VII
Nous avons montré comment l'hérédité est l'un des principaux facteurs de la loi d'évolution, comment, en
accumulant les petites différences, elle produit des effets en disproportion apparente avec les causes primitives. L'être vivant est soumis aux actions de son milieu et modifié par elles; l'homme, considéré comme être pensant et sentant, n'échappe pas à cette loi. De là, tantôt une amélioration, tantôt une détérioration de ses facultés; le hasard, mais surtout l'éducation, peuvent développer son intelligence, son imagination, son caractère, ses sentiments : et comme ces modifications acquises sont quelquefois transmises par l'hérédité, et le sont même, à tout prendre, le plus souvent, on peut dire que l'évolution des facultés psychiques est une loi du monde intellectuel, que le gain de chaque génération profite aux autres, et que les derniers bénéficient des efforts des premiers. Mais quand l'homme a découvert une loi, c'est-à-dire la règle invariable qui régit un groupe de phénomènes, si ces phénomènes sont à sa portée, tombent sous sa puissance, il peut les modifier, parce qu'il tient en main le grand ressort qui les fait mouvoir et les gouverne. Or il connaît les lois de l'hérédité; il sait qu'elles existent et agissent, malgré les exceptions nombreuses qui les masquent. Peut-il en profiter? Peut-il les employer au perfectionnement de son espèce? Posons la question en termes plus clairs et plus expHcites. Une race médiocre en intelligence, en moralité, en aptitude artistique et industrielle, voilà le point d'où il faut partir. Une race apte à tout comprendre et à tout faire, policée, de mœurs douces, s'adaptant sans effort aux formes compliquées de la civilisation, voilà le point où il faut arriver. Elever la masse au niveau de ceux qui furent à l'origine des hommes hors hgne, tel est le problème. Est-il possible?
Nous ferons remarquer, d'abord, que ce souhait est si
peu chimérique, que tout l'effort de la civilisation ne tend pas à un autre but. Mais elle y arrive par l'éducation, par une action du dehors, dilïérente de l'hérédité, qui est une action du dedans. Nous avons fait voir que l'éducation ne suffit pas à cette tâche. Il reste, chez certaines natures, un fond de sauvagerie inintelHgente que la civilisation recouvre , mais n'entame pas. La transmission héréditaire pourrait seule les modifier.
Au point de vue psychologique, le seul qui nous occupe ici, la question se pose donc ainsi : Est-il possible, par voie de sélection et d'hérédité, d'augmenter dans une race la somme d'intelligence et de moralité?
L'hérédité est un effet; elle dépend de la génération, la génération dépend de la nature des conjoints : c'est donc là le nœud d'où tout dépend. Comment assortir les parents pour l'améhoration de la race ?
Supposez une famille nombreuse, bien douée au physique et au moral, dont les membres soient sains, vigoureux, intelligents, actifs; donnez-leur un talent commun : doivent-ils s'unir entre eux pour fixer ce talent d'une façon définitive et le rendre organique? Nous avons vu combien cette question est complexe, discutée, et quels dangers présentent souvent les mariages consanguins.
Il semble donc que la méthode in and in, pratiquée pour le perfectionnement des espèces inférieures, aurait pour l'homme peu de chances de succès, et qu'il faut renoncer à cette manière de fixer et de rendre organiques certaines aptitudes intellectuelles. Le procédé du croise^ ment des familles serait probablement préférable. Il consisterait à choisir dans des familles difi"érentes deux conjoints, ayant à un degré supérieur l'un et l'autre la quahté, le talent, la tendance qu'on désire transmettre aux enfants, en l'augmentant. Mais celte sélection con-
sciente n'a été pratiquée que rarement et non sans interruptions. On en trouverait des exemples au moyen âge, à la belle époque de la noblesse. Souvent alors, au moment de contracter une alliance, on réclamait de part et d'autre non seulement une noblesse authentique, mais la vigueur, la vaillance, la hardiesse, la loyauté, la piété, toutes les vertus chevaleresques qu'on désirait transmettre à ses fils. On ne peut guère douter que, si cette sélection était faite avec suite et méthode, elle ne conduisît à de bons résultats pour l'amélioration de la race humaine. Sans doute, il y aurait beaucoup d'exceptions, d'attentes déchues, de bizarreries inattendues amenées par le hasard ou l'hérédité en retour; les phénomènes d'hérédité sont trop complexes et trop délicats pour se produire avec la régularité mathématique d'une machine; mais il est probable que le résultat général serait bon.
Toutefois, on peut objecter qu'une pareille méthode ne serait fructueuse qu'à demi. Admettons qu'on arrive ainsi à perpétuer, au profit d& la société, une somme à peu près constante d'hommes éminents, illustres ou simplement distingués; admettons même qu'on arrive à en augmenter le nombre; il n'en restera pas moins audessous d'eux une somme beaucoup plus considérable encore d'esprits inférieurs, dont l'hérédité perpétuera l'insuflBsance, tout comme elle perpétue, par l'hypothèse, la supériorité des premiers. Faut-il croire que ce remède est incurable? Faut-il admettre que la loi de concurrence trouve ici sa place et doit à l'aide des siècles effacer tout ce qui ne s'élève pas ? Faut-il penser que des croisements habilement pratiqués d'une classe à l'autre peuvent élever celle qui est en bas, sans abaisser celle qui est en haut? La civilisation y gagnerait- elle quelque chose?
Ou ces croisements n'amèneront-ils qu'un niveau uniforme de médiocrité?
J'essayerai de montrer plus loin quels résultats fâcheux sont inhérents aux lois de l'hérédité même bien pratiquées; je m'en tiens pour le moment aux bons côtés.
Si la puissance de l'hérédité était mieux comprise, si cette idée était toujours présente à l'esprit au lieu de le traverser en passant, si elle devenait une croyance efBcace, un de ces motifs qui déterminent à agir, elle réglerait souverainement les mariages. Cet acte social, au lieu de dépendre du hasard ou de raisons extérieures, serait tout autre pour des hommes bien convaincus de la solidarité des générations entre elles, bien pénétrés de la responsabilité qui pèse sur chacun lorsqu'il court tant de risques de transmettre à d'autres un legs héréditaire qui pèse sur lui, souvent aggravé par ses propres fautes Beaucoup hésiteraient à encombrer la société de non-valeurs, d'êtres infirmes au physique et au moral, que la civilisation, par une tendance qui lui est fatalement inhérente, tend à conserver, à entourer de soins qu'elle refuse aux meilleurs. Cette préoccupation de l'hérédité, si elle existait dans les mœurs encore plus que dans les lois, serait un moyen tout naturel d'éliminer de la société les plus mauvais éléments, — moyen radical, puisqu'elle les empêcherait de naître. Sans supposer, ce qui serait chimérique, que l'idée de cette responsabilité s'imposât à tous les citoyens comme un devoir inexorable, il suffirait qu'elle agît sur le plus grand nombre pour produire une très forte amélioration.
Remarquons qu'un pareil changement dans les mœurs
i. Pour l'étude complète de celte question, voir Marion : La solidarité morale.
entraînerait comme conséquence cette réforme des lois dont nous parlions plus haut. L'institution rationnelle des peines, problème que n'ont pas encore traité les législateurs de profession, doit être une méthode de sélection, semblable à certains égards aux procédés des éleveurs, et qui aurait son efîet dans l'avenir.
Mais il ne faudrait pas avec certains auteurs se livrer aux illusions d'un optimisme trop consolant, ni croire qu'une pratique intelligente des lois de l'hérédité puisse faire des miracles et réaliser la chimère à la mode d'un = progrès sans fin. Tout ce qu'on peut obtenir par l'hérédité se réduit en définitive à une sélection consciente et raisonnée qui aura pour but unique un accroissement de civilisation, et ce but ne peut être atteint que par une culture intense des dons intellectuels et moraux de l'homme. Cet accroissement n'est pas une création métaphysique ; il a une base organique ; il consiste en un développement plus complet du système nerveux. On admet que le système nerveux de l'homme civilisé est plus vaste que celui du sauvage de trente pour cent, et certains auteurs rêvent pour l'avenir un gain analogue. Admettons, bien gratuitement, que cela soit possible. Il reste toujours vrai que le système nerveux deviendra une charge de plus en plus lourde pour l'organisme. Comment la supportera-t-il? Et cette modification en entraîne bien d'autres. Que produiront-elles?
Déjà on a fait remarquer « qu'il y a une relation manifeste entre un développement cérébral élevé et le retard de la maturité sexuelle ; que, là où il y a une fécondité exceptionnelle, il y a paresse d'esprit, et que, lorsque pendant l'éducation il y a eu dépense excessive d'action mentale, il s'ensuit fréquemment une infécondité complète ou partielle. Par suite, on doit s'attendre que l'évolution
que l'homme subira désormais cause avant tout une diminution dans sa puissance de reproduction *. »
A l'origine, l'excès de population a été la cause prochaine du progrès. Il a produit la diffusion de la race. Il a forcé les hommes à abandonner les habitudes de rapine pour l'agriculture. Il les a contraints à la vie sociale et a développé les sentiments sociaux. Mais, si l'excès de fécondité a rendu le progrès de la civilisation inévitable, le progrès de la civilisation doit nécessairement diminuer >la fécondité et finalement en détruire l'excès.
