De l'esprit, 3« discours
d'êtres, indépendant de l'éducation. Ainsi, parmi les animaux domestiques, les chiens épagneuls ou braques sont loin de montrer tous la même finesse de nez, le même art de poursuite, la même sûreté d'arrêt; les chiens de berger sont loin d'être doués tous du même instinct; les chevaux d'une même race de course diffèrent de vitesse, ceux de même race de trait diffèrent de vigueur. De même pour les animaux sauvages. Les oiseaux chanteurs ont tous naturellement le chant de leur espèce ; mais l'art, le timbre, la portée, le charme de la voix varient do l'un à l'autre. Pierquin va jusqu'à découvrir chez les chevaux et les chiens des imbéciles, des maniaques et des fous.
Chez l'homme, quelques exemples bien choisis suffisent pour montrer le rôle de l'innéité (qui n'est souvent que l'hérédité), et pour couper court à toutes ces explications incomplètes tirées de l'influence de l'éducation. On se ?appelle comment d'Alembert, enfant trouvé, élevé par la Teuve d'un pauvre vitrier, sans ressources, sans conseils, poursuivi par les railleries de sa mère adoptive, de ses camarades, de son maître qui ne le comprenait pas, n'en suivit pas moins sa voie sans se décourager et devint, à vingt-quatre ans, membre de l'Académie des sciences, ce qui ne fut que le commencement de sa gloire. Supposez-le élevé par sa mère, Mlle de Tencin, admis de bonne heure dans le salon fameux où se rencontraient tant d'hommes d'esprit, initié par eux aux problèmes scientifiques et philosophiques, affiné par leurs entretiens, et les adversaires de l'hérédité ne manqueraient pas de voir en son génie le produit de son éducation. — La bio- ^ aphie de la plupart des hommes célèbres montre que l'influence de l'éducation a été sur eux tantôt nuUe^ tantôt nuisible, faible le plus souvent. Si Ton prend les grands capitaines, c'est-à-dire ceux dont le début est le
plus facile à constater parce qu'il est le plus bruyant, on verra qu'Alexandre a commencé sa carrière de conquérant à vingt ans, Scipion l'Africain (le premier) à vingt-quatre ans, Gharlemagne à trente ans, Charles XII à dix-huit ans; le prince Eugène commandait l'armée d'Autriche à vingtcinq ans; Bonaparte l'armée d'Itahe à vingt-six ans, etc. Chez beaucoup de penseurs, d'artistes, d'inventeurs, de savants, la même précocité montre bien combien l'éducation est peu de chose au prix de l'innéité.
Nous croyons ramener l'influence de l'éducation à ses justes limites en disant : Elle n'est jamais absolue et n'a d'action efficace que sur les natures moyennes. Supposez que les divers degrés de l'inteUigence humaine soient échelonnés de telle sorte qu'ils forment une immense série linéaire qui monte de l'idiotie, qui est à un bout, au génie, qui est à l'autre bout. A notre avis, l'influence de l'éducation, aux deux bouts de la série, est à son minimum. Sur l'idiot, elle n'a presque aucune prise : des efforts inouïs, aes prodiges de patience et d'adresse n'aboutissent souvent qu'à des résultats insignifiants et éphémères. Mais, à mesure qu'on monte vers les degrés moyens, cette influence augmente. Elle atteint son maximum dans ces natures moyennes qui, n'étant ni bonnes ni mauvaises, sont un peu ce que le hasard les fait. Puis, si l'on s'élève vers les formes .supérieures de l'intelligence, on la voit de nouveau décroître et, à mesure qu'elle s'ap.oroche du plus haut génie, tendre vers son minimum.
L'influence de l'éducation est si variable, qu'on peut douter qu'elle soit jamais absolue. Sans emprunter des faits à l'histoire, qui ne s'occupe guère que des hommes éminents ou distingués, il suflît de faire appel à l'expérience de tout le monde, à ce que chacun sait, voit, entend tous les jours. Est-il rare de trouver des enfants
sceptiques dans les familles religieuses, ou religieux dans des familles sceptiques; débauchés au milieu des bons exemples; ambitieux, quoique nés dans une famille modeste et paisible? Et pourtant il ne s'agit ici que d'hommes ordinaires, dont la \ie se passe sur un petit théâtre et qui
meurent oubliés.
L'éducation est une somme d'habitudes : chez les peuples civilisés, elle forme un édifice si savant, si compliqué, si laborieusement élevé, qu'on reste étonné quand on l'examine en détail. Rapprochez le sauvage à l'état brut, de l'homme civilisé et instruit : quelle différence ! C'est qu'en réalité il y a six mille ans et plus qui les séparent. Oui, beaucoup de ces habitudes que l'éducation nous fait contracter ont coûté à l'humanité des siècles d'efforts. Il a fallu fixer en nous le travail conservé et accumulé de plusieurs centaines de générations. Il a fallu des milhons d'hommes pour inventer et perfectionner ces méthodes qui développent le corps, cultivent l'esprit, forment les mœurs. Pensez à ce qui est contenu dans ces mots : « une éducation accomplie. « Être façonné à la marche, à la course, a la lutte, à l'escrime, à l'équitation, à tous les exercices du corps ; posséder plusieurs langues, faire des vers, de la musique, dessiner, peindre, réfléchir et raisonner; être plie aux coutumes, aux usages, aux conventions sociales : chacun de ces actes et bien d'autres ont dû devenir une habitude, un mode presque machinal de notre vie, et c'est de la fusion de ces habitudes que résulte l'éducation parfaite. Il a fallu créer en nous, par une foule de procédés artificiels une seconde nature qui enveloppe si bien la première qu'elle paraît l'avoir absorbée. Mais, le plus souvent, il n'en est rien. Il n'est pas rare de trouver, de DOS iours, dans des familles haut placées, même pnncières, des hommes que cette éducation savante recouvre,
LES CONSÉQUENCES MORALES DE L'nÉRÉDITÉ 331
mais n'entame pas : elle n'est qu'un brillant vernis qui, au premier choc, tombe en écailles, et alors la vraie nature, c'est-à-dire la brute, apparaît avec ses instincts sauvages et ses appétits débridés; d'un seul coup elle brise tous les liens dont la civilisation l'avait enveloppée et se retrouve dans la barbarie comme dans son pays natal. On s'étonne quelquefois que des peuples très civilisés, doux, humains, charitables en temps de paix, dès que la guerre éclate, s'abandonnent à tous les excès : c'est que la guerre, étant le retour à l'état sauvage, ressuscite la nature primitive de l'homme, antérieure à toute culture, et la ramène avec ses hardiesses héroïques, son culte de la force et ses convoitises sans limites. « La civilisation, comme l'a dit Carlyle, n'est qu'une enveloppe, sous laquelle la nature sauvage de l'homme peut brûler à jamais d'un feu infernal. »
N'oublions jamais ces faits, et gardons-nous de croire que l'éducation puisse tout expliquer. Nous ne voulons d'ailleurs aucunement en diminuer l'importance. N'est-ce pas elle qui, par des siècles d'efforts, nous a faits ce que nous sommes? D'ailleurs, régner sur les natures moyennes est encore une belle part; car, si ce sont les natures supérieures qui agissent, ce sont celles-là qui réagissent; et l'histoire nous apprend que la marche de l'humanité résulte autant des réactions qui enrayent le mouvement que des actions qui le précipitent.
Nous pouvons maintenant examiner quel rôle joue l'hérédité dans la formation des habitudes morales. Notre tâche serait assez simple, si la genèse des idées morales et l'histoire de leur développement avaient été faites. Si
quelqu'un, se plaçant au point de vue de la doctrine de l'évolution, avait montré par quelles phases successives la moralité humaine a dù passer pour s'élever des formes inférieures de la vie sauvage aux formes supérieures de la civilisation actuelle; si les divers moments de ce progrès avaient été marqués de façon qu'on pùt suivre leur filiation logique et comprendre pourquoi l'un a précédé et l'autre a suivi, en quoi le premier a été la condition du second, il nous serait plus facile de découvrir le rôle de l'hérédité, comme facteur de ce développement. Malheureusement, la genèse des idées morales n'a jamais été tracée d'une manière complète; et c'est une œuvre qui ne peut être tentée que par un maître. Nous sommes donc réduits à essayer ici une grossière et informe ébauche.
