CHAPITRE XIII
De toutes les affections héréditaires aucune n'est plus que la syphilis intéressante à étudier à notre point de vue. Aucune en effet ne peut mieux, ni même aussi bien mettre en évidence le caractère général du phénomène de l'hérédité pathologique, sur lequel, comme on Ta vu dans les chapitres précédents, les médecins se sont si souvent mépris, surtout à l'égard des affections du système nerveux. C'est à son sujet, en outre, qu'a été seulement reconnue la distinction pourtant si essentielle dans tous les cas entre ce qui est congénital et ce qui est véritablement héréditaire.
Bien que, se plaçant avant tout au point de vue clinique, les auteurs de l'article spécial du Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales aient adopté un titre qui pourrait prêter à la confusion (1), ils ont cependant parfaitement établi cette distinction. A la syphilis infantile dont ils avaient à faire la nosographie particulière ils ont attribué trois origines différentes. « Au point de vue strict de la physiologie pathogénique, disent-ils, cette vérole-là devrait être dite tantôt vérole spermatique lorsqu'elle provient du père; tantôt vérole ovulaire quand elle vient de la mère infectée avant la conception; tantôt vérole sanguine,
(I) Paul et Emile Didav, art. Syphilis, g vm, Syphilis congénitale ou héréditaire ou encore infantile, p. bVo du t. XIV.
dans le cas où elle est communiquée, soit au fœtus par sa mère infectée après conception, soit à la mère par le fœtus infecté du fait de son père. »
Nous ne nous arrêterons point sur ces désignations qui peuvent être avantageusement remplacées par celles de syphilis héréditaire etde syphilis congénitale, suffisamment compréhensibles. Qu'elle vienne du spermatozoïde ou de l'ovule, l'affection est au même titre héréditaire dans les deux cas ; quand elle vient seulement de la mère par infection ultérieure du fœtus, elle n'est que congénitale. Nous n'avons pas à nous occuper ici de la question de savoir si, selon ses origines, elle présente des différences cliniques. Ce qui nous intéresse au plus haut point, c'est la caractéristique pathologique de la syphilis infantile comparée à celle de la maladie de l'adulte d'où elle provient.
« La division des accidents en primitifs, secondaires et tertiaires, disent nos auteurs, division qui dans la syphilis acquise est rationnelle au triple point de vue clinique, anatomique et thérapeutique, ne peut être logiquement appliquée aux accidents de la syphilis héréditaire. N'cst-on pas en effet frappé tout d'abord des différences que présentent dans leur évolution clinique les deux syphilis que, à ce point de vue particulier, on serait presque en droit d'appeler deux maladies distinctes? Sans parler de l'absence d'accident primitif local, circonstance due au mode particulier d'infection, et en nous bornant à l'examen du cours des symptômes, nous ne voyons pas aussi franches ces périodes de fermentation, puis de repos du virus, dont les alternatives sont la caractéristique de la vérole de l'adulte. Ici la marche est soudaine, rapide et relativement continue, les symptômes se succèdent sans interruption et, si les poussées exanthématiques sont successives et s'éclipsent parfois momentanément, les lésions organiques profondes subsistent toujours, suivant un cours ininterrompu et une marche constamment progressive.
De plus, Tordre dos symptômes est interverti, les lésions viscérales et osseuses préexistent la plupart du temps aux lésions de la peau et des muqueuses et l'éruption papuleuse la plus évidemment secondaire par sa forme apparaît chez un enfant dont les os, le foie, etc., sont depuis longtemps le siège de néoplasies spécifiques auxquelles la nomenclature usuelle pour la syphilis acquise appliquerait le nom de tertiaires.
« Si la distinction des prétendues périodes de la syphilis est contredite par l'observation clinique, elle n'est pas davantage vérifiée par l'étude an atomique. L'examen histologique montre en effet qu'en dépit des apparences l'altération fondamentale de tous les organes est univoque. Partout, dans le pemphigus et la roséole aussi hien que dans les gommes pulmonaires ou rénales, dans la sclérose du foie et dans la lésion caractéristique des os, la lésion primitive est constituée par la prolifération des corpuscules embryonnaires du tissu conjonctif. Il est vrai que ces lésions ne sont pas toujours seules, mais les autres n'existent jamais sans elles et leur sont étroitement subordonnées, en ce sens que, si les cellules propres du parenchyme des organes sont altérées ou détruites, cette altération n'est pas essentielle, mais purement mécanique : elles meurent par compression.
