmissible, on peut dire que par elle l’hérédité pénètre dans ce que l’intelligence a de plus essentiel. Mais cette forme de l’hérédité a été contestée.

Le docteur Ménière, dans un travail spécial sur la question, tout en reconnaissant qu’on a pu constater un certain nombre de fois l’hérédité directe et immédiate de la sdrdi-mutité, ajoute : « On doit dire cependant que ces faits constituent une rare exception, et qu’habituellement les sourds-muets mariés à des sourdes-muettes ont des enfants qui entendent et qui parlent. Cela est vrai à plus forte raison quand le mariage est mixte, c’est-à-dire quand un des époux seul est sourd-muet ; et cependant, même dans cette occurrence, il y a des exemples d’hérédité bien avérés*. » Darwin dit de même : « Lorsqu’un sourd-muet de l’un ou de l’autre sexe se marie avec une personne saine, il est rare que les enfants présentent l’infirmité. En Irlande, sur 203 enfants dont les parents étaient dans ce

* Recherches sur l'origine de la suidi-mutité, par le docteur Méuiére.

l.KS l'AITS.

cas, un seul se frouvait muet. Et même dans les cas de surdi-raulisme chez les deux parents, sur 41 mariages dans les États Unis et 6 en Irlande, il ne naquit que deux enfants sourds-muets'. M. Sedgwick qui, en Angleterre, a longuement étudié la question d’hérédité, commentant ce fait, croit pouvoir attribuer la non-transmission de la surdi-mutité en ligne directe « à ce que son excès même renverse l’action de quelque loi naturelle de développement. »

Nous ferons remarquer que les relevés faits à l’Institution des sourds-muets de Londres, lors de sa fondation, sont assez concluants en faveur de l’hérédité. Sur 148 élèves qui s’y trouvaient, Rn en comptait un dans la famille duquel il y avait cinq sourds-muets; un autre d’une famille où il y en avait quatre ; onze dans la famille de chacun desquels il en existait trois ; dix-neuf dont la famille en renfermait deux.

Il est possible d’ailleurs que dans le cas qui nous occupe la loi d’hérédité soit moins en défaut qu’il ne semble d’abord. La surdi-mutité des ascendants peut se métamorphoser chez les descendants en une infirmité d’une autre forme : la dureté d’oreille, l’obtusion des facultés mentatales ou même l’idiotisme. Le célèbre anatomiste Menckel en en a donné plusieurs exemples. Mais nous étudierons plus loin ce point obscur des métamorphoses ou transformations de l’hérédité. • i

Il nous a semblé plus naturel d’exposer, sous le titre de l’imagination, l’hérédité des facultés musicales. Nous verrons qu’il n’y a peut-être pas de talent artistique qui offre des cas plus concluants de transmission héréditaire

* Darwin. \'arialion. 11, ‘.’li. ‘

l/HKHKtdTï'r I1KS FACULTÉS SENSORIELLES. fi3

(les trois Mozart, les deux Beethoven, plus de cent-vingt membres dans la famille de Bach). Mais en faisant la part aussi large qu’on voudra à l’influence de l’imagination et des facultés intellectuelles, il faut bien accorder que le talent musical n’existe pas sans une certaine disposition de l’ouïe. L’éducation n’y peut rien ou peu de chose : c’est la nature qui donne une oreille juste. L’incontestable hérédité de l’aptitude pour la musique, implique donc forcément l’hérédité de certaines qualités de l’ouïe. Remarquons que notre conclusion s’étend aux exécutants aussi bien qu’aux compositeurs.

DE l’oDüRAT BT DU (iOUT.

Il n’est guère possible de séparer ici ces deux sens qui sont si intimement liés, qu’on a pu dire que l’odorat n’est qu’un goût qui s’exerce à distance.

L’homme se trouve certainement placé au-dessous des animaux, sous le rapport de la finesse de l’odorat. Il n’est pas possible de trouver, même chez les nègres, une subtilité égale à celle du chien, des carnassiers en général et de certains insectes. Gratiolet, dans son Anatomie comparée du système nerveux, raconte qu’un vieux morceau de peau de loup, usé jusqu’au cuir, présenté à un petit chien le jetait par son odeur affaiblie dans des convulsions d’épouvante : ce petit chien n’avait jamais vu de loup ; comment donc expliquer cette terreur, sinon parune transmission héréditaire de certains sentiments, liés à une certaine perception de l’odorat?

Digilized by Googte

64 ' ' 1.ES FAITS

Tout le monde sait que, dans l’espèce canine, c’est à la sagacité native, et par conséquent héréditaire, de l’odorat que tient en grande partie la valeur de la race et de l’individu.

Si dans ce monde de l’animalité, si bien doué à cet égard, nous pouvions noter les différences individuelles, il est probable que nous verrions l’hérédité les transmettre ; malheureusement, nous ne pouvons les étudier que sous la forme spécifique. Mais là du moins, le doute n’est pas possible, l’hérédité les transmet sans exception.

