Michelet, Histoire de France, t. XIU
LES LOIS DE l'hérédité 209
Quand l'enfant ressemble à l'un de ses deux parents à l'exclusion de l'autre, l'exclusion n'est qu'apparente. Le parent dont l'influence paraît anéantie peut reparaître à la génération suivante ou plus tard.
On remarquera aussi que la question débattue plus haut : « si l'hérédité est plus fréquente entre les sexes de même nom qu'entre les sexes de nom contraire, » perd beaucoup de son importance quand on considère l'hérédité dans la suite des générations. Quand on voit le père reparaître dans sa fille et finalement dans son petit-fils, la mère dans son fils et finalement dans sa petite-fille, on croit volontiers qu'à la longue chaque sexe reprend ses droits, quand il ne les a pas pris tout d'abord.
Enfin l'hypothèse des caractères latents donne une explication plausible et simple de tous les phénomènes de retour, en hgne directe ou en ligne collatérale.
Il est clair d'ailleurs que ces formules ne peuvent aspirer à donner une explication complète d'un fait aussi . fuyant et aussi complexe que la transmission héréditaire. Nous n'avions qu'un but : montrer qu'on la conçoit d'une façon étroite quand on la restreint à deux générations, et que les faits paraissent moins étranges dès qu'on les embrasse dans leur totalité. Nous voulions mettre aussi dans tout son jour le caractère merveilleusement tenace de l'hérédité. Sa loi, c'est la transmission absolue, et, contre tous les obstacles qui tendent à l'affaibhr ou à l'anéantir, elle lutte sans trêve ni relâche, perdant sur la route beaucoup de forces, s'éparpillant pour ainsi dire jusqu'à faire croire qu'elle n'est plus. Et pourtant, quand nous voyons les mêmes caractères reparaître quelquefois après cent générations, rien n'est plus propre à faire réfléchir. On peut dire que l'hérédité vérifie à sa manière l'axiome : Rien ne se perd. Avec son caractère de solidité invincible, RiBOT. — Ilércditc. 14
de persistance obstinée, elle nous apparaît comme un de ces nombreux liens inflexibles, par lesquels la toutepuissante Nature nous emprisonne dans la nécessité.
Il nous reste maintenant à voir comment on a essayé de soumettre les laits d'hérédité au contrôle du nombra.
CBAPJTRE III
Nous avons commencé par recueillir un grand nombre de faits empruntés à la physiologie, aux maladies mentales, à la psychologie animale ou humaine, à l'histoire, — faits de toute sorte, propres à montrer toutes les variétés de la transmission héréditaire. Puis, essayant do dégager ce qu'il y a de constant dans la production de ces phénomènes, nous avons posé l'hérédité à titre de loi biologique, les exceptions n'étant, comme nous le verrons ci-après, que le résultat de causes perturbatrices et nous avons cherché les diverses formes de cette loi.
Peut-on aller plus loin? Est-il possible de soumettre les lois de l'hérédité à une détermination quantitative? Un auteur qui s'est beaucoup occupé de cette question, M. Gaiton l'a soutenu dans son livre Hereditary Genius (1869). Nous allons dire brièvement quelle méthode il a employée et à quels résultats il est arrivé.
Le livre de M. Galton a des mérites et des défauts assez communs dans les travaux anglais : on y trouve beaucoup
de chiffres et de faits, peu d'idées générales. Sa méthode est purement statistique. Ses recherches ont pour objet non l'hérédité en général, ni même l'hérédité psychologique, mais cette simple question : Le génie est-il héréditaire et en quelle mesure? Étant donné un homme éminent ou illustre quelle chance avons-nous de lui trouver un père, un grand-père, un fils, un petit-fils, un frère, etc., illustre ou éminent? Pour y répondre, il a fouillé dans la biographie des grands hommes, dressé leur généalogie, recherché leurs parentés, comparé des résultats, étabh des moyennes, et voici à quoi il est arrivé :
Il s'est d'abord essayé dans un travail partiel sur les Juges d'Angleterre de 1660 à 1865. Ces juges, au nombre de huit, constituent la plus haute magistrature anglaise et sont, assure-t-il, de l'avis de tous, des hommes exceptionnels. Leur biographie est connue, leurs parentés le sont aussi; il y a donc là une bonne somme de faits qu Ton peut grouper, pour voir ce qui en doit sortir.
Durant ces deux cent cinq ans, il y a eu 286 juges, et parmi eux l'auteur en a trouvé 112 qui ont eu un ou plusieurs parents illustres. Ainsi la probabilité qu'un juge ait dans sa famille un ou plusieurs membres illustres dépasse le rapport de 1 à 3. Ceci nous paraît déjà un résultat assez frappant.
Passant de ces résultats généraux aux détails, on peut montrer comment cette probabilité décroît en passant des parents du premier degré (père, fils, frère) aux parents du second degré (grand-père, oncle, neveu, petit-fils) et
1. Il y a, dit-il, actuellement dans les Iles Britanniques ^^'^l^^^' f^ mâ e au-dessus 'de cinquante ans; parmi eux, y^^^^J^'^^^^^^^^^^^ pt >;nn .iminpnts Sur un million d'hommes, il y en aura donc 42û illusties e ïoSS " L'auteur affirme être arrivé à ces mêmes chiffres par plu-
eu Sodés : par le dépouillement du Dictionnaire anglais d = contemporains, de la notice nécrologique du rimes pour 1 année 1868, etc., etc. Ses résultats ont été sensiblement les mêmes.
aux pcarents du troisième degré (bisaïeul, grand-oncle, cousin germain, petit-neveu).
Supposons 100 familles de juges : appelons N le membre le plus éminent de chaque famille. Le calcul des moyennes montre que le nombre de leurs parentés illustres se répartit ainsi : père, 26; frère, 35; fils, 36; — grand-père, 15; oncle, 18; neveu, 19; petit-fils, 19; — biciïeul, 2; grand-oncle, 4; cousin germain, 11; petitneveu, 17. C'est ce qu'on saisira mieux au reste dans le tableau qui suit :