Littré, De la philosophie positive
Ribot. — ■ Hérédité.
370 LES CONSÉQUENCES
Benoiston de Châteauneuf, dans un curieux Mémoire statistique sur la durée des familles nobles en France, montre que cette durée ne dépasse pas trois cents ans en moyenne. Il trouve la cause de cet épuisement dans le droit d’aînesse, dans la consanguinité des mariages, mais surtout dans la guerre et les duels. Il faut pourtant croire que ce fait est régi par des causes plus générales, puisque le même auteur avoue que ses recherches sur l’extinction des familles bourgeoises et des classes plus humbles l’ont conduit à un même résultat *.
Par suite d’adoptions et de substitutions, beaucoup de familles nobles, dit cet auteur, ont continué jusqu’à nous, non leur lignée, mais leur nom. En examinant 380 familles historiques, il a trouvé que le temps moyen d’extinction du nom était de 300 ans; que, durant cette période de trois cents ans, la filiation eu ligne directe est représentée par un nombre moyen de 10 individus. Sur 230 maisons, il n’en a trouvé que 20 qui présentent une suite non interrompue de 9 à 10 aînés (p. 784).
Ses recherches sur la noblesse de robe ne lui ont donné qu’une durée moyenne de 230 ans.
Enfin, à Berne, où le titre de bourgeois était considéré comme assez précieux pour être inscrit soigneusement sur un registre public, on trouve que sur 487 familles admises dans la bourgeoisie de Berne de 1583 à 1654, il n’en restait pius que la moitié (207) au bout d’un siècle, un tiers seulement (168) en 1783. Sur 112 familles qui composaient le conseil fédéral du canton de Berne en 1653, il n’en existait plus en 1796 que 58 s.
1. Mémoires de l'Académie des sciences morales et politiques , 2° série, tome V.
2. « L’aMtardis9ementdes familles nobles en France et dans les pays voisins, à la fin du xvn* et au xvui' siècle, était noté par divers auteurs. Pope faisait remarquer à Spencer que l’air noble que la noblesse anglaise
Nous venons de voir les difficultés que la critique, en se fondant sur l’expérience, peut élever contre la noblesse considérée comme fait naturel. Ce qu’elle a valu comme institution , il n’y a pas lieu de le rechercher ici. Il est certain que son influence n’a pas toujours été mauvaise.
Les sociétés qui ont admis l’hérédité des vertus et du mérite, et qui ont jugé bon de consacrer cette croyance par l’institution officielle de la noblesse, devaient conséquemment admettre l’hérédité des vices et des tendances criminelles. De là les races maudites, les castes impures, les familles proscrites, les crimes du père punis sur les enfants et petits-enfants. L’histoire nous apprend que plus on remonte dans l’antiquité, plus cette croyance esl générale et plus sont nombreuses les institutions et les lois qui les traduisent.
Rien de plus fréquent, dans la loi mosaïque, que la réversibilité des peines sur les enfants du coupable. Tout le genre humain hérite de la faute d’Adam et subit la punition du premier péché.
Les Juifs, objet d’horreur au moyen âge, internés dans leurs Ghetti , craints et méprisés, payaient la faute de leurs ancêtres, le crime inouï, unique, d’avoir fait mourir un Dieu. Cet exemple est le plus frappant qu’il y ait dans l’histoire d’une marque de réprobation et d’infamie transmise héréditairement. Les législations barbares issues des coutumes germaniques ont également admis l’hérédité des fautes et des châtiments et les proscriptions en bloc.
devait avoir était précisément celui qu’elle n’avait pas ; qu’en Espagne on disait que, lorsqu’on annonçait dans un salon un grand de cette nation, on devait s’attendre à voir entrer une espèce d’avorton; enfin, en France, on imprimait que, en voyant cette foule d'hommes qui composaient la haute noblesse de l’Etat, on croyait être dans une société de malades ; et le marquis de Mirabeau lui-même, dans son Ami des hommes, les traite de pygmées, de plantes sèches et mal nourries. » (B. de Châieauneuf, Mémoire cité.)
372 les conséquences
Même à une époque très éclairée, Plutarque, dans un Traité sur les délais de la justice divine qui lui a valu l’admiration de Joseph de Maistre, après avoir montré très fortement que la famille et l’Etat forment un véritable corps, trouve « que la vengeance divine tombant sur un Etat ou sur une ville, longtemps après la mort des coupables, ne présente rien qui choque notre raison. »
« Mais, si l’Etat doit être considéré sous ce point de vue, il en doit être de même d’une famille provenant d’une souche commune, dont elle tient je ne sais quelle force cachée, je ne sais quelle communication d’espèce et de qualité, qui s’étend à tous les individus de la lignée.
a Les êtres produits par génération ne ressemblent
point aux productions de l’art Ce qui est engendré
provient de la substance même de l’être générateur, tellement qu’il tient de lui quelque chose qui est très justement puni ou récompensé pour lui , car ce quelque chose est lui.
