Chapitre iv
LES CONSÉQUENCES SOCIALES DE l'hÉRÉDITÉ
Il serait hors de notre sujet et au-dessus de nos forces d'examiner ici en détail les conséquences sociales de l'hérédité. Si l'on voulait les suivre dans les mœurs, la législation des divers peuples, les institutions civiles ou politiques, les modes de gouvernement, il faudrait recommencer un nouveau livre. L'hérédité se présente à nous sous deux formes : l'une naturelle, l'autre instituée. Nous n'avons étudié que la première, et encore en nous restreignant à un seul de ses aspects, le côté psychologique; nous n'avons pénétré qu'incidemment sur le terrain de la physiologie, pour lui demander des secours et un appui. Il sulEra donc, pour clore ce travail, de montrer comment l'hérédité d'institution découle de l'hérédité 'naturelle, et de rattacher ainsi les effets à la cause.
Tous les peuples ont eu une foi, au moins vague, à la transmission héréditaire. Les faits l'imposaient. Il serait même possible de soutenir que cette foi a été plus vive dans les temps primitifs qu'aux époques civilisées. C'est de cette foi naturelle qu'est née l'hérédité d'institution. Il est certain que des raisons sociales, pohtiques, ou même
des préjugés, ont dû contribuer à la développer et à l'affermir; mais il serait absurde de croire qu'on l'a inventée. Les caractères que nous avons déjà plusieurs fois reconnus dans l'hérédité — nécessité, conservation, stabilité — se retrouvent logiquement dans les institutions qui en dérivent. En exposant le rôle de l'hérédité dans l'institution de la famille, des castes, de la noblesse, de la souveraineté, nous nous attacherons surtout à mettre ce point en lumière.
Mais il convient auparavant de dire un mot de deux questions très discutées, qui sont d'une haute importance sociale : les conséquences du croisement des races humaines et des mariages consanguins; elles forment la transition de l'hérédité naturelle à l'hérédité instituée.
Il faut d'abord être fixé sur le sens de ce terme : le croisement des races humaines. Actuellement, il existe dans l'humanité trois grands types bien tranchés et admis de tous : européen, nègre, mon gotique. Leurs différences intellectuelles, morales, sociales (les seules qui nous importent) sont grandes, leurs apports dans l'œuvre de la civilisation très inégaux.
Quand deux de ces éléments se croisent, l'un inférieur l'autre supérieur, le second fmit-il par l'emporter, en sorte qu'à la longue il en résulte un profit net pour l'humanité? Le mélange de deux races inégales tend-il à faire disparaître la moins parfaite des deux ? — L'importance théorique et pratique de cette question est évidente.
Elle semble facile à résoudre, puisque c'est une question de fait. En portant la population totale du globe à
1350 millions, les métis comptent pour 12 à 13 millions * environ. C'est un nombre considérable d'expériences, répétées dans les circonstances les plus variées. 11 semble donc que le métissage fournisse tous les éléments d'une solution scientifique, et cependant la question est loin d'être résolue d'une manière définitive.
Les uns (Waitz, Martin de Moussy, Quatrefages) soutiennent que les métis sont au moins égaux en intelligence à leurs parents de la race supérieure, M. de Quatrefages, qui, chez nous, a le plus -vivement défendu cette thèse, en trouve des exemples dans les pays les plus différents : îles de la mer du Sud, Mexique, Brésil, République argentine, Paraguay, etc. % et il pense que, notamment dans l'Amérique du Sud, « une population se rapprochant
1. D'après Frédéric Mûller et Omalius d'Halloy. Ces chiffres sont d'ailleurs approximatifs.
2. Eu 1789, neuf matelots anglais, s'étant révoltés, abandonnèrent leur chef et s'établirent à Pitcairn avec six Taïtiens et quinze Polynésiennes. Une lutte s'engagea bientôt entre eux. Cinq blancs périrent; les femmes assassinèrent les Polynésiens; les quatre blancs et les dix femmes qui survivaient vécurent dans un état complet de polygamie. La guerre recommença entre les quatre Européens : deux furents tués; les deux qui survivaient résolurent de vivre en paix et de régénérer cette petite société, née au milieu du débordement de toutes les passions. En 1825, le capitaine Beechey visita Pitcairn ; il y trouva une population de soixantedix individus, « remarquable par ses belles proportions, sa force, son agilité, par une intelligence vive et prompte, par un ardent désir d'instruction, par des qualités morales dont il donne un touchant exemple. Incontestablement, cette société, toute métisse, était supérieure au moins à la très grande majorité des éléments qui lui avaient donné naissance. »
Au Brésil, où, les préjugés de couleur étant moins violents qu'ailleurs, les métis ont pu aspirer à se faire leur place dans la société, ils ont montre une supériorité artistique décidée sur les deux races mères. « La presque totalité des peintres et des musiciens brésiliens appartient à la race croisée, lis ont aussi des apUtudes scientifiques : plusieurs sont devenus en médecine des praticiens d'une grande distinction. »
Au Venézuéla, dit M. de Quatrefages, des mulâtres se sont distingués comme orateurs, publicistes, poètes.
Les auteurs les moins favorables aux métis leur reconnaissent, surtout •i ceux d'Amérique, « beaucoup d'intelligence, d'esprit et d'iraagina- 11 on . )) °
Pour plus de détails, voir ses ouvrages sur ÏEsoèce himuine, Rapuorl ^ur les progrès de Vanthropologie. ' -ff
sans cesse du type blanc finira par absorber toutes les autres : résultat d'une haute importance, puisqu'on déûtive, dans cette lutte des races, la victoire reste à celle qui apporte les éléments supérieurs. »
Les autres, plus nombreux (Nott, Gobineau, Agassiz^ Perier, Î3ally, etc.), soutiennent au contraire que le croisement indéfini amènerait la dégradation ou même l'extinction de l'humanité. Ils posent en principe qu'aucune race métisse ne peut être supérieure à la meilleure de celles qui l'ont produite. A la vérité, ce principe en lui-même n'est pas inattaquable. Rien ne prouve que, dans le croisement de deux familles ou de deux races, tout se passe à la façon grossière de deux vins qu'on mélange. Il est bien possible que des caractères latents, que des aptitudes nouvelles se révèlent par le fait même du croisement, tout comme, en chimie, deux corps qui se combinent en forment un troisième qui a de nouvelles propriétés. Mais les faits montrent que le principe ci-dessus n^est pas une simple thèse à priori; en général, ils sont loin d'être favorables aux partisans des croisements. Aux quelques exemples cités plus haut, leurs adversaires en opposent bien d'autres; ils rappellent notamment que, partout où les races conquérantes ont esquivé le métissage, la colonisation a été prospère i. Ils montrent que les croisements entre types profondément distincts sont souvent stériles
' 1 En ce qui concerne le Brésil, Agassiz écrit : « Ceux qui meUent en doute les pernicieux effets du mélange des races et sont tentes par une fausse Philantliropie de briser toutes les barrières pla.cees entre elles, SeSt aller au Brésil. Il leur serait impossible de mer la décadence résultait des croisements, qui ont lieu dans ce pays plus argement que mrCt ailleurs Ils y verraient que ce mélange efface les meilleures Sudités ïo t du blanc, soit du noir, soit de Vlndien, et produit un ype mét s inde criptible, dont l'énergie physique et mentale s'est affaibl.e ... Rprecrons les lois de la nature, et, dans nos rapports arec les noirs, STenoii dans' leur rigueur la plus grande l'intogrité de son type natif et la pureté du nôtre. » {Voyage au Brésil, p. 297.)
et ne parviennent jamais à constituer une race fixe. La décadence de Haïti et de Saint-Domingue, l'instabilité perpétuelle des républiques hispano-américaines leur paraît une conséquence sociale des croisements. Les races les plus fortes sont les plus pures. « Croiser toutes les races humaines, c'est aller contre le grand principe de la civilisation : la division du travail. Chaque race peut trouver son adaptation; l'important est de la déterminer et de l'y maintenir »
Je ne quitterai pas ce sujet sans noter un fait psychologique dont les conséquences sociales sont importantes chez l'homme; comme nous l'avons vu ailleurs chez les animaux, le croisement peut ramener des caractères perdus, produire un retour en arrière. Ce fait a été noté par plusieurs bons observateurs.
Darwin signale, chez quelques métis, un retour vers les habitudes de la vie sauvage. « Tous les voyageurs ont remarqué la dégradation et les dispositions sauvages des races humaines croisées. Personne ne contestera qu'il existe des mulâtres ayant le caractère et le cœur excellents, et il serait difficile de rencontrer une réunion d'hommes plus doux et plus aimables que les habitants des îles Chiloé, originaires d'un mélange en proportions variées d'Indiens et d'Espagnols. D'autre part, il y a bien des années, je fus frappé du fait que, dans l'Amérique du Sud, les hommes provenant d'un mélange complexe de nègres, d'Indiens et d'Espagnols avaient rarement, quelle qu'en puisse être la cause, une bonne expression. — Après avoir décrit un métis du Zambèze que les Portugais lui signalaient comme un monstre d'inhumanité rare, Livinc
1. Dally D(cj. encycl. se. méd., art. GnorsEMENTo, Métis ; Périer, Mémoires delà Société d'anthropologie, Essai sur les croisements etimiques (mi)' ^ouhmto., hssai sur l'inégalité des races humains. '
stone dit : « On ne peut comprendre pourquoi les métis sont beaucoup plus cruels que les Portugais, mais le fait est incontestable. » Un habitant disait à Livingstone : « Dieu a fait l'homme blanc et Dieu a fait l'homme noir; mais c'est le diable qui a fait les métis. » Lorsque deux races, toutes deux inférieures, se croisent, les produits paraissent être éminement mauvais. Aussi le grand Humboldt, qui ne partageait aucun des préjugés contre les races inférieures qui régnent si fortement en Angleterre, s'exprime en termes énergiques sur les dispositions sauvages des Zambos ou métis des Indiens et des nègres, et plusieurs observateurs ont confirmé sa manière de voir. Ces faits doivent peut-être nous faire admettre que l'état de dégradation dans lequel se trouvent tant de métis peut être attribué autant à un retour vers une condition primitive et sauvage, déterminé par le croisement, qu'aux détestables conditions morales dans lesquelles ils se trouvent généralement K 9
Passons d'un extrême à l'autre : de l'union entre deux types humains aussi éloignés que possible à l'union entre des individus du même sang, d'une parenté très rapprochée.
La question des mariages consanguins a donné lieu, il y a quelques années, à des débats encore plus vifs que les croisements de races. Les faits rassemblés, les théories et les discussions formeraient un gros volume.
1. Darwin, Variation, II, 48-49. - Lorsque le blaoc s'unit au °ègre puis aux produits métis qui eu résultent, on voit a chaque géné.al.ou le type blane prédominer de plus eu plus Le type pur ,>:<^P7'^ « 'a cmquième généralion. Quand le croisement nmlalcral a l^f'^^^^^rl^om! nègre, il faut moins de temps encore pour ramener le type nègre complet. V reparaît à la troisième génération.
Les législations anciennes, qui traduisent évidemment les opinions communes et qui ont dû s'appuyer sur l'expérience autant que sur les préjugés, varient beaucoup sur ce point. Les lois de Manou, le code mosaïque, les lois romaines, les décisions des conciles chrétiens, les textes du Koran pour les peuples musulmans, proscrivent les alliances consanguines. L'opinion leur a donc été défavorable chez presque tous les peuples civilisés. Cependant les anciennes lois des Perses et des Égyptiens les permettaient même entre parents du plus proche degré. En Syrie, les mariages consanguins furent communs, âu moins dans les familles régnantes, depuis l'origine jusqu'à la fin des Séleucides. Quant aux peuples sauvages, leurs usages tantôt les acceptent, tantôt les proscrivent.
L'histoire, a-t-on dit, témoigne aussi des conséquences fâcheuses qu'elle entraîne chez l'homme : « Les aristocraties, réduites à se recruter dans leur propre sein, s'éteignent, d'après Niebuhr, de la même manière, et souvent en passant par la dégradation, la folie, la démence et l'imbécillité. Esquirol, Spurzheim, et des auteurs plus récents donnent cette raison de la fréquence de l'aliénation mentale et de son hérédité, dans les grandes familles de France et d'Angleterre. La surdi-mutité, dans les familles plus humbles, semble aussi reconnaître la même origine. »
On a cru voir un effet de la consanguinité dans l'étiolement précoce des rois Lagides et des Séleucides. Les Lagides, de Ptomélée Soter à Gléopâtre et à Gésarion (323 à 30), comptent seize souverains. Les Séleucides, de Séleucus Nicator à Anliochus l'Asiatique (311 à 64), en comptent une vingtaine. Ils ont très souvent épousé leurs sœurs, leurs nièces, leurs tantes. De plus, quand les mariages n'ont pas été consanguins, le croisement a eu lieu
entre ces deux familles épuisées; les Lagides épousaient presque toujours des Séleucides, et les Séleucides des Lagides. Or il est certain que ces races ont été s' appauvrissant sans cesse, à mesure qu'elles s'éloignaient des deux ou trois premiers fondateurs.
Laissons l'histoire ^ pour nous en tenir aux débats contemporains.
Chez les animaux, dit Darwin, ou admet généralement que les conséquences d'unions très rapprochées, continuées pendant longtemps, sont une perte de taille, de vigueur et de fécondité. Il cite sur ce point l'opinion affirmative de beaucoup d'éleveurs. Cependant « il est hors de doute que* en ce qui concerne le gros bétail, on peut pousser les appariages consanguins 'assez loin, avec avantage relativement aux caractères extérieurs, et sans inconvénients bien marqués quant à la constitution. » Bâtes, éleveur célèbre, dit « que les croisements consanguins faits avec une mauvaise souche sont ruine et dévastation, mais qu'avec des animaux de premier ordre on peut les pratiquer avec sûreté dans certaines limites. »
D'autres zootechniciens ont rapporté, au contraire, des cas nombreux où la consanguinité a créé et maintenu de belles races et où elle a même réparé, dans certaines circonstances, le mal qu'on lui avait imputé \
Chez l'homme, il n'y a guère d'infirmités et de maladies que les adversaires de la consanguinité ne lui aient imputées • stérilité, anomahes, monstruosités, sexdigitisme, bec-de-lièvre, albinisme, scrofid^e, morts précoces; en ce
qui concerne le système nerveux, épilepsie, imbécillité,
Consanguinité. mntprhnie D. 123: Darwin, De la