On s'est consolé de ce résultat en admettant que la qualité compensera la quantité. Il reste, néanmoins, incontestable que cet accroissement continu de puissance intellectuelle ne sera pas accompagné d'un pareil accroissement de force physique. Loin de là. A part les exceptions, on peut dire que l'homme perd d'un côté ce qu'il gagne de l'autre. L'adage rebattu « mens sana in corpore sano », s'il veut dire quelque chose, signifie un état moyen, physique .et moral. La rupture d'équihbre ne se fait pas impunément. L'excès de développement intellectuel, même s'il est bien supporté par les parents, est payé par les enfants. Tout n'est donc pas profit. Ce qui caractérise l'homme civilisé, c'est un développement extraordinaire, disproportionné de sen activité psychique; mais ce développement, quoi qu'on rêve à cet égard, est limité par la nature des choses ou entraîne la ruine de l'individu. . Nous pouvons maintenant résumer en quelques mots tout ce qui a été dit des conséquences, - psychologiques,
morales, sociales.
Notre individualité se compose de deux parties très inégales. L'une, la plus grande, la plus stable, la moms bruyante, comprend ces instincts semi-physiologiques
1. Voir Herbert Spencer, Principes de biologie, §§ 346 et 367.
qui se rattachent à la conservation de l'individu et de l'espèce, ces instincts moraux qui règlent nos actions, ces formes de la pensée qui rendent l'activité intellectuelle possible. — L^autre, la plus petite, est la partie consciente qui exprime les variations individuelles de notre corps et les mille influences de l'extérieur. La première représente l'espèce et la race; la seconde, l'individu, tout au plus la famille. D'ordinaire, ces deux éléments de nous-mêmes sont d'accord; les éléments spécifiques sont la base sur laquelle notre personnalité proprement dite appuie son fragile développement. Mais, qu'un désaccord éclate, et toute la puissance de l'hérédité apparaît aussitôt : ce que nous appelons notre moi, c'est-à-dire ce peu de nous-mêmes dont nous avons conscience, disparaît comme submergé. C'est que les puissants instincts qui sont l'espèce, qui sont prêtés, non donnés à l'individu, représentent une accumulation énorme de force, fixée par l'hérédité, pendant des générations sans nombre. Tout cela a été autrefois conscient; mais, en devenant peu à peu organiques, ces instincts n'ont rien perdu de leur efficacité.
On s'étonnerait moins de la prodigieuse puissance de tous les instincts qui tiennent à la conservation individuelle, si l'on pensait qu'ils sont le résultat d'une hérédité qui a agi pendant des siècles et que, malgré les apparences, ils sont l'expression de l'espèce, non de l'individu.
Et les instincts de reproduction, tout aussi puissants et parfois plus tragiques, ne sont-ils pas l'œuvre de l'hérédité? A cet égard, la théorie de l'amour de Schopenhauer nous paraît profondément vraie. Il suffit de la débarrasser de sa phraséologie métaphysique, des métaphores et des entités dont il abuse, pour voir que « ce génie de l'espèce avec ses réclamations infinies » c'est la puissance de l'hérédité. Ceux qui voudront bien relire
le charmant et profond chapitre : Die Melaphysik der Geschlechtsliebe, verront combien la traduction de cette métaphysique en une théorie physiologique et positive se fait aisément. Ces états complexes qui constituent la passion de l'amour, qui se traduisent par un choix, qui imposent une préférence : tout cela, comme le dit bien Schopenhauer, ce n'est que la broderie et l'accessoire. Mais le fond de l'amour, ce qui lui donne un caractère tragique, a sa racine dans l'espèce : cette puissance inexorable qui compte l'individu pour rien, le torture, le jette souvent à une mort volontaire, que serait-elle donc, sinon la puissance souveraine de l'espèce, un instinct maintenant aveugle, qui, fixé par l'hérédité, s'est répété cliez tous les êtres vivants des milliards de fois pendant des milliers d'années?
Nous l'avons répété à satiété : ce qui frappe les yeux ne donne qu'une faible idée de la toute-puissance de l'hérédité. Dans l'hypothèse de l'évolution, tous les êtres actuellement vivants ne sont que le résultat de différenciations progressives. L'hérédité, sous ses formes les plus stables et les moins conscientes, nous en fait souvenir. « Il me semble, dit Darwin dans une belle conclusion qu'il faudrait transcrire tout entière, que nous devons reconnaître que l'homme, avec toutes ses nobles quaUtés, la sympathie qu'il éprouve pour les plus ravalés, la bienveillance qu'il étend non seulement à ses semblables, mais encore aux êtres les plus humbles; l'intelligence divine qui lui a permis de pénétrer les mouvements et la constitution du système solaire , - l'homme avec toutes, ces facultés d'un ordre si éminent, conserve encore dans son système corporel le cachet indélébile de son origme mférieure » Nous pouvons en dire autant de son « système mental. » L'étude qui précède nous l'a assez de fois montre.
i. De la Descendance de riiomme, t. II : Conclasion.