« Les enfants des hommes vicieux et méchants sont une dérivation de l’essence même de leurs pères. Ce qu’il y avait en ceux-ci de principal, ce qui vivait, ce qui se nourrissait, ce qui pensait et parlait, est précisément ce qu’ils ont donné à leurs fils. Il ne doit donc pas sembler étrange ni difficile à croire qu’il y ait entre l’ètre générateur et l’être engendré une sorte d’identité occulte, capable de soumettre justement le second à toutes les suites d’une action commise par le premier. »
Ces conceptions n’appartiennent plus qu’à l’histoire. La responsabilité de la famille a fait place à celle de l’individu. Mais le legs héréditaire n’en pèse pas moins sur ce dernier. Rappelons-nous ces lignées d’assassins, de voleurs et d’incendiaires, chez qui l'impulsion criminelle n’est pas imputable tout entière à l’éducation. Une connaissance plus complète des lois de l’hérédité substituée
LES CONSÉQUENCES SOCIALES DE L’HÉRÉDITÉ 373 à l’idée fausse d’une absolue liberté de l’individu ne conduira-t-elle pas à prendre des mesures préventives? Lorsqu’à cette idée vague de l’hérédité qui court le monde se sera substituée la conviction de sa toute-puissance, n’en trouvera -t-on pas l’influence dans les législations de l’avenir?
Il nous reste quelques mots à dire sur les rapports de l’hérédité naturelle et de l’hérédité d’institution, en ce qui touche à la souveraineté. Rappelons-nous ce qui a été dit de la famille ; il s’est produit ici une évolution analogue.
Avant l’époque historique, les tribus humaines ont dû parcourir une période d’anarchie absolue : nulle autorité, nulle suprématie, nul chef. Actuellement encore, quelques groupes très inférieurs sont incapables de toute subordination ; chez eux, « chacun fait ce qu’il veut. » Par l’effet de la nécessité, surtout des guerres, une autorité, d’abord temporaire, s’est établie. Les tribus les moins réfractaires à la discipline ont été par là même les mieux douées dans la lutte pour la vie, et, par un progrès naturel, l’autorité politique s’est consolidée.
Au début de la période historique, la souveraineté, concentrée en un seul homme, le roi, est absolue. Chef suprême, il apparaissait comme un être d’une nature suprême, égal aux dieux. « Les traditions primitives représentent les chefs comme des dieux ou des demidieux. Dans l’opinion de leurs sujets, les premiers rois avaient une origine surhumaine et exerçaient un pouvoir surhumain. Ils possédaient des prérogatives divines; on se prosternait devant eux, comme devant les autels des
LES CONSÉQUENCES
dieux, et dans quelques pays même ils furent adorés réellement. S’il fallait une preuve que c’était bien à la lettre qu’on attribuait au monarque un caractère divin ou semidivin, nous la trouverions chez ces races sauvages qui admettent, encore aujourd’hui, que les chefs et leurs familles ont une origine céleste, ou que les chefs seuls ont une âme L » Plus tard, on s’est contenté de croire que ' les rois étaient de race divine, issus des dieux.
L’autorité, tant qu’elle est restée personnelle, n’a pu se constituer d’une manière permanente. Elle a besoin pour cela du concours d’un autre principe, l’hérédité. La coutume de reconnaître la filiation par les femmes, dont nous avons parlé plus haut, est moins favorable à rétablissement d’une autorité politique stable que celle qui admet la filiation par les hommes. Aussi, « dans plusieurs sociétés semi-civilisées qui possèdent l’institution permanente du chef politique, l’hérédité par les mâles est établie dans la maison régnante, tandis que l’hérédité par les femmes survit dans la société en général.
« Outre que l’usage de la filiation masculine donne à la famille plus de cohésion, apprend mieux la discipline et la subordination et rend plus probable la coïncidence d’une situation héréditaire avec une capacité héréditaire, on observe qu’il est favorable au culte des ancêtres et par conséquent qu’il apporte à l’appui de l’autorité naturelle le concours d’une autorité surnaturelle *. »
Il est facile de comprendre que, tant que cette croyance a été admise, l’hérédité a été la base du pouvoir souverain. La souveraineté, étant de source divine, ne pouvait se transmettre que par la naissance. De là le grand
! . Herbert Spencer, Premiers principes, trad. Cazelles, 32.
2. Herbert Spencer, Principes de sociologie, t. III : Les chefs politiques.
rôle de la transmission héréditaire dans l’histoire des royautés, et dont on trouve encore des traces dans la théorie du droit divin.
Les idées modernes sur le principe de la souveraineté sont en tout l’opposé de cette doctrine. Gomme le dogme de la volonté nationale s’est substitué au dogme de la volonté du roi, l’idée d’une transmission nécessaire de la souveraineté, par ordre de primogéniture, n’apparaît plus que comme un non-sens. De là vient que tous les peuples civilisés, ou bien ont aboli tout pouvoir héréditaire, c’est le cas des républiques, ou bien ne l’ont admis qu’à titre de rouage dans le mécanisme du gouvernement, c’est le cas des monarchies parlementaires. Et, dans ce cas, ce qo on admet, ce n’est pas la permanence de l’hérédité, mais l’utilité du rouage.
Tout a été dit pour et contre l’hérédité, comme institution politique. Ses défenseurs et ses adversaires n’ont jamais pu s’entendre, pour la raison très simple qu’ils ne se sont pas placés sur le même terrain. Il est très facile d’attaquer l’hérédité comme fait naturel, il est très facile de défendre l’hérédité comme institution.
Ses adversaires disent : Les faits prouvent que ni le génie, ni le talent, ni même la probité et la rectitude d’esprit ne sont héréditaires; pourquoi exposer le pouvoir à tomber aux indignes? D’ailleurs cette souveraineté par droit de naissance tend à rendre orgueilleux, paresseux, ignorant, incapable. Ils pourraient ajouter, comme nous l’avons vu, que les faits montrent que, même chez les races les mieux douées, l’hérédité s’affaiblit, que dans le combat de la vie, luttant contre les obstacