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CHAPITRE XIV

Jusqu'à ces derniers temps la transmissibilité de la tuberculose par hérédité n'avait été mise en doute par personne. L'existence de familles de poitrinaires était, comme elle l'est encore du reste, une notion vulgaire. L'observation universelle ne la confirmait malheureusement que trop. Dans cette notion traditionnelle, les nouvelles études sur la terrible maladie, d'ailleurs si remarquables et si fécondes, sont venues jeter le trouble et faire naître au moins des hésitations, et quelquefois même des négations.

D'abord la découverte par Villemin de sa qualité infectieuse si péremptoirement démontrée par l'inoculation, puis celle ultérieure du bacille qui est le point de départ de la lésion tuberculeuse et par conséquent, dit-on, l'agent de l'infection, bacille auquel le nom de Koch a été justement attaché, ces découvertes successives, en rangeant la tuberculose dans le cadre des affections parasitaires, ne pouvaient guère manquer de faire penser que sa transmission devrait être bien difficile, sinon impossible à comprendre, par la voie de la génération. Aussi est-ce principalement du côté des bactériologistes que sont venues les premières contestations. Les plus modérés ont cherché à faire admettre qu'en tout cas, dans la propagation de la tuberculose, la contagion a une part bien plus grande que celle qui pourrait être attribuée à l'hérédité.

Avant d'aborder l'examen de la question, il convient de constater que l'identité entre la tuberculose de l'homme et celle des autres animaux mammifères est aujourd'hui reconnue. La maladie anciennement désignée sous le nom de pommelière, si fréquente chez les Bovidés, n'est pas autre chose que la phtisie pulmonaire. Les lésions tuberculeuses et le bacille qui les détermine sont les mômes dans les deux cas. Que la matière du tubercule soit prise chez l'homme ou chez la vache, son inoculation a toujours les mêmes effets. De même l'aspect des cultures du bacille ne diffère point. La tuberculose bovine et la tuberculose humaine sont donc une seule et môme affection, et il en est ainsi pour toutes les tuberculoses observées chez les autres mammifères. Seule celle des oiseaux, qu'on appelle maintenant tuberculose aviaire, parait différer.

Il faut ajouter que les affections autrefois qualifiées de scrofulcuses siégeant dans les ganglions, à la peau, dans les muqueuses, autour des articulations, ont été reconnues comme tuberculeuses. Elles sont maintenant confondues dans la tuberculose, en qualité de manifestations locales et en quelque sorte restreintes de l'infection tuberculeuse. Elles en sont de véritables atténuations individuelles. A notre point de vue, la constatation du fait, qui est du reste en accord parfait avec la marche habituelle de la tuberculose expérimentalement inoculée, aune importance capitale. On admet maintenant, à la suite des si nombreuses recherches expérimentales dont elle a été l'objet dans les laboratoires de l'Europe, et qui, nous pouvons le dire avec une certaine fierté, ont eu leur initiateur dans notre pays, que l'affection commence toujours par être purement locale, pour se généraliser ensuite, lorsque existent les conditions de sa généralisation. Et il est certain que ces conditions ne se rencontrent pas toujours, autrement dit, pour employer le langage actuel des bactériologistes, que les milieux de culture du bacille ne sont pas tous également propices ou favorables.

Pour la pathologie et surtout pour la thérapeutique de la tuberculose il y a là matière h îles réflexions d'une grande portée. Mais ce n'est pas ici le lieu de s'y abandonner. Nous devons rester dans notre sujet. A l'égard de celui-ci il n'est toutefois pas indifférent de constater que si la présence du bacille est la condition nécessaire pour l'existence de la tuberculose, ou en d'autres termes pour la constitution du tubercule, cette condition n'est cependant pas suffisante ; il en faut une autre ou d'autres dont la connaissance est moins avancée, et dont le rôle n'est sans doute pas moins important, puisque, sans cette condition ou ces conditions, le bacille ne produirait point ses

effets.

Nul doute qu'il ne soit pas capable de se reproduire dans un milieu quelconque. Cela enlève toute sa force apparente à l'objection tirée «le la qualité parasitaire de la maladie, à l'égard de sa qualité héréditaire éventuelle. 11 se pourrait en effet que le bacille de la tuberculose fût, comme plusieurs autres microbes parmi ceux qui sont maintenant connus, répandu un peu partout et qu'il pénétrât dans tous les organismes sans pour cela pouvoir les infecter par sa reproduction, le milieu de culture nécessaire n'y étant point préparé. De nombreuses observations, dont quelques-unes seront signalées plus loin, semblent bien indiquer que les choses se passent ainsi. Elles m'ont depuis longtemps fait penser, pour mon compte, que les purs microbiologistes, dont je suis, comme tout le monde, les travaux avec un grand intérêt, attribuent en pathologie une importance trop exclusive au microbe. Ce ne serait donc pas, dans le cas, le bacille de la tuberculose qui pourrait être transmis par l'hérédité, ce serait l'aptitude à sa culture, résultant de conditions organiques dont la connaissance ne nous échappe peut-être pas complètement, car ce pourrait bien être cellesqu'ona coutume de désigner par l'expression de lymphatisme ou de tempérament lymphatique. Or l'hérédité de ce tempérament-là n'est point

douteuse, pas plus du reste que celle du tempérament nerveux ou de tout autre.

Mais dans notre recherche ce sont les faits et non pas les théories qui importent avant tout. S'il n'est pas indifférent de pouvoir ou non s'en rendre compte, il faut d'abord les constater. 11 faut donc d'abord savoir s'il y a des faits qui établissent incontestablement la transmission héréditaire de la tuberculose, soit dans les familles humaines, soit dans les familles de nos animaux domestiques. On sait que la maladie est commune à tous les mammifères. Par conséquent, les observations recueillies dans l'un quelconque de leurs genres sont valables pour tous.

Nocard, microbiologiste distingué et savant palhologiste, s'est occupé récemment du sujet, et il l'a exposé d'une façon qui va nous fournir la meilleure base de discussion pour arriver à son éclaircissement. Il convient dès lors de commencer par citer complètement son texte. « Pour le public, dit-il (1), pour les médecins même, la tuberculose est encore considérée comme le type des maladies héréditaires; on ne compte plus les observations se rapportant à des familles dont la plupart des membres meurent successivement tuberculeux. Est-ce à dire que les ascendants transmettent fatalement à leurs descendants le germe de la maladie dont ils sont atteints? Ne doit-on pas bien plutôt invoquer les occasions si nombreuses de contamination auxquelles l'enfant d'une mère tuberculeuse se trouve exposé dès le jour de sa naissance? L'allaitement, les baisers, la cohabitation étroite et continue, etc., ne jouent-ils pas un rôle capital dans la perpétuation du mal au sein de la famille?

« Les conditions de la vie sociale compliquent trop cette grave question pour qu'on puisse la résoudre par la seule observation clinique. Les vétérinaires sont beaucoup plus

(I) Nocard, art. Tlbkbcllose du Nouveau dictionnaire pratique de médecine, de chirurgie et d'hygiène vétérinaires, t. XXI, p. 407, 1 81)2.

favorisas sous ce rapport que les médecins de l'homme : on sacrifie dans les abattoirs un nombre considérable de veaux, à peine Agés de quelques semaines; en rapprochant le nombre des veaux, trouvés tuberculeux à l'autopsie, du nombre des vaches tuberculeuses, on peut se faire une idée assez nette de la part qui revient à l'hérédité dans le développement de la tuberculose bovine.

« Les statistiques les plus modérées des abattoirs, dans les régions où la tuberculose est le plus rare, portent à 2 ou 3 p. 100 le nombre des vaches tuberculeuses; la plus grande partie de ces statistiques restent muettes en ce qui concerne les veaux; tous les inspecteurs sont d'accord pour reconnaître que rien n'est plus rare que la tuberculose du veau. Voici quelques chiffres très démonstratifs à cet égard :

« A l'abattoir de Munich, on sacrifie chaque année en moyenne 1G0000 veaux; sur ce nombre, on en a trouvé de tuberculeux, 2 en 1878; 1 en 1879; 0 en 1880; 0 en 4881 ; 2 en 1882. — A Lyon, M. Leclerc, qui s'est occupé tout particulièrement de cette question, n'a trouvé que 5 veaux tuberculeux sur plus de 400000 qu'il a vu sacrifier à l'abattoir; Veyssière, à Rouen, en a trouvé 3 sur 00 000; Johne, à Berlin, en avait trouvé 4 sur plus de 150000; en 1887, Ostertag en a trouvé G sur 87 685, soit moins de 0,007 p. 100. — A Augsbourg, la proportion des tuberculeux adultes a été, en 1887, de 3,62 p. 100; en 1888, de 3,95 p. 100; — pour les veaux, elle n'a été que de 0,013 p. 100 en 1887; en 1888, on n'a pas trouvé un seul veau tuberculeux. — La Saxe est peut-être le pays le plus gravement infecté de toute l'Europe : en 1890, on a reconnu tuberculeux, dans tous les abattoirs du royaume, 16,5 p. 100 des bovidés abattus; la proportion des veaux tuberculeux n'a été que de 0,04 p. 1 00 ; 33 sur 85 000 veaux abattus. En 1891, la moyenne générale a été de 17,40 p. 100 ; la proportion des veaux tuberculeux a été inférieure à 0,06 p. 100.

« Pour bien comprendre la valeur de ces chifl'res il ne faut pas oublier que partout le nombre des vaches tuberculeuses est infiniment plus grand que celui des autres bovidés; à Copenhague, en 1888, la statistique donnait une moyenne de 0 p. 100 pour les bovidés de tout âge; pour les vaches la proportion s'élevait à 16 p. 100; le nombre des veaux tuberculeux est toujours très minime et, là où on en consomme beaucoup, la moyenne générale est toujours très abaissée (Bang).

« Il faut encore tenir compte de ce que les veaux ne sont pas admis à la boucherie avant le vingtième jour après la naissance; la plupart ont de six semaines à deux mois; il peut donc se faire que certains de ceux qui sont reconnus tuberculeux aient été contaminés par le séjour dans un milieu infecté ou môme par l'usage alimentaire d'un lait virulent. De même encore, dans la plupart des cas cités, on s'est borné à la constatation macroscopique des tubercules, sans s'assurer s'il s'agissait bien de tuberculose bacillaire; or, il est très possible que, pour un certain nombre de cas, surtout pour ceux où il s'agissait de tubercules du poumon, les observateurs se soient trouvés en présence de lésions parasitaires; le strongylus micrurus, si fréquent chez le veau, détermine chez lui des tubercules qu'il est impossible de différencier, à l'œil nu, de ceux de la tuberculose vraie.

'< Jl existe cependant des observations où l'origine congénitale de la tuberculose ne peut pas être contestée. Jôhne, Malvoz et Brouwier, Crokor, notamment, ont publié à cet égard des observations qui sont aujourd'hui classiques; il s'agissait, ou bien de fœtus presque à terme, trouvés dans l'utérus des vaches tuberculeuses sacrifiées pour la boucherie, ou bien de veaux morts ou sacrifiés quelques jours après la mise bas; dans tous ces cas, les lésions tuberculeuses, localisées au foie ou aux ganglions voisins, — ce qui montre bien que l'infection avait suivi la voie des vaisseaux ombilicaux, — renfermaient le

bacille de Kocli. Il est clair que, dans le cas de généralisation de là tuberculose chez une vache pleine, l'utérus gravide, le placenta et, consécutivement, le fœtus, peuvent être envahis au môme titre que tous les tissus de la mère ; — l'avortement en est d'ailleurs la conséquence la plus fréquente ; néanmoins, les chiffres que nous venons de citer prouvent que, chez les bovidés tout au moins, la généralisation vraie de la tuberculose est des plus rares.

« Robert Koch, dont on ne peut nier l'autorité en cette matière, déclare formellement qu'il n'a jamais vu ses femelles de cobaye tuberculeuses transmettre la maladie à leurs petits; pour lui, « la tuberculose héréditaire trouve « son explication la plus naturelle, si l'on admet que ce « n'est pas le germe infectieux qui se transmet, mais cer- « taines particularités qui favorisent le développement « du germe mis plus tard au contact du corps; c'est ce « qu'on appelle la prédisposition ».

« MM. Landouzy et Martin ont cherché à démontrer expérimentalement que la mère tuberculeuse ne transmettait pas seulement à ses produits la prédisposition, mais aussi le germe lui-même, lequel pourrait ne se développer que longtemps après sa naissance : ils auraient réussi à rendre tuberculeux des cobayes auxquels ils avaient inoculé, dans la cavité péritonéale, des fragments d'organes (poumons, foie), sains en apparence, mais prélevés sur deux fœtus humains ou sur un fœtus de cobaye, nés de mères tuberculeuses.

« Ces expériences répétées par un grand nombre d'auteurs (Leyden, Grancher, Nocard, Straus, Sanchez-Toledo, Yignal, etc..) ne leur ont donné que des résultats négatifs. Galtier a cependant réussi, dans la très petite minorité des cas, à transmettre la tuberculose par l'inoculation d'organes de fœtus nés de mères tuberculeuses.

