Philosophie zoologique. Disc, prélim
essentiel d'être une correspondance. M. Herbert Spencer a montré comment la vie physiologique consiste en une correspondance entre l'être et son milieu comment dans cette somme d'actions et de réactions qui constituent la vie il y a « un ajustement continuel des rapports internes aux rapports externes », en sorte que le degré de vie varie comme le degré de correspondance, la vie parfaite étant la correspondance parfaite. Mais la vie mentale est comme la vie du corps une correspondance. Penser ou, connaître, c'est avoir en nous certains états qui correspondent à certains états hors de nous, et cette correspondance a aussi tous les degrés possibles, du protozoaire à l'homme, en sorte que le degré de la connaissance a pour mesure le degré de la correspondance. Entre la vie et la pensée, il y a donc d'autres différences que d'une correspondance partielle à une correspondance totale, d'une correspondance imparfaitement unifiée (la vie) à une correspondance parfaitement unifiée (la conscience), enfin — et là est le mystère — d'une correspondance inconsciente à une correspondance consciente. Si nous pouvions savoir comment le simultané devient successif, comment la pluralité devient unité, nous pourrions dire comment la pensée sort de la vie. C'est cette métamorphose qu'on croit pouvoir expliquer par l'hérédité. Sans vouloir donner gain de cause à cette doctrine, remarquons pourtant que la pensée n'est possible qu'au moyen de certaines formes qui lui servent de cadre ; que si ces formes sont liées à un certain état du cerveau, comme il est plus que probable, et que si cet état du cerveau est lui-même le résultat d'une évolution lente, il n'est guère possible d'échapper à cetts
1. Principles. of biology. Pai- exemple, il faut qu'il y ait dans ime plante certains changemenls qui correspondent aux chaugeaieuts de sou milieu (humidité, sécheresse).
conclusion que les formes de la pensée sont le résultat d'une évolution dans l'espèce.
Tout état de l'esprit, même le plus fugitif, supposant un état cérébral correspondant, il faut bien admettre que ces notions de temps, d'espace, de cause, quelle qu'en soit la nature, supposent aussi des conditions cérébrales. Que l'on considère ces conditions' comme statiques ou comme dynamiques, comme une disposition acquise du cerveau ou comme un processus qui se reproduit à chaque instant, cela importe peu. 11 reste toujours vrai que l'évolution de la pensée et même de ses conditions reste dépendante de l'évolution du cerveau. Déjà Gratiolet, dont on n'a jamais révoqué en doute le spiritualisme, disait « qu'il est évident pour lui que les analyses ontologiques des philosophes et surtout cette distinction première des idées de temps et d'espace, ont été écrites d'avance dans les préordinations de l'organisation animale. » Admettez en pins l'évolution, et le transformisme ne sera pas loin de gagner son procès.
Ain^si, dans cette hypothèse, des milliers d'années se seraient écoulées sans que la pensée pût se produire sur notre terre. Ni les animaux chez qui les propriétés fondamentales de l'animalité sont diffuses dans la masse de l'organisme (protistes, protozoaires) \ ni ceux dont les ganglions sont à peu près indépendants, ni ceux chez qui il y a un commencement d'unité n'ont pu arriver à la conscience : leur vie psychique doit être un état confus où le sujet ne se distingue pas de son objet. Ce n'est que chez les animaux supérieurs, et peut-être chez l'homme seul, que le cerveau, sorti d'une évolution graduelle, façonné par
1. Les premiers animaux chez qui se produise la diffôrpn-intion du système uerveux sout les polypes bydraires : ou trouve chez eux des cellules uévro-musculaires.
d'innombrables actions et réactions que l'hérédité a conservées et transmises, a pu devenir l'instrument de la pensée.
Le transformisme applique ainsi rigoureusement au règne de la pensée la mèmQ hypothèse qu'au . règne de la vie. Ici, de trois ou quatre types primitifs, peut-être d'un seul, il fait sortir toutes les espèces. Là, d'un petit nombre d'actes psychiques très simples, peut-être d'un seul, il fait sortir la variété infinie des instincts, des intelligences, des sentiments et des passions. Nous avons essayé de faire voir comment cette hypothèse peut se comprendre et s'établir ; pour notre part, nous ne voulons ni l'accepter ni la rejeter.
Pour l'accepter, il faudrait qu'elle fût vérifiable par l'expérience ou démontrable par la logique. La vérification expérimenlale consisterait à montrer que cette hypothèse est d'accord avec tous les faits, , qu'elle peut être dans sa totalité soumise à leur contrôle, et il n'en est rien. La démonslration logique consisterait à faire voir que cette hypothèse seule, à l'exclusion de toutes les autres, explique les faits, et cette démonstration par l'absurde n'est pas possible.
Pour la rejeter, il faudrait qu'il y eût en elle quelque contradiction logique, ce qui n'est pas. On l'a pourtant soutenu. On a objecté que, en retranchant couche par couche les expériences successivement accumulées, nous arrivons au noyau primitif de cette stratification, c'est-à-dire à des premières expériences, et que ces prémières expériences supposent elles-mêmes une faculté d'organiser. Mais c'est faire une pétition de principe, c'est prendre pour accordé ce qui est en question, ce que l'évolutionisme conteste. 11 soutient une thèse morphologique, et on le somme de résoudre un problème d'anatomie. On considère comme créé de toutes pièces, ce qu'il considère comme résultant
d'une succession de formes. On en revient à la théorie des petites statues toutes faites. C'est en vertu d'un pareil raisonnement qu'on soutenait que le « germe » devait ressembler eu petit à l'adulte mais l'embryologie nous a habitués à des conceptions tout autres.
Encore une fois, l'expérience seule pourrait décider en dernier ressort. Nous voulions seulement faire voir que cette hypothèse n'implique aucune contradiction ; rappeler que la faculté de penser est précédée par la faculté de sentir, qui ne suppose aucune condition de formes.
D'ailleurs, cette genèse évolutive des formes de la pensée que le transformisme place dans l'espèce, tout le monde l'admet dans l'individu. L'individu ne peut penser (au sens exact du mot) tant que son cerveau n'est pas développé, et si la pensée véritable, c'est-à-dire enfermée dans ses formes constitutives, se produit brusquement, ce qui est douteux, on ne voit pas pourquoi ce qui a heu dans l'individu n'aurait pu aussi, à un certain moment, avoir lieu pour l'espèce. Dire que les objets des formes constitutives de la pensée (temps, espace, cause) n'ont pu modifier le cerveau, parce qu'ils n'existent pas dans la nature à l'état concret, n'est pas une difficulté non plus ; car, si on les considère avec Leibniz comme des rapports, il est assez naturel d'admettre que le cerveau peut être modifié non seulement par les choses, mais par les rapports entre les choses.
En descendant de cette région transcendante sur un terrain très humble, celui du vulgaire sens commun, on peut se demander si l'ensemble des notions désignées sous ce nom, si « la connaissance élémentaire des choses matérielles et spirituelles, la philosophie à la Benjamin Franklin » ' dont tout homme est pourvu (sauf 1 idiot et