« Ces considérations développées avec un grand talent par M. Parrol, ont amené cet auteur à la conclusion suivante : « Dans tous les organes frappés par la syphilis « héréditaire, c'est la charpente conjonctive qui est pri- « mitivement atteinte, et cela, à la surface du corps « comme dans sa profondeur, dans la peau aussi bien que « dans le système osseux...; le tissu conjonctif tend à « prendre la place de tous les autres, ou à se développer « au milieu d'eux en masses plus ou moins compactes ; « il est le foyer du travail morbide et la maladie est une « hypersclérose génératrice. »
« Cette vue anatomique, vérifiée par les observations
microscopiques les plus exactes, jointe aux résultats de l'observation clinique, nous empêche de reconnaître uno division tout à fait arbitraire des symptômes de la syphilis héréditaire. Ni l'examen clinique, ni l'étude histologique des produits morbides ne peuvent autoriser le médecin mis en présence d'un nouveau-né infecté à déclarer qu'il présente soit des accidents secondaires, soit des accidents tertiaires. Tout ce que l'on peut dire d'un enfant atteint de syphilis constitutionnelle, c'est qu'il est affecté depuis plus ou moins longtemps, que son affection est plus ou moins profonde, plus ou moins grave, qu'elle peut être guérie ou guérir spontanément sans avoir donné naissance à des lésions viscérales incompatibles avec la prolongation delà vie, que le nombre des appareils ou des organes malades est plus ou moins grand ; mais il est absolument impossible de catégoriser chez lui comme chez l'adulte les symptômes en périodes tranchées. »
Et un peu plus loin : « On le voit, les progrès de l'investigation histologique, le perfectionnement de l'observation clinique, l'autorité des pathologistes contemporains les plus accrédités, tout s'accorde pour confirmer, pour appuyer de preuves nouvelles la séparation profonde entre les deux syphilis; séparation que, dès 18o3, l'un de nous (P. Diday) avait formellement énoncée, et justifiée surtout par des aperçus physiologiques et des indications tirées de l'examen comparatif des symptômes, dans la vérole acquise et dans l'héréditaire. Déjà, notamment, il spécifiait en termes exprès (p. 208) « que cette dernière s'ac- « compagne, dès les premiers jours, de lésions viscérales « inconnues à la syphilis acquise. »
D'après cela, qui n'est plus contesté par personne, il est clair que, dans le cas de la syphilis, ce n'est pas la manifestation syndromatique quelconque qui s'hérite, mais bien la lésion, ou plutôt l'aptitude à la lésion essentielle appelée par Parrot hypersclérose génératrice. C'est ce qu'il faut encore désigner par son ancien nom de virus
syphilitique, puisque la connaissance précise de l'agent de transmission n'a pas encore été révélée par les recherches bactériologiques. L'adulte contaminé par ce virus sur un point quelconque de ses muqueuses ou de sa peau manifeste d'abord les accidents locaux appelés primitifs, puis l'organisme s'infecte ensuite par le système lymphatique et l'infection s'accuse par les accidents dits secondaires et enfin par les accidents tertiaires. Cette infection syphilitique, communiquée au fietus par les voies héréditaires de l'ovule ou de la cellule spermatique, môme seulement par la contamination placentaire, ne se présente plus avec des caractères semblables, ni cliniques ni anatomo-pathologiques. Cela semble être une tout autre maladie, de l'avis de tous les syphiligraphes. « L'histoire delà syphilis congénitale, disent les auteurs cités plus haut, est si spéciale sous le rapport de létiologie, de la nosologie et du traitement ; elle a une importance pratique si considérable, que nous avons cru devoir la détacher de l'ensemble de l'article consacré à la syphilis. »
Et c'est justement là ce qui, dans l'élude de l'hérédité, donne à l'affection syphilitique un si grand intérêt. C'est le cas le plus frappant de celte prétendue hérédité dissemblable sur laquelle nous avons tant insisté à propos des maladies du système nerveux et qui a été si facilement admise par tous les auteurs. Rien n'est en effet plus dissemblable, en apparence, au point de vue clinique où se placent plus volontiers les médecins, que la syphilis infantile ou héréditaire et la syphilis de l'adulte dite acquise. Pourtant qui est-ce qui conteste que l'une dérive de l'autre et que la première suit la syphilis, comme la seconde? La différence n'est-elle pas seulement dans les manifestations, absolument comme il en est pour les maladies nerveuses d'un même ordre de lésions ? L'héritage, dans ce cas comme dans tous les autres, est au fond toujours semblable. On le reconnaît pour la syphilis, parce que c'est évident en raison de l'identité de lésion dans toutes les manifesta-
tions cutanées, muqueuses, viscérales ou osseuses. Il faut donc bien le reconnaître aussi pour toutes les autres affections héréditaires.
Certains auteurs, en tôle desquels se place Cullcrier, ont contesté que la syphilis puisse ôtrc transmise à l'enfant par le père. Après lui Notta, Charrier, Mireur, Langlebert, en France. Sturgis, Adam Owre, à l'étranger, ont soutenu la môme opinion. Cela reviendrait à nier purement et simplement l'hérédité de la maladie, car si la mère seule la transmettait il serait impossible de discerner, de son chef, la provenance ovuîaire de la placentaire. L'infection par la mère a toujours été admise depuis le xv c siècle. On a vu (p. 6) qu'au temps de BufTon elle était de notion courante. Il en était de môme à l'égard du père, jusqu'au moment où parut le travail de Cullerier. L'argument sur lequel s'appuient les contestations consiste en ce que des cas plus ou moins nombreux ont été constatés, dans lesquels des enfants nés de pères syphilitiques sont restés indemnes de syphilis. Cet argument ne serait valable qu'à la condition qu'aucun contraire ne pût lui ôtre opposé. Comme il n'en est pas ainsi, il prouve seulement que dans les observations recueillies par les auteurs cités, et où la mère sans doute était saine, l'hérédité a été unilatérale et maternelle, ce qui arrive en principe aussi souvent que pour la paternelle. En nous occupant de l'hérédité en général nous avons eu plusieurs fois l'occasion de signaler l'abus qui a été si fréquemment fait de ce mode d'argumentation négative. Encore une fois, n'y eût-il qu'un seul fait de transmission paternelle, pourvu que ce fait fût bien constaté et indéniable, il suffirait. Il faudrait seulement en conclure que les chances de transmission sont faibles, non point qu'il n'y en a aucune.
Mais les choses ne se présentent point de la sorte, d'après les auteurs que nous devons suivre, n'ayant aucune compétence personnelle en la matière. Ils établissent au con-
traire, comme on va le voir, que les cas dans lesquels la transmission parle père est démontrée ne son! point rares. « Déjà en 18ri4, disent-ils (i), P. Diday en avait réuni un assez grand nombre empruntés à Swcdiaur, Bertin, Depaul, Guérard, Baehr, etc. ; on en trouve dans la science d'autres signés de Vidal, Cazenave (in T. des syphil.), Trousseau, Brébant, Violet, Baerensprung, Langston, Parker, Jordan, Mayr ; ce dernier a dressé de sa pratique personnelle une statistique de 19 cas, et il est à regretter qu'il n'ait pas donné plus de développement à ses observations qui seraient intéressantes, si l'on en juge par les deux qui en ont été publiées en détail. Contre toutes ces preuves, l'objection est la même : on reproche aux auteurs de n'avoir pas soumis la femme à un examen suffisant. Mais, quand des médecins de la valeur de ceux que nous venons de nommer affirment qu'ils ont examiné la mère complètement et en temps utile, il nous semble que leur parole ne saurait être mise en doute. On ne peut sincèrement accuser des observateurs aussi sérieux d'un aussi grand nombre d'erreurs volontaires ou involontaires, dans une constatation aussi facile, sur un point dont ils ne pouvaient méconnaître l'importance capitale dans le débat. Ce serait les accuser ou d'ignorance ou de mauvaise foi, et ce n'est pas dans un ordre d'idées semblables que, entre polémistes scientifiques, on cherche d'ordinaire les éléments d'une discussion. Que si la controverse admettait de telles suspicions, les partisans de l'influence paternelle ne seraientils pas en droit de dire à leur tour à leurs adversaires : « Vous avez pris pour syphilitiques chez la mère des « symptômes qui n'étaient pas ceux de la syphilis » ? Quand nous entendons Trousseau dire : « Je crois que la syphilis « se transmet du père à l'enfant, alors môme que la mère « est exempte de toute contamination... Il est des cas qui « s'imposent, j'en ai rencontré assez pour être convaincu, »
f 1) Loc. cit., p. i>47.
nous nous refusons à croire qu'il ait menti aux autres et à lui-même.
« On a reproché trop souvent aux partisans de l'influence paternelle de reproduire à l'envi les observations de leurs devanciers pour que nous soyons tentés d'encourir le môme reproche en rééditant des faits anciens. Aussi bien nous bornerons-nous à quelques exemples précis empruntés à la pratique de l'un de nous et publiés déjà dans les Annales de dermatologie (t. V, p. 294) :
« J'ai soigné, il y a près de douze ans, un brave com- « merçant, atteint d'une syphilis moyenne, mais tenace. . « Il se maria après un an de maladie, libre alors de toute « manifestation visiblement compromettante, mais sujet « à des récidives buccales qui apparurent à diverses « reprises après son mariage. Sa femme, deux fois enceinte « pendant les trois premières années, donna le jour à deux « enfants dont le premier succomba à la syphilis au bout « de trois mois, dont le second eut des symptômes bien « caractérisés desquels un traitement méthodique et une « hygiène appropriée finirent par triompher.
« Or, j'étais plus que le médecin, j'étais l'ami de cette « excellente famille. Peu de jours se passaient sans que « j'y fisse une apparition ; confident discret des symptômes « du mari, je l'étais aussi des soupçons qui malgré moi « germaient dans l'esprit de la femme. Peu à peu elle « avait vu clair à travers les réticences, les mystères dont « s'entourait l'ancien coupable, et certes, si elle eût eu « quelque lésion spécifique, ni elle qui l'appréhendait, « ni moi qui devais m'y attendre, nous ne l'aurions laissée « passer inaperçue. Eh bien, elle n'a rien eu en fait de « syphilis. Et cependant les deux enfants ont été syphi- « litiques.
c< Second fait : Dans mon voisinage demeurait un autre « ménage également à portée de mes soins. Le mari avait « eu, peu de temps avant de contracter alliance, la syphilis » dont il paraissait guéri. La femme au bout d'un an,
« devint enceinte. Elle accoucha a terme, n'ayant jusque- « là présenté aucune lésion spécifique. Kilo eut deux « jumeaux qu'elle nourrit.
« L'un, le garçon, présenta au deuxième mois une « sypliilide pustulo-squameuse compliquée de désordres « digestifs, et il succomba en dépit du traitement ; l'autre, « une petite lillc, n'eut jamais le moindre indice de « syphilis; elle a aujourd'hui douze ans et se porte à « merveille ainsi que sa mère. »
Avant de poursuivre, faisons remarquer en passant cet exemple curieux de gestation gémellaire dans lequel l'un des jumeaux a manifestement hérité de son père à la fois la sexualité et l'état pathologique, tandis que l'autre héritait de sa mère son sexe et son état sain. On n'en pourrait guère citer de plus frappant en faveur de l'hérédité unilatérale. Cela <lit, continuons notre citation :
« Eh bien, ajoutent nos auteurs, ces cas abondent dans la science ; les auteurs cités plus haut en ont publié de semblables où la' santé de la mère est affirmée sous la garantie de praticiens qui ont examiné par eux-mêmes et en temps opportun durant la grossesse. Ce qui répond, ce nous semble, à cette insinuation de Cullerier que si, dans la pratique civile, on a en pareil cas déclaré les mères indemnes de vérole, c'est « parce qu'on a été retenu par « maintes considérations morales et sociales queleméde- « cin prudent ne doit pas enfreindre ». Si le médecin, dirons-nous à notre tour, s'est décidé par prudence à laisser l'examen incomplet, il n'a point l'habitude de se donner comme l'ayant fait complet; mais par contre, lorsqu'il déclare l'avoir institué tel, soutenir qu'il a été prudent, c'est sortir de la discussion, c'est simplement dire qu'il a menti!
« D'ailleurs la vérole est-elle donc une de ces maladies à siège profond, obscur, unique, qui puisse aisément se dissimuler? Oui, sans doute, à son début, pendant quelques semaines, mais non pour le médecin de la famille, qui
sait là où il peut chercher le mal, là où il éclatera fatalement tôt ou tard une manifestation ostensible multiple et incessamment renaissante. »
Après des considérations sur l'infection de la mère par le fœtus engendré par un père syphilique, qui sont pour eux une preuve indirecte d'hérédité paternelle, les auteurs concluent ainsi sur ce point : « Nous poserons donc comme conclusion que, lorsqu'une femme devient enceinte d'un homme syphilitique, en supposant, bien entendu, qu'elle n'ait pas pris la vérole par transmission directe de son mari, il peut se présenter trois cas :
« i° L'enfant naît sain, la mère restant saine (faits de Cullerier, Notta, Charrier, Mireur, Langlebert, etc.);
« 2° L'enfant naît syphilitique, la mère restant indemne de symptômes apparents (faits de P. Diday, Depaul, Trousseau, Brébant, Mayr, Baerensprung, Langston, etc.);
« 3° L'enfant naît syphilitique après avoir infecté sa mère (Hutchinson, Trousseau, P. Diday, Caspary, Maignot, Beyran). »
L'opinion commune sur la transmissibilité héréditaire de la syphilis parait donc bien solidement établie, malgré les contestations dont elle a pu être l'objet. Ces contestations, par le genre môme de l'argumentation sur laquelle leurs auteurs se sont appuyés, ne sauraient avoir, ainsi que nous l'avons montré, aucune valeur. Les faits qui ont servi de base à ces auteurs sont eux-mêmes parfaitement conformes aux lois de l'hérédité. On sait, en effet, que la transmission d'un état quelconque, existant chez un seul des procréateurs, ne peut pas être considérée comme infaillible, et qu'en principe les hérédités unilatérales ont des chances égales. L'alliance d'un sujet syphilitique et d'un sujet sain peut donc tout aussi bien donner naissance à un produit sain qu'à un produit syphilitique, pourvu toutefois que le sujet infecté ne soit point la mère, car alors aux chances d'hérédité se joignent celles, autrement fortes, de contamination fœtale. Le fœtus ayant en ce cas
hérité exclusivement de son père demeure exposé à l'infection par le sang maternel qui le nourrit, et l'on ne voit pas bien comment il y échapperait.
Il suit de là que pour la population la syphilis de la femme est considérablement plus dangereuse que celle de l'homme. L'enfant de la femme syphilitique, s'il échajipe k l'hérédité pathologique en héritant de son père ou de l'un de ses aïeux maternels ou paternels, a presque toutes les chances, sinon toutes, d'être contaminé durant son séjour dans l'utérus et de contracter ainsi la syphilis congénitale. Celui de la femme saine et de l'homme infecté, échappant de môme à cette hérédité pathologique, demeurera sûrement indemne. Et l'on a vu qu'il y échappe souvent, puisque c'est sur des faits de non-transmission de la syphilis paternelle qu'ont été fondées les contestations relatives à sa transmissibilité possible.
Kn outre des considérations d'hérédité unilatérale ou atavique, cette transmissibilité dépendrait, parait-il, de l'état même de la syphilis paternelle, d'après nos auteurs. « Peut-on, disent-ils (1), avec les notions acquises à la science, d'après l'état actuel du père, d'après les symptômes qu'il présente ou qu'il a présentés au moment de la conception, d'après le temps écoulé depuis les derniers accidents, d'après l'intensité plus ou moins grande de sa maladie, et le traitement plus ou moins rigoureux, plus ou moins récent qu'il a suivi, prévoir quel sera le sort de l'enfant qui va naître ? L'examen attentif des observations publiées ne permet de donner à cette question qu'une solution approximative. Très certainement, un homme en pleine première poussée secondaire sera plus sûr d'infecter sa progéniture qu'un sujet qui, ayant payé presque tout son tribut, n'a plus pour unique symptôme que quelques érosions opalines superficielles, se déclarant tous les deux ou trois mois, à la suite d'excès de fumer, à la langue ou aux
(1) P. et E. Dioat, loc. cit., p. 551.
lèvres, et disparaissant sans qu'un traitement interne soit nécessaire. Mais, môme dans cet état si rassurant en apparence, môme dans ces conditions de choix, l'immunité n'est rien moins que certaine. Nous en avons vu, avec M. Rollet, un exemple que nous n'oublierons pas de sitôt. D'autre part, et comme compensation en quelque sorle, il peut arriver qu'un homme encore sujet, et actuellement en proie à des symptômes syphilitiques bien caractérisés, procrée un enfant sain. Mais parfois le fait s'explique, soit parce que la maladie du pôre était parvenue ou confinait à la phase, disons mieux, à l'état tertiaire, soit parce que l'enfant ainsi afTranchi offrait une ressemblance frappante de constitution avec sa mère restée saine. Somme toute, il faut retenir ceci : c'est que le pouvoir infectant du père est en rapport direct avec la date de son infection, diminuant graduellement à mesure que celle-ci a parcouru son cours (nous parlons, bien entendu, d'une vérole à évolution régulière, c'est-à-dire graduellement décroissante). Un autre fait paraît acquis, et pratiquement il a une grande importance, c'est qu'un traitement mercuriel suivi par le père immédiatement avant la conception diminue les chances d'infection de l'enfant. Quel praticien n'a vu des femmes mariées a d'anciens syphilitiques avorter nombre de fois, jusqu'au jour où le mari se soumet à un trailement spécifique? Citons aussi à titre de renseignement, el non pas de loi établie, cette opinion de Yogel que « les enfants les moins exposés sont « ceux d'un père dont la syphilis est déjà fort invétérée et « s'est localisée dans les os, comme la syphilis tertiaire, '< après avoir quitté la peau et les muqueuses ». Rappelons à ce sujet deux cas que nous empruntons à Lancereaux :
« F..., âgé de vingt-huit ans, se marie après un traite* ment prolongé pour des manifestations secondaires ; peu de temps après son mariage, sa femme devient enceinte; au septième mois de la grossesse elle met au jour un
enfant mort-né syphilitique; elle n'a jusqu'ici présenté aucun accident spécifique.
« L..., âgé de trente ans, soigné par les préparations mercurielles pour un accident primitif et des accidents secondaires, se marie avec une femme saine et, peu de temps après son mariage, sans présenter de lésions syphilitiques, il a un enfant sain qui, à sept mois, est atteint d'une gomme à la joue. »
11 résulte de tout cela que la distinction est bien difficile à faire entre les moments où la transmission est plus ou moins probable et que dans la pratique il n'y a vraiment pas lieu de distinguer. Les syphiligraphes semblent d'accord aussi pour admettre cette proposition formulée par Simon : « La dyscrasie syphilitique s'use et s'épuise sur les premiers enfants. » Elle a, disent nos auteurs, « été démontrée avec tant de rigueur par P. Diday, que la vérité de La loi de décroissance ne nous semble pouvoir faire aujourd'hui doute pour personne ». Mais ils y ajoutent un correctif, « en affirmant simplement, afin de n'exclure aucun des faits observés, que, plus on s'éloigne du début de la maladie, plus l'enfant a de chances d'échapper à l'infection, sans que, cependant, on puisse trouver une garantie certaine d'immunité dans l'ancienneté de la vérole des parents ».
Dans ces conditions, il me parait que celui qui, homme ou femme, a eu le malheur d'être infecté de syphilis à un degré et depuis un temps quelconque, s'il veut s'épargner le chagrin de procréer des enfants non viables ou tout au moins malsains, à défaut du souci de ses devoirs à l'égard de sa progéniture, doit s'interdire le mariage. Devrait-il lui être interdit par mesure de police sanitaire ou dans l'intérêt social? C'est une autre question, qui ne serait d'ailleurs pas pratiquement facile à résoudre. J'ai reçu un jour la visite d'un ancien élève de l'Kcolc polytechnique que j'avais connu dans les terribles événements de l'année 1871, où nous fûmes mêlés ensemble. Le malheu-
reux, atteint depuis longtemps d'une affection de l'estomac, en était réduit à ne plus pouvoir s'alimenter qu'avec des peptones et il traînait une existence misérable, ayant conscience de sa fin prochaine. Il avait trouvé dans les papiers laissés par son père de vieilles ordonnances médicales accusant un traitement antisyphilitique, qui avaient fait entrer fortement dans son esprit la conviction que sa maladie était un héritage paternel. Il venait me les soumettre, mais le but principal de sa visite était de m'intéresser au sort de ceux qui, comme lui, pensait-il, pouvaient Atre considérés comme des victimes de ce qu'il appelait un crime. Il s'était persuadé que la société avait le devoir de prévenir ce crime en mettant les syphilitiques dans l'impossibilité de procréer des entants et il faisait tous ses efforts pour me démontrer que je pouvais contribuer à convaincre les pouvoirs publics de la nécessité d'intervenir.
Je cherchai, comme on le pense bien, à le dissuader par tous les arguments possibles de la responsabilité qu'il faisait peser sur la mémoire de son père. Quelle que pût ôlre mon appréciation à ce sujet, tel était, dans le cas, le devoir élémentaire. Quant à la question générale, en faisant observer à mon malheureux visiteur qu'il m'attribuait un pouvoir que je ne me reconnaissais point, il me fut facile de lui démontrer l'impossibilité pratique de mesures législatives ou autres ayant pour objet de prévenir la transmission héréditaire de la syphilis. Les médecins peuvent intervenir par voie de conseil, lorsque leur avis est demandé par ceux qui veulent contracter mariage, et je n'hésite pas à penser qu'en ce cas cet avis doit toujours être négatif. Mais on ne voit pas comment ceux qui sont décidés à passer outre pourraient en être empêchés, dans l'état actuel de notre droit public.