Pour faire ce travail, il y aurait deux méthodes possibles : ou bien, en procédant par analyse, partir des idées morales actuelles, manifestées dans les mœurs, les lois, les opinions des peuples civilisés, et de là remonter le cours de l'histoire, en retranchant tous les sentiments de formation nouvelle, pour arriver ainsi, de simplifications en simplifications, à la base, à la condition essentielle de toute morale; — ou bien, en procédant par synthèse, partir des sociétés les plus grossières, puis, à l'aide de l'anthropologie, de là psychologie, de la linguistique et de l'histoire, déterminer l'évolution des idées morales et leur marche continue du simple au complexe. Il y a de toute nécessité un moment où l'histoire nous fait défaut : comme l'histoire est la conscience des peuples civilisés, il lui faut la continuité des traditions orales ou écrites; et comment cette continuité existerait-elle chez des peuplades sans arts, sans monuments, qui vivent strictement au jour le jour? Mais, là où l'histoire manque, l'anthropologie peut servir encore de guide.
Il ne s'agit pas ici, remarquons-le, d'entreprendre cette tâche, mais de laisser entrevoir le rôle que l'hérédité a pu jouer dans la genèse des idées morales.
D'abord remarquons que l'acte moral comprend un grand nombre d'idées, de jugements et de sentiments; comme l'influence de l'hérédité sur le développement de la sensibilité et de l'intelligence a déjà été établie, il en résulte que l'hérédité a aussi une grande influence sur la formation des habitudes et des idées morales : l'hérédité morale n'est qu'une forme de l'hérédité psychologique. Ici donc, comme dans le précédent chapitre, l'hérédité peut être considérée sous deux formes, selon qu'elle conserve ou qu'elle crée les habitudes morales.
Insister sur son rôle conservateur, ce serait tomber dans des redites inutiles. D'ailleurs le maintien des habitudes morales dépend pour une bonne part de l'éducation et des institutions sociales.
Son rôle dans la genèse de ces habitudes est bien plus obscur, mais plus important pour nous. Voyons, malgré les difEcultés du sujet, comment il peut se concevoir^et essayons de poser d'abord le problème en termes clairs.
Actuellement, chez tous les peuples civilisés, les principes les plus généraux de la morale sont les mêmes. Je ne crois pas qu'on élève, à cet égard, de doutes sérieux, bien qu'une nation, une secte ou une caste puisse considérer comme obhgatoires des pratiques ridicules pour nous Due ces prmcipes généraux viennent d'un sens moral, ou d'un impératif catégorique gravé en nous, ou d'une organisation de 1 expérience (utilité) : tout cela nous est indifférent pour le moment. Ces principes généraux n'ont en définitive rien de mystique. Ils ne sont que les conditions d'existence de toute vie sociale. La société même la plus simple ne peut vivre que dans des conditions déterminées. Sup- ,
posez une société dont les membres considèrent comme bon ou simplement indifférent de s'entre-tuer, de s'entrevoler, où les parents abandonnent leurs enfants, où les enfants maltraitent leurs parents : il est parfaitement clair qu'une pareille société ne pourra subsister; elle périra par un vice inhérent à sa constitution même. Autant vaudrait dire qu'un acéphale ou un hydrocéphale pourra vivre et se perpétuer, ce qui serait une absurdité physiologique. Il est inévitable que tout monstre, que tout organisme qui est en dehors des conditions normales d'existence, périsse ; cela est aussi vrai du corps social. Or la morale, réduite à ce qu'elle a d'essentiel, consiste en ces conditions d'existence sans lesquelles l'homme disparaît. Il n'y a donc pas là de convention, et il est bien vrai de dire que la morale est naturelle, puisqu'elle est une conséquence nécessaire de la nature même des choses. On peut dire de même qu'elle est immuable, nécessaire, impérative, non en prenant ces mots dans le sens vague, transcendant et insaisissable qu'on leur donne en général, mais dans un sens précis, positif, incontestable, car' ils signifient que sa stabilité est celle de la nature et sa nécessité celle de la
logique \ . x i
Si de l'époque actuelle, nous remontons a travers le moyen âge jusqu'à l'époque gréco-romaine, nous retrouwns ces mêmes principes fondamentaux solidement établis dans les lois et les écrits des philosophes. Remontons encore • ils sont inscrits dans les monuments égyptiens, dans le code mosaïque, dans les lois de Manou et les livres sacrés de la Chine : documents qui sont eux-mêmes 1 echo
\. Bain distia,u^ dans les a^^-;^^^^^^- .elles qui -^'^--X"ce\"s qrsot^^^ P- -^^^-^V
?fs™t etïïi« -ï^les suivant les temps et les pays iU. Emotions and the WiU, p- 2G9).
d'une tradition plus ancienne. Mais ces cinq ou six mille ans représentent la période de consolidation de la morale," non sa période de création. Au delà de ce passé lointain, qu'y avait-il? que s'est-ii passé?