« Eu résumé, s'il est vrai que le bacille de Koch puisse passer de la mère au fœtus, il n'est pas moins vrai que

ce passage est chose absolument exceptionnelle; ce que la mère malade transmet à ses produits, ce n'est pas la maladie elle-même, c'est la prédisposition, l'aptitude à la contracter; en d'autres termes, on naît luberculisable, on no naît pas tuberculrux. Le fait ne laisse pas d'être consolant, puisqu'il permet d'espérer que le terrain, si bien préparé qu'on le suppose, restera stérile tant qu'on réussira à éviter qu'il reçoive du dehors le germe de la maladie. »

D'après ce qu'on vient de lire, il est évident d'abord que Nocard a confondu tout le temps, comme beaucoup d'autres d'ailleurs, la transmission congénitale avec la transmission héréditaire. Il n'a envisagé que la mère tuberculeuse et son fœtus, et préoccupé, en sa qualité de microbiologiste, du passage du bacille de l'une à l'autre par la voie du placenta, il ne dissimule point que la possibilité de ce passage lui répugne. Il s'en tire en admettant, avec Robert Koch, que c'est seulement la prédisposition à la tuberculose qui peut être héréditaire.

Nous nous sommes déjà expliqués, à plusieurs reprises, dans les précédents chapitres, sur la valeur de cette idée de prétendue prédisposition à une maladie quelconque, transmise par hérédité. Ici encore, plus peut-être que dans les autres cas, elle apparaît nettement avec son caractère de pure subtilité de raisonnement, nécessaire pour s'affranchir d'une difficulté doctrinale. (Ju'est-ce qui est la condition déterminante de la maladie? Est-ce le bacille ou bien ce qui caractérise la prétendue prédisposition? Et en se plaçant à notre point de vue spécial de l'hérédité, qu'estce qui importe le plus ? - ■ /

En s'en tenant à la discussion de Nocard, qui peut être considérée du reste comme exprimant les idées en cours dans l'école bactériologique aujourd'hui dominante, il semblerait que la mère tuberculeuse est seule capable de transmettre cette prétendue prédisposition. Nulle part, on l'a vu, il n'est question de ce que peut devenir la descen-

39i L'HÉRÉDITÉ NORMALE ET PATHOLOGIQUE.

dance d'un père tuberculeux. Dans ces conditions il serai bien impossible de démêler la question de l'hérédité. Comment savoir, en ne considérant que la mère, s'il s'agit d'un ovule entaché ou d'un fu'tus contaminé ultérieurement? Ce n'est donc point avec de tels documents que celte question pourrait être résolue.

Quant à L'argument sur lequel Noeard a le plus insisté, il prouve seulement que la tuberculose ne se manifeste que rarement chez les veaux des leur première jeunesse, ce qui d'ailleurs n'a rien de bien surprenant, d'après ce que nous savons de la marche générale de la maladie. Il n'en est toutefois pas de même pour les enfants, d'après les nombreux faits consignés dans la thèse d'Aviragnet(l ). On n'est nullement autorisé à conclure que parmi les sujets de six semaines à deux mois examinés et trouvés indemnes, un bon nombre, s'ils avaient vécu, ne seraient point devenus tuberculeux. De ce que, quand on les a tués, la lésion n'était pas visible, ce n'est pas à dire qu'ils n'avaient point hérité de l'aptitude à sa manifestation ultérieure. Notre auteur et ceux qui pensent comme lui ne songent pas, en raisonnant de la sorte, que justement on ne peut hériter que d'aptitudes à évoluer dans un certain sens. Et comment en pourrait-il être autrement? Comment faire tenir objectivement dans une cellule ovulaire ou dans une cellule spermatique tout ce qui sera plus tard l'individu qui en provient?

Cela montre simplement que la notion d'hérédité n'est pas encore bien claire dans beaucoup d'esprits, même des plus distingués et des plus pénétrants, et motivera, j'espère, les efforts que nous avons faits pour tâcher de l'éclaircir, surtout en ce qui touche l'hérédité pathologique. 11 faut pourtant bien dire que ce sont les médecins qui semblent avoir, à son sujet, le plus besoin d'éclaircissements. En présence du mysticisme obscur du traité

(l) E.-C. Aviragnet, De la tuberculose chez les enfants. Th. dt Paris, 1892.

tic Lucas, qui parait jouir encore parmi eux de la plus grande autorité, on n'en est vraiment pas trop surpris. Toujours est-il qu'on les voit à chaque instant confondre les phénomènes congénitaux avec les phénomènes héréditaires, comme nous venons de montrer que c'est arrivé pour Nocard, à propos de la tuberculose, et qu'au sujet de ceux-ci leurs appréciations sont le plus souvent fautives.

Il n'y aurait pas lieu vraiment d'insister sur l'hérédité de l'affection tuberculeuse, l'opinion étant solidement établie à son égard, si les contestations produites dans ces derniers temps n'étaient capables, en raison de leur source, d'ébranler quelques convictions. Il y aurait tendance, si je ne me trompe, à accorder plus d'importance, dans la propagation de la maladie, à la contagion qu'à l'hérédité, ce qui serait, à mon avis, une grave erreur. Des observations personnelles, recueillies à la fois chez des familles animales et chez des familles humaines, me semblent dans le cas de mettre le contraire en pleine évidence. On va voir, je pense, par leur exposé, qu'elles sont complètement démonstratives.

Il y a une quarantaine d'années, l'administration de l'agriculture avait établi sur les monts d'Auvergne, à Saint-Angcau, dans le département du Cantal, une vacherie modèle. Son but était, d'une part, de donner l'exemple de la fabrication du fromage à la façon hollandaise, à la place de celle des grossières fourmes du pays, et d'autre part celui de l'amélioration de la race bovine qui fournit le lait nécessaire pour cette fabrication. A cet effet elle réunit dans l'établissement un troupeau choisi parmi les plus belles vaches auvergnates, qui comptait, selon l'usage du pays, quarante tètes, et elle y adjoignit les vaches et les taureaux de la variété anglaise de Devon provenant de l'Institut agronomique de Versailles, qui venait d'être supprimé. 11 s'agissait de croiser les vaches auvergnates avec les taureaux de Devon, en vue de l'amélioration projetée.

Nous n'avons pas à juger ici l'opération au point de vue zootechnique. Elle fut conduite par un éleveur habile, directeur de rétablissement, qui entoura, bien entendu, les vaches, les taureaux et leurs produits de tous les soins possibles. Les étables, notamment, étaient disposées et entretenues dans les conditions alors considérées comme les plus hygiéniques. Durant La belle saison le troupeau vivait, aussi selon l'usage, jour et nuit sur la montagne, au pâturage. Peu d'années après leur introduction à Saint- Angeau, les vaches anglaises moururent toutes successivement phtisiques, et les taureaux aussi. Des accouplements de ces derniers avec les vaches auvergnates étaient nées des métisses qui toutes, sauf une, à des âges plus ou moins avancés, eurent le même sort. Lorsque je visitai la vacherie en août 1868, on me montra cette seule métisse survivante au milieu d'un magnifique troupeau de pures auvergnates, qui fut peu de temps après supprimé par une sage mesure d'économie.

J'étais accompagné dans ma visite par le vétérinaire de l'établissement, M. Maret, d' A Hanches, qui en présence de cette véritable épidémie de pommelière n'hésitait pas, en me racontant les détails de ses observations, à en attribuer la marche à la contagion. Il n'avait cependant pas eu encore connaissance des travaux de Villemin. Je ne manquai point, comme on le pense bien, de lui en parler. La tuberculose étant d'une rareté proverbiale chez les vaches des montagnes d'Auvergne et les conditions hygiéniques de celles de Saint- Angeau lui paraissant excellentes, il ne pouvait trouver, en dehors de la contamination, le motif de celle mortalité effrayante observée par lui depuis une série d'années.

Je fus cependant tout de suite frappé, pour mon compte, de ce fait que la maladie n'avait sévi que sur les sujets anglais et sur leurs métis, les purs auvergnats restant indemnes. S'il s'était agi seulement de contagion, comment ceux-ci eussent-ils été épargnés, vivant comme les

autres au milieu du troupeau, soit à la montagne, soit à l'étable? On pouvait bien admettre que, plus robustes et plus rustiques que les métis, ils avaient été dans de meilleures conditions pour résister soit à la contagion soit à toute autre influence capable de faire naître la phtisie. Avec les idées dominantes alors, c'est la dernière interprétation qui me paraissait le plus probable, et je la soutenais contre celle de mon interlocuteur. Il me semblait que des animaux accoutumés au doux climat de l'Angleterre, transportés ainsi brusquement dans un milieu où ils avaient à subir les hivers rudes et prolongés des monts d'Auvergne, logés dans une étable trop aérée pour ce milieu, ne pouvaient manquer d'y devenir phtisiques. Aujourd'hui cette interprétation n'est plus possible, dans l'état de la science; mais bien que le caractère infectieux de la tuberculose ait été mis hors de doute, celle du vétérinaire d'Allanches ne Test pas davantage. En cflet, s'il est jusqu'à un certain point admissible que l'un des devons purs, arrivé tuberculeux, eût pu infecter les autres, moins résistants à la contagion en raison de leur tempérament, comment admettre qu'elle eût épargné toutes les vaches auvergnates sans aucune exception, pour n'atteindre que les métisses? Et dans le cas de moindre résistance de celles-ci, comment se ferait-il que l'une d'elles y eût toute seule échappé?

La contagion de la tuberculose pulmonaire, pour n'être pas contestable dans l'état actuel de la science, a été souvent dans ces derniers temps considérablement exagérée. Elle exige sans doute, pour se produire, un ensemble de conditions qui, fort heureusement, ne se trouvent réunies (jue dans des cas exceptionnels. Le fait de Saint-Angeau, que je viens d'exposer, le montre clairement, et j'en ferai tout à l'heure connaître un autre non moins probant. De ce que la matière tuberculeuse s'inocule avec la plus grande facilité, dans le laboratoire, par toutes les voies d'entrée, ce n'est pas une raison suffisante pour que, dans les con-

ditions ordinaires de la vie, le voisin ou les voisins d'un tuberculeux soient aisément et surtout infailliblement contaminas. Les purs savants de laboratoire ont eu souvent le tort, à mon humble avis, de se laisser ainsi entraîner à des inductions par trop hardies, en transportant dans le domaine de La pratique les conclusions des faits qu'ils avaient constatas. Dans le cas présent il est certain que l'observation ne confirme point leur appréciation. La tuberculose est incontestablement inoculable avec la plus grande facilité. A cet égard il n'y a plus de dissidence. La découverte de Villemin, tant de fois contrôlée, est acquise à la science. Mais on ne peut pas contester non plus, je pense, à moins de méconnaître les faits, que la contagion de la maladie soit au nombre des plus difficiles à réaliser et qu'elle ne se produise que bien rarement.

En tout cas ce n'est pas elle qui pourrait fournir l'interprétation la plus probable de ce qui s'est passé à la vacherie de Saint- Angeau, ainsi que nous l'avons fait voir. Il y en a une autre dont l'évidence me parait maintenant frappante, et qui le sera, j'espère, aussi pour le lecteur. Les animaux anglais de Devon sont arrivés en Auvergne atteints de tuberculose à un faible degré, ce qui se montre fréquemment chez ces animaux améliorés appartenant à des familles le plus souvent consanguines. Dans leurs nouvelles conditions d'habitat, la maladie a fait chez eux des progrès rapides et ils y ont succombé. Entre temps, les taureaux ont été accouplés avec les vaches auvergnates dont on voulait obtenir des produits améliorés, et ils ont transmis à ceux-ci leur maladie. Ces vaches auvergnates étant restées toutes sans exception indemnes, ce n'est pas d'elles que pouvait venir la tuberculose à laquelle tous ces produits, moins un, ont ultérieurement succombé. Après leur mort il n'y a plus eu aucun tuberculeux dans la vacherie. Lorsque je la visitai en 186tS, toutes les bêtes y étaient dans un état de santé florissante. Nul doute dès lors que les cas si nombreux de tuberculose observés antérieure-

ment fussent dus à l'hérédité paternelle. Je ne crois pas qu'on puisse citer, chez les animaux d'espèce bovine, des faits où cette hérédité, la seule qui ne donne prise à aucune objection, soit plus nettement établie. J'en vais maintenant rapporter un, observé encore par moi-même dans une famille humaine, où c'est l'hérédité maternelle qui s'est manifestée.

Une jeune femme, morte de méningite tuberculeuse constatée par l'autopsie, avait eu deux filles. La plus jeune de ces filles, mariée de bonne heure en état apparent de santé parfaite, eut trois enfants à de courts intervalles. L'ainé de ces enfants, qui était un garçon, mourut avant l'âge d'un an d'une affection intestinale dont le diagnostic n'a pas été bien établi. Les deux autres, une fille et un garçon, sont encore vivants et paraissent bien portants. Ils sont âgés de moins de treize ans. Quant à leur mère, elle est morte il y a quelques années de tuberculose pulmonaire avec destruction successive des deux poumons par des cavernes. J'ai assisté à son agonie. On lui avait prolongé l'existence par le gavage avec des poudres de viande. Durant tout le temps de sa maladie, qui a été de plusieurs années, son mari n'a pas cessé de cohabiter avec elle, de même que ses enfants, dans une maison où se trouvaient réunies les pires conditions hygiéniques. Étroitesse des pièces dont la plupart n'étaient jamais ensoleillées, ouvrant sur une petite cour entourée de hautes murailles et toujours sale; planchers en bois blanc jamais lavés et seulement balayés de temps à autre; enfin tout ce qui a été donné comme favorisant au plus haut degré la contagion de la tuberculose se trouvait réalisé dans l'habitation, et aucune précaution préservatrice n'a été prise pour l'éviter. On pourrait môme dire que c'est sous tous les rapports le contraire qui a eu lieu. Malgré cela personne dans la famille n'a encore donné le moindre signe de contamination, et il y a maintenant plus de six ans que la malheureuse femme est morte. On n'en peut rien con-

dure pour ses enfants, qu'elle n'avait point allaitas et qui après sa mort ont été placés à la campagne, en plein air. S'ils se montrent plus tard tuberculeux, ce ne serait pas une preuve en faveur de la contagion, puisqu'ils ont de fortes chances pour avoir hérité de la maladie. Mais le mari, resté indemne dans les conditions que nous avons dites, ne montre-t-il pas encore une fois que cette contagion est au nombre des plus difficiles à réaliser ? Jamais peut-Atre ne se sont présentées des circonstances qui pussent lui être plus favorables. Et cependant elle ne s'est pas produite. 11 y a là, je crois, de quoi faire réfléchir ceux qui, ne considérant que la qualité expérimentalement infectieuse de la tuberculose, l'admettent avec tant de facilité. Je ne veux pas dire par là qu'il ne soit point sage de se conduire, dans la pratique, comme s'il en était autrement et qu'il y ait lieu de négliger les précautions hygiéniques capables de la rendre impossible. Seulement il n'est pas nécessaire de les exagérer, et scientifiquement on fait fausse route quand on attribue à la contagion la part principale dans la propagation effrayante de la maladie.

L'aînée des lilles de la femme tuberculeuse dont nous avons parlé s'est, elle aussi, mariée et elle a eu quatre enfants, dont un est mort en bas âge de diphtérie. Les trois autres sont encore vivants. Elle est maintenant âgée de trente-sept ans et chez elle aucun signe de tuberculose ne s'est encore manifesté. Tout fait penser qu'elle en est absolument indemne. Néanmoins, en raison des antécédents de famille, ses enfants ont toujours été traités, depuis leur naissance, en vue de les fortifier contre les chances d'hérédité que pouvaient faire redouter ces antécédents. L'événement a montré que les précautions n'étaient point vaines, car l'une de ses filles a été atteinte, à 1 Age de huit ans, de coxo-tuberculose. L'état général excellent de cette enfant, du sans nul doute à une hygiène toujours bien conduite, a considérablement atténué la gravité du mal, mais, grave ou non, ce mal n'en conserve

pas moins sa qualité essentielle d'affection tuberculeuse. Et dans ce cas évidemment nui n'aura l'idée de faire intervenir la contagion. Nous sommes, de la façon la plus nette, en présence d'un cas d'hérédité par atavisme de famille, d'un cas de réversion a la tuberculose de la grand'mère, dont la mère est elle-même restée indemne.

Le fait n'est pas seulement du plus haut intérêt comme preuve irréfragable d'hérédité, car il est impossible d'y faire intervenir la contamination éventuelle par l'intermédiaire du placenta, pas plus que la contagion, de même que pour le cas de Saint-Angeau, dans lequel la tuberculose a été transmise par le père ; ce fait est encore à retenir comme un exemple frappant des manifestations diverses de la tuberculose héréditaire. On y voit la méningite tuberculeuse donner naissance, d'une part, à la tuberculose pulmonaire par transmission directe, et, d'autre part, à la coxo-tuberculose par atavisme ou transmission indirecte. Dans d'autres cas on a vu l'enfant d une mère ayant succombé à la phtisie être atteint ainsi d'une arthrite tuberculeuse soit du genou, soit du coude, soit du poignet, ou bien simplement d'abcès des ganglions de cou, avec ou sans conjonctivite, ou bien de plusieurs de ces affections à la fois. Jadis appelées écrouelles, tumeurs blanches, scrofules, toutes sont aujourd'hui reconnues pour des tuberculoses locales, que l'on voit parfois se généraliser ensuite. L'ancienne scrofulose n'a plus aujourd'hui de place dans le cadre nosologique. Elle a été absorbée, en quelque sorte, par la tuberculose. Il y a bien encore quelques cliniciens, spontanéistes incorrigibles, qui la considèrent seulement comme une étape entre le lymphatisme et la tuberculose, mais ils ne donnent à l'appui de leur conception que des raisonnements, non pas des faits. L'étude expérimentale des lésions, due principalement à Lannelongue, exclut tous les doutes, et il n'y a peut-être plus maintenant un seul chirurgien qui se refuse à admettre ces lésions comme tuberculeuses.

Il est donc établi que la tuberculose viscérale sous ses diverses formes de phtisie pulmonaire, laryngée, de tuberculose abdominale, ou méningée, engendre les tuberculoses locales ganglionnaire, osseuse, articulaire, etc. Quand on recherche les antécédents de famille des sujets atteints de ces tuberculoses locales, on y rencontre le plus souvent la trace d'un ascendant tuberculeux sous une des formes de la maladie. Inversement, il est clair qu'une tuberculose viscérale ou généralisée peut être engendrée par un sujet atteint seulement de tuberculose locale. L'héritage tuberculeux, en tant qu'héritage, ne peut point différer. L'intensité et l'étendue de ses manifestations ultérieures doivent dépendre de circonstances qui lui sont étrangères. La preuve, maintenant bien acquise par de nombreuses observations, en est que le milieu hygiénique influe sur les progrès de la tuberculose commençante au point de les arrêter complètement. Il y a pour la cure des tuberculeux un régime préconisé dont les succès ne se comptent plus. Parmi ces circonstances capables d'influer sur le processus de l'héritage tuberculeux, il ne semble pas douteux que le tempérament de l'héritier ait une part importante, qui décide du lieu où se développera la lésion. Or tous les lieux de l'organisme ne sont pas également favorables à son extension. On conçoit sans peine, par exemple, que cette extension soit plus facile dans le tissu pulmonaire que dans le tissu osseux. D'où qu'il vienne donc, l'héritage reste le môme. Il ne diffère que par ses manifestations ultérieures, plus ou moins étendues, plus ou moins graves selon l'importance, pour la conservation de la vie, de l'organe ou des organes atteints, c'est-à-dire selon le lieu où se produit l'évolution des tubercules. Quant à l'aptitude à cette évolution, il est clair qu'elle peut tout aussi bien être transmise par une tuberculose locale que par une tuberculose viscérale ou généralisée. Et encore une fois, dans ce cas comme dans tous les autres que nous avons passés en revue, c'est cette aptitude

seulement qui peut s'hériter, cette aptitude qu'on a mal nommée la prédisposition, et en raison de laquelle l'individu naît tuberculisable, comme on Ta dit par pure subtilité.

Mais en quoi consiste l'héritage tuberculeux? Qu'est-ce que le tuberculeux transmet par la génération à sa descendance? car il faut écarter la transmission éventuelle par la gestation, qui n'est point un phénomène d'hérédité, ainsi que nous y avons insisté. Est-ce le bacille en l'absence duquel on n'admet plus qu'il y ait des lésions tuberculeuses? Ou bien est-ce le produit qui est reconnu maintenant comme accompagnant toujours chaque microbe et auquel on tend de plus en plus à attribuer son action pathogène, ce produit qui a reçu le singulier nom de toxine et qu'il passe pour élaborer? Dans l'état actuel de la science il n'est pas encore possible de répondre à ces questions. Il semble peu probable que le bacille, si petit qu'il soit, puisse se loger dans la cellule germinative ou dans le noyau spermatique. Toutefois, comme il n'a, que je sache, guère été recherché, l'improbabilité de sa présence ne suffit pas pour qu'il soit permis d'en décider. Tant de choses paraissant improbables et même impossibles ont été reconnues réelles, qu'on ne saurait être trop réservé dans le domaine du pur raisonnement. D'ailleurs, ce qui importe avant tout, c'est le fait bien constaté. Son interprétation viendra sans nul doute plus tard, avec les progrès de la science. Or le fait de l'hérédité tuberculeuse n'est pas contestable, et l'on a vu du reste qu'il n'est guère contesté par des arguments valables. 11 n'existe pas, a-t-on dit, de cas de tuberculose congénitale dans laquelle on puisse reconnaître une hérédité paternelle directe. Celui de la vacherie de Saint-Angeau, exposé plus haut, répond péremptoirement à une telle assertion.

Au point de vue de la propagation de la maladie qui fait tant de ravages dans les sociétés humaines, cette hérédité emprunte sa gravité particulière à la marche môme que

suit habituellement la tuberculose. Très lente dans son évolution, il est relativement rare que ses premières manifestations soient accessibles aux moyens de diagnostic avant Tàge de la puberté. Seules ou à peu près les tuberculoses locales se montrent dans le cours de l'enfance. Il arrive donc le plus souvent que l'état pathologique se manifeste et se confirme après le mariage et après la naissance des enfants qui en résultent, alors qu'il n'est plus temps de se mettre en garde contre son hérédité. De la sorte, un grand nombre d'individus des deux sexes, bien qu'entachés héréditairement du vice tuberculeux, paraissent encore jouir de la santé la plus ilorissante au moment où ils se marient, et ne sont que plus tard minés par l'agent infectieux. Qui est-ce qui n'en a pas vu des exemples? Cela montre combien il importe de ne pas s'en tenir à la considération de la santé apparente des futurs époux, dans les alliances projetées, et de remonter aux antécédents de famille, qui peuvent seuls éclairer d'une manière certaine sur les chances d'hérédité.

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