Dans l’espèce humaine, les races sauvages ont une finesse d’odorat qui les caractérise, en les rapprochant de l’animal. Dans l’Amérique septentrionale, les Indiens peuvent poursuivre leurs ennemis ou leur proie à la piste; aux Antilles, les- nègres marrons distinguent au nez la trace d’un blanc de celle d'un noir*. Toute la race nègre est douée à cet égard d’une pénétration inconcevable. Qu’elle résulte d’un plus grand développement de la mem. brane olfactive, ou d’un plus grand exercice de ce sens, toujours est-il que l’hérédité conserve cette faculté innée ou acquise.

Les variétés spécifiques et individuelles du goût sont transmissibles, comme celles de l’odorat. L’hybridité en donne chez les animaux de curieux exemples: a Le cochon, dit Burdach, a un goût très-prononcé pour l’orge; le sanglier la dédaigne et se nourrit d’herbe et de feuilles. On a vu, du croisement de la truie domestique et du sanglier, naître des petits qui avaient, les uns l’aversion de l’orge comme le sanglier, les autres le goût de l’orge comme le porc. B

< Diedonnaire dès sciences médixàies^iri. Odorat.

by CjOO^Il

l’uéhéüité des FACL'LTKS sensorielles. 65

Chez l’homme, l’anesthésie du goût et l’antipathie pour certaines saveurs sont héréditaires. Schook, auteur d’un traité De aversione casei, était d’une famille dont presque tous les membres ne pouvaient supporter l’odeur du fromage : à quelques-uns elle causait des syncopes ' . Cette antipathie est très-souvent héréditaire. « Dans une famille de notre connaissance, le père et la mère en mangent avec plaisir : la grand’mère l’avait en profond dégoût. Quatre des enfants, un garçon et une fdle, partagent le même dégoût*. »

Le goût exclusif pour le régime végétal et la répugnance à se nourrir de chair, est un cas assez rare, mais qui est transmissible. Un soldat du génie, qui tenait de son père une répugnance invincible pour tous les alimentscomposés de substances animales, n’a pu, après dix-huit mois passés au régiment, vaincre cette aversion, et a été obligé de quitter les drapeaux’.

Enfin, P. Lucas transcrit, après Zimmermann et Gall,le cas étonnant qui suit ; en Ecosse, un homme était entraîné par un penchant irrésistible à manger de la chair humaine, ce qui le poussa à des assassinats. Il eut une fille. Quoique séparée de son père et de sa mère, qui furent condamnés au feu avant qu’elle eût un an, quoique élevée au milieu de personnes respectables, cette jeune fille succomba, comme son père, à l’inconcevable désir de manger de la chair humaine’.

' Dictionnaire des sciences médicales, art. Odorat.

> Lucas, 1, 389.

' Gaiette des tribunaux, 21 mai 1844.

* Nous citons ce fait sous toute réserve, (larce que ies sources ne nous paraissent pas sûres : en lui-méme, il n’a rien de plus invraisemblable que les autres cas de l'hérédité. On sait que le penchant à l'anthropophagie est tenace au plus hautdegré. Uu Néo-Zélandais, fort intelligent, b demi civilisé par un long séjour

Chez certaines familles, il existe une hydrophobie naturelle : « Trois membres d’une maison qui nous est connue, la grand’inère, la mère, une fille, mangent à sec ; elles ne boivent pour ainsi dire pas. Leur répugnanee contre les liquides est telle, qu’elle résiste à la fièvre même ' . »

Nous avons énuméré assez de faits pour montrer que l’hérédité des facultés perceptives a lieu, même sous la forme individuelle. Ainsi, si nous prenons tout animal tel qu’il est constitué naturellement, avec ses organes sensoriels par lesquels le monde extérieur pénètre en lui, nous pouvons dire que la quantité et la qualité de ses facultés perceptives -seront transmises, certainement sous leur forme spécifique, très-probablement sous leur forme individuelle : par suite, l’hérédité est la règle.

Toutefois, la sensation ne fournit encore que les matériaux bruts de la connaissance; il faut que l’activité propre de l’esprit les transforme et les élabore. Il faut qu’à l’élément externe, fourni par le monde materiel, se joigne Télément interne fourni par nous, pour produire ce que nous appelons proprement la connaissance et le développement de l’esprit; en sorte que Ton pourrait soutenir que l’hérédité des facultés perceptives, telle que nous l’avons considérée ici, est en quelque façon extérieure et que l’avoir établie, c’est un résultat' physiologique plutôt que psychologique. A notre avis, il n’en est rien, et cette objection ne se poserait même pas si Ton voulait bien comprendre que la perception est un acte essentiellement actif

en Angleterre, tout en convenant que manger son semblable est mal, soupirait impatiemment après l'époque où il pourrait se procurer cette jouissance. (V. les Voyages de Dumont d'ürville, t. II, p. 475. Lueas, I, p. 391.)

' Lucas. Ibid., 38S.

L’H^';n^^DITÉ DES FACULTÉS SLNSÛHIELLKS. 67

OÙ l’esprit se met tout entier. Mais n’insistons pas sur un point qui réclamerait de longs développements, hors de notre sujet. Nous allons voir bientôt si l’hérédité des facultés intellectuelles, dans ce qu’elles ont de plus élevé, ne s’établit pas directement.

Page 1