‹ L'hérédité psychologique [electronic resource]Chapitre 47 sur 113 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

l'hérédité psychologique morbide

Au début de ce travail, dans l'inlroduction consacrée à l'hérédité physiologique, nous avons montré rapidement que les maladies sont transmissibles, comme tous les caractères de structure externe ou interne, comme tous les modes variés de l'organisation à l'état normal. La même question se pose maintenant dans l'ordre psychologique. Les modes de la vie mentale sont-ils transmissibles, sous la forme morbide, comme sous la forme normale ? L'étude des maladies de l'esprit apporte-t-elle son contingent de faits en faveur de l'hérédité?

L'affirmation n'est pas douteuse. La transmission des anomalies psychologiques de toute sorte, soit des passions et des crimes dont nous avons parlé, soit de la foHe dont nous allons parler, est si fréquente, que les esprits les plus inattentifs en ont été frappés, et que l'hérédité psychologique morbide est admise par ceux-la mêmes qui ne soupçonnent pas qu'elle n'est au'un aspect d'une loi beaucoup plus générale.

On a beaucoup discuté pour savoir si toutes les maladies

l'hérédité psychologique morbide 139 mentales ont une cause organique, les uns l'affirmant, les autres le niant.

Quand on s'en tient aux faits palpables, visibles, constatés et acceptés par tous, il se rencontre deux sortes de cas : ceux où aux désordres de l'esprit correspondent des altérations évidentes du tissu des centres nerveux; ceux où l'encéphale ne présente au contraire aucune altération appréciable.

C'est en se fondant sur les faits de la seconde catégorie que quelques aliénistes, dont le plus célèbre est Leuret, ont soutenu que la folie peut avoir des causes purement psychologiques. « Physiologie, pathologie, science des faits et des lois de la pensée ou de la passion, observations cliniques et microscopiques, expérimentation thérapeutique, tout concourt, dit-il, à ruiner cette thèse absolue : que la folie a toujours et nécessairement son foyer dans une altération des organes : tout concourt à donner les caractères de l'évidence à cette définition de la folie' : « La folie consiste dans l'aberration de l'entendement.... et les causes qui la produisent appartiennent le plus souvent à un ordre de phénomènes complètement étrangers aux lois de la matière. » Malgré ces affirmations catégoriques, la thèse de Leuret a trouvé de jour en jour moins d'adhérents, même chez les philosophes. C'est qu'au fond elle ne repose que sur notre ignorance et notre impuissance; elle se réduit à dire que, dans beaucoup de cas, il n'y a pas de cause physique, puisque nous n'en voyons pas. Mais, au delà des limites que la puissance du microscope ne dépasse pas, il se produit des phénomènes qui, quoiqu'ils ne soient pas appréciables à nos sens, n'en sont pas moins matériels. D'ailleurs, l'idée d'une maladie de l'esprit, indépendante de toute cause organique, est si inintelligible que les spiritualistes eux-mêmes l'ont rejetée,

et que l' on s'accorde à reconnaître que la cause de la folie est toujours un état morbide de organes; que l'aliénalion est, comme les autres, une maladie physique dans sa cause, quoiqu elle soit mentale dans la plupart de ses effets

Puisque la folie a pour cause immédiate quelque affection morbide du système nerveux, et que toute partie de l'organisme est transmissible, il est clair que l'bérédité des affections mentales est la règle. Que l'on considère la pensée comme une simple fonction du système nerveux, ou au contraire le système nerveux comme une simple condition de la pensée, il importe peu ici. Notre psychologie expérimentale, confinée dans les faits, renvoie à la métaphysique toute recherche des causes premières.

Ce qui est plus embarrassant, ce sont les métamorphoses de l'hérédité. Très souvent les névropathies ne se transmettent qu'en se transtormant. Les convulsions des ascendants peuvent se changer en hystérie ou épilepsie, chez les descendants. On cite un cas où l'hyperesthésie du père s'est irradiée chez ses petits-enfants et a produit la monomanie, la manie, l'hypocondrie, l'hystérie, l'épilepsie, les convulsions, le spasme... Les faits de ce genre abondent. Pour nous en tenir aux métamorphoses d'ordre psychologique, rien n'est plus fréquent que de voir la folie devenir

1 Voir Lemoine, L'aliéné, p. lOS-137. L'hypothèse de causes purement psychologiques de la folle a conduit Heinroth à écrire les lignes suivantes nui valent la peine d'être citées : • j. „

Tu folie est la perte de la liberté morale ; elle ne dépend jamais d une cause physique; elle n'est pas une maladie du corps, mais une maladie de 'esprit uu péché. Klle n'est pas et ne peut pas être héréditaire, parce aue le moi pensant, Tâme, n'est pas héréditaire. Ce qu'il y a de t,-an missible par voie dé génération, ce sont le tempérament et la constil.i- Sn contre lesquels celui qui a des parents aliénés doit reagir pour ne nas devenu- fou L'homme qui a, pendant toute sa vie, devant les yeu.^ ?t dans îë cœur, l'image de Dieu, n'a pas à craindre de jamais perdre la raison, etc. »

l'hérédité psychologique morbide 141

suicide ou le suicide devenir folie, alcoolisme, hypocondrie. « Un orfèvre, guéri d'un premier accès d'aliénation mentale causée par la révolution de 1789, s'empoisonne ; plus tard, sa fille aînée est prise d'une attaque de manie qui se change en démence. Un de ses frères se donne un coup de couteau dans l'estomac. Un second frère s'abandonne à l'ivresse et finit par périr dans la rue. Un troisième refuse toute nourriture, par suite de chagrins domestiques, et meurt d'anémie. Une deuxième sœur, pleine de travers, se maria, eut un fils et une fille : le premier meurt aliéné et épileptique ; la seconde perd la raison durant une couche, devient hypocondriaque et veut se laisser mourir de faim. Deux des enfants de cette même dame meurent d'une fièvre cérébrale; une troisième meurt sans avoir voulu prendre le sein^. » Ce cas est l'un des plus instructifs : d'autres plus obscurs nous laissent entrevoir des rapports curieux entre le talent et la folie. Bien avant la fameuse proposition de Moreau (de Tours) sur le génie, Ginlrac avait remarqué le fait suivant : Un père atteint de folie a des fils de talent qui remplissent avec distinction des emplois publics. Leurs enfants semblent d'abord sensés, mais à vingt ans deviennent fous.

Nous réservons pour plus tard la question difficile des métamorphoses de l'hérédité 2. Nous ne pouvons cependant échapper à la nécessité d'en donner ici quelques exemples, car il y a un groupe de névroses pour lesquelles la transmission n'est bien souvent qu'une transformation.

Les maladies nerveuses ont été très bien étudiées sous le rapport de l'hérédité, qui, nulle part, n'est plus mani-

1. Piorry, Du l'hérédité dans les maladies, p. 169. Voir aussi Muudsley, Patholoçnj of Mind, 244-2b6.

Page 1