‹ L'hérédité psychologique [electronic resource]Chapitre 102 sur 113 · Renan, La monarchie constitutionnelle en France, p · texte numérisé non relu

Renan, La monarchie constitutionnelle en France, p

idéal que le héros, d'autre culte que celui de l'héroïsme {heroworship), où l'unique vertu est l'honneur, l'unique métier, la guerre. Plus tard, aux âges avancés, on comprit que les vertus pacifiques ont aussi leur noblesse, qu'un artiste, un savant, un inventeur font aussi partie de l'élite ; mais, à part la noblesse de robe, cette aristocratie-qu'on ' s'efforça d'établir sous le nom de « noblesse littéraire » ou

' « noblesse spirituelle » ne parvint jamais à suivre, même

; d3 loin, l'aristocratie guerrière, peut-être parce qu'on

! comprit bientôt qu'il est moins facile de transmettre le

î génie que le courage, La sélection qui servit de base à la

; noblesse fut donc en droit très incomplète, et en fait sou-

i vent très malheureuse. La seule aristocratie qui ait pra-

I tiqué très largement cette sélection, en se faisant, suivant

î le mot de Macaulay, « la plus démocratique du monde »,

I est aussi la seule qui soit restée puissante et respectée ».

Si la sélection est contestable, le dogme de la transmission héréditaire n'est pas plus solide. Nous avons vu que l'hérédité, placée dans des conditions tout idéales, i aboutirait à la répétition continue des mêmes types, des

; » mêmes formes, des mêmes propriétés, des mêmes fa-

cultés; mais que, dans cette élaboration extrêmement complexe d'où sort l'être vivant, tant de lois se superposent, se croisent, s'additionnent, se neutralisent, tant de faits accidentels viennent se jeter en travers, souvent pour tout brouiller et tout confondre, que la ressemblance des enfants aux parents n'est jamais qu'approximative. Est-elle suffisante ou insuffisante ? La loi a-tclle été plus forte que les exceptions ou les exceptions que la loi ? A ces questions, il n'y a que V expérience qui puisse répondre. Mais soumettre la noblesse au con-

1. Dans la chambre des lords, cur 427 sièges laïques, 41 seulement sont antérieurs au xvn" siècle.

trôle de l'expérience, discuter ses titres à chaque naissance, ce serait en fait la supprimer. Au reste, admettons que la loi ait été plus forte que les exceptions, que les qualités physiques et morales des ancêtres aient été trans mises aux descendants, il n'en reste pas moins un derniev écueil contre lequel l'institution de la noblesse vient échouer : c'est l'affaiblissement progressif de l'hérédité dans chaque famille.

Nous avons vu, dans un précédent chapitre, que l'hérédité, aussi durable sous sa forme spécifique que l'espèce elle-même, est limitée dans chaque famille, et que la transmission d'un talent, d'un caractère intellectuel ou moral ne dépasse guère quatre à cinq générations. On peut admettre que grâce à une certaine sélection, pratiquée à la meilleure époque de la noblesse, les caractères de famille ont duré un peu plus longtemps. Mais, même alors, la sélection était souvent sacrifiée à des considérations sociales, de richesse, de puissance.

L'histoire montre très clairement cette extinction progressive.

« Les citoyens des républiques anciennes n'ont jamais pu se maintenir par la reproduction. Les 9000 Spartiates de Lycurgue étaient réduits à 1900 du temps d'Aristote. Le peuple d'Athènes fut obligé de se recruter bien souvent par l'admission des étrangers. Les choses n'ont pas marché autrement dans les temps modernes. Toutes les aristocraties, tous les corps fermés, en ne se réparant que chez eux, ont éprouvé des pertes graduelles qui auraient amené une certaine réduction, sans les adjonctions faites de temps en temps. Il n'y a pas une seule noblesse, en Europe, dont la masse remonte à une grande ancienneté \ »

. Litiré, De la philosophie positive, 1845. RiLOT. — Hérédité.

Benoiston de Ghâteauneuf, dans un curieux Mémoire statistique sur la durée des familles nobles en France, montre que cette durée ne dépasse pas trois cents ans en moyenne. Il trouve la cause de cet épuisement dans le droit d'aînesse, dans la consanguinité des mariages, mais surrxîut dans la guerre et les duels. Il faut pourtant croire que ce fait est régi par des causes plus générales, puisque le même auteur avoue que ses recherches sur l'extinction des familles bourgeoises et des classes plus humbles l'ont conduit à un même résultat K

Par suite d'adoptions et de substitutions, beaucoup de familles nobles, dit cet auteur, ont continué jusqu'à nous, non leur lignée, mais leur nom. En examinant 380 familles historiques, il a trouvé que le temps moyen d'extinction du nom était de 300 ans; que, durant cette période de trois cents ans, la filiation c j ligne directe est représentée par un nombre moyen de 10 individus. Sur 230 maisons, il n'en a trouvé que 20 qui présentent une suite non interrompue de 9 à 10 aînés (p. 784).

Ses recherches sur la noblesse de robe ne lui ont donné qu'une durée moyenne de 230 ans.

Enfin, à Berne, où le titre de bourgeois était considéré comme assez précieux pour être inscrit soigneusement sur îm registre public, on trouve que sur 487 familles admises dans la bourgeoisie de Berne de 1583 à 1654, il n'en restait plus que la moitié (207) au bout d'un siècle, un tiers seulement (168) en 1783. Sur 112 familles qui composaient le conseil fédéral du canton de Berne en 1653, il n'en existait plus en 1796 que 58 K

1. Mémoires de l'Académie des sciences morales et politiques, 2" série, tiOniG V

2 « L'abâtardissement des familles nobles ea France et dans les pays voisins, à la fin du xvn« et au xviii- siècle, était noté par divers auteurs. Pope faisait remarquer à Spencer que l'air noble que la noblesse anglaise

Nous venons 'de voir les difficultés que la critique, en se fondant sur l'expérience, peut élever contre la noblesse considérée comme fait naturel. Ce qu'elle a valu comme instiliilion, il n'y a pas lieu de le rechercher ici. Il est certain que son influence n'a pas toujours été mauvaise.

Les sociétés qui ont admis l'hérédité des vertus et du mérite, et qui ont jugé bon de consacrer cette croyance par l'institution officielle de la noblesse, devaient conséquemment admettre l'hérédité des vices et des tendances criminelles. De là les races maudites, les castes impures, les familles proscrites, les crimes du père punis sur les enfants et petits-enfants. L'histoire nous apprend que plus on remonte dans l'antiquité, plus cette croyance esl générale et plus sont nombreuses les institutions et les lois qui les traduisent.

Rien de plus fréquent, dans la loi mosaïque, que la réversibihté des peines sur les enfants du coupable. Tout le genre humain hérite de la faute d'Adam et subit la punition du premier péché.

Les Juifs, objet d'horreur au moyen âge, internés dans leurs Ghetti, craints et méprisés, payaient la faute de leurs ancêtres, le crime inouï, unique, d'avoir fait mourir un Dieu. Cet exemple est le plus frappant qu'il y ait dans l'histoire d'une marque de réprobation et d'infamie transmise héréditairement. Les législations barbares issues des coutumes germaniques ont également admis l'hérédité des fautes et des châtiments et les proscriptions en hloc.

devait avoir était précisément celui qu'elle n'avait pas ; qu'en Espagne on disait que, lorsqu'on annonçait dans un salon un ff7-and de cette nation, on devait s'attendre à voir entrer une espèce d'avorton ; enfin, en France, on imprimait que, en voyant cette foule d'hommes qui composaient la haute noblesse de l'Etat, on croyait être dans une société de malades ; et le marquis de Mirabeau lui-même, dans son Ami des hommes, les traite de pygmécs, de plantes sèches et mal nourries. » (B. de Ghâteauneuf, Mémoire cilé.)

Même à une époque très éclairée, Plutarque, dans un Traité sur les délais de la justice divine qui lui a valu l'admiralion de Joseph de Maislre, après avoir montré très fortement que la famille et l'Etat forment un véritable corps, trouve « que la vengeance divine tombant sur un Etat ou sur une ville, longtemps après la mort des coupables, ne présente rien qui choque notre raison. »

« Mais, si l'Etat doit être considéré sous ce point de vue, il en doit être de même d'une famille provenant d'une souche commune, dont elle tient je ne sais quelle force cachée, je ne sais quelle communication d'espèce et de qualité, qui s'étend à tous les individus de la hgnée. a Les êtres produits par génération ne ressemblent

point aux productions de l'art Ce qui est engendré

provient de la substance même de l'être générateur, tellement qu'il tient de lui quelque chose qui est très justement puni ou récompensé pour lui, car ce quelque chose est lui.