Deux hypothèses sont seules possibles : ou bien que l'homme apparut alors, armé de toutes pièces, portant en lui la loi morale tombée du ciel; ou bien que, durant cette période obscure, les bases de la morale ont été posées peu à peu et affermies par l'hérédité.
La deuxième hypothèse a pour elle toutes les raisons qui appuient la doctrine générale de l'évolution, dont elle n'est qu'un cas. Aussi comprend-on que l'une des tentatives les plus ingénieuses qui aient été faites pour expliquer la genèse du sens moral soit due à Darwin K
Remarquons d'abord — ce point est très important — que la moralité de l'homme est un résultat de la sociabilité. L'homme est devenu moral parce qu'il était sociable. La morahté a influé à son tour sur l'état social; mais, avant de devenir une cause, elle n'a été qu'un effet. C'est donc dans les instincts sociaux que la morale prend sa source.
Or, « à en juger par analogie avec la grande majorité des quadrumanes, les ancêtres primitifs de l'homme devaient être sociables. » Ainsi se sont formées de petites tribus. Celles-ci — de même que les sauvages actuels — ne considéraient probablement « les actions comme bonnes ou mauvaises qu'autant qu'elles affectaient d'une manière apparente le bonheur de la tribu, non celui de l'espèce ni de l'individu considéré comme simple membre de l'association. Le sens moral est ainsi primitivement dérivé des
1. La descendance de riiomme, ch. WL Voir aussi Clifford, Lectures and Essays; Herbert Spencer, The Data of Ethics, ch. VII, et Lettre à Mill dans Bains Mental and moral science. On trouvera «n excellent exposé de la tbese de Darwin dans Gayau, La morale œiglaise contemporaine.
33t) LES CONSÉQUENCES
instincts sociaux, l'an et l'autre se rattachant d'abord ■ exclusivement à la communauté. » Les tribus chez qui les instincts sympathiques étaient trop faibles ou trop instables ont dû périr. La sélection naturelle a assuré la survivance des plus aptes, de celles qui avaient au plus haut degré le sentiment de la solidarité sociale
Gomment, chez l'homme primitif, les instincts égoïstes, si intenses, si désordonnés, ont-ils pu être maîtrisés par les instincts sociaux qui seuls renfermaient les germes de la moralité? Darwin a montré en détail (p. 91 etsuiv.) comment les instincts les plus durables l'emportent naturellement sur ceux qui sont moins persistants. Il y a aussi un facteur dont il faut tenir compte : c'est l'évolution de Tintelligence. C'est ainsi qu'à la longue l'homme primitif en est venu à comprendre l'importance des vertus individuelles (empire sur soi-même, tempérance, etc.) et que les bases de la moralité ont été complètement assises.
Mais n'oublions pas que la forme de la morale est conditionnée par la forme antérieure des instincts sociaux. Tels instincts sociaux, telle morale; d'autres instincts sociaux, une autre morale. C'est ce que Darwin fait très bien comprendre par l'exemple suivant : « Si les hommes se produisaient dans des conditions identiques à celles des abeilles, il n'est pas douteux que les femelles non mariées considéreraient comme un devoir sacré de tuer leurs frères, et les mères chercheraient à détruire leurs filles fécondes, sans que personne trouvât à y redire » Nous n'avons pas à suivre la genèse du sens moral dans
1. « On ne peut douter que, si la triste histoire de notre race avait été conservée dans tous ses détails, nous aurions de nombreux exemple, de tribus qui ont péri pour avoir été incapables de concevo.i uu .y.tème social ou les restrictions qu'il impose. « (Bam, The Emot. and the Will,i>. 271.)