«Les enfants des hommes vicieux et méchants sont une dérivation de l'essence même de leurs pères. Ce qu'il y avait en ceux-ci de principal, ce qui vivait, ce qui se nourrissait, ce qui pensait et parlait, est précisément ce qu'ils ont donné à leurs fils. Il ne doit donc pas sembler étrange ni difficile à croire qu'il y ait entre l'être générateur et l'être engendré une sorte d'identité occulte, capable de soumettre justement le second à toutes les suites d'une action commise par le premier. »

Ces conceptions n'appartiennent plus qu'à l'histoire. La responsabilité de la famille a fait place à celle de l'individu. Mais le legs héréditaire n'en pèse pas moms sur ce dernier. Rappelons-nous ces lignées d'assassins, de vo- leurs et d'incendiaires, chez qui l'impulsion cnmmelle n'est pas imputable tout entière à l'éducation. Une connaissance plus complète des lois de l'hérédité substituée

à l'idée fausse d'une absolue liberté de l'individu ne conduira-t-elle pas à prendre des mesures préventives? Lorsqu'à cette idée vague de l'hérédité qui court le monde se sera substituée la conviction de sa toute-puissance, n'en trouvera- t-on pas l'influence dans les législations de l'avenir?

YI

Il nous reste quelques mots à dire sur les rapports de l'hérédité naturelle et de l'hérédité d'institution, en ce qui touche à la souveraineté. Rappelons-nous ce qui a été dit de la famille ; il s'est produit ici une évolution analogue.

Avant l'époque historique, les tribus humaines ont dû parcourir une période d'anarcbie absolue : nulle autorité, nulle suprématie, nul chef. Actuellement encore, quelques groupes très inférieurs sont incapables de toute subordination ; chez eux, « chacun fait ce qu'il veut. » Par l'effet de la nécessité, surtout des guerres, une autorité, d'abord temporaire, s'est établie. Les tribus les moins ré.ractaires à la discipline ont été par là même les mieux douées dans la lutte pour la vie, et, par un progrès naturel, l'autorité poHtique s'est consolidée.

Au début de la période historique, la souveraineté, concentrée en un seul homme, le roi, est absolue. Chef suprême, il apparaissait comme un être d'une nature suprême, égal aux dieux. « Les traditions primitives représentent les chefs comme des dieux ou des demidieux. Dans l'opinion de leurs sujets, les premiers rois avaient une origine surhumaine et exerçaient un pouvoir surhumain. Ils possédaient des prérogatives divines; on se prosternait devant eux, comme devant les autels'des

dieux, et ûans quelques pays même ils furent adorés réellement. S'il fallait une preuve que c'était bien à la lettre qu'on attribuait au monarque un caractère divin ou semidivin, nous la trouverions chez ces races sauvages qui admettent, encore aujourd'hui, que les chefs et leurs familles ont une origine céleste, ou que les chefs seuls ont une âme *. » Plus tard, on s'est contenté de croire que les rois étaient de race divine, issus des dieux.

L'autorité, tant qu'elle est restée personnelle, n'a pu se constituer d'une manière permanente. Elle a besoin pour cela du concours d'un autre principe, l'hérédité. La coutume de reconnaître la filiation par les femmes, dont nous avons parlé plus haut, est moins favorable à l'établissement d'une autorité politique stable que celle qui admet la filiation par les hommes. Aussi, « dans plusieurs sociétés semi-civiHsées qui possèdent l'institution permanente du chef politique, l'hérédité par les mâles est étabhe dans la maison régnante, tandis que l'hérédité par les femmes survit dans la société en général.

.« Outre que l'usage de la filiation masculine donne à la famille plus de cohésion, apprend mieux la discipline et la subordination et rend plus probable la coïncidence d'une situation héréditaire avec une capacité héréditaire, on observe qu'il est favorable au culte des ancêtres et par conséquent qu'il apporte à l'appui de l'autorité naturelle le concours d'une autorité surnaturelle ^ »

Il est facile de comprendre que, tant que cette croyance a été admise, l'hérédité a été la base du pouvoir souverain. La souveraineté, étant de source divine, ne pouvait se transmettre que par la naissance. De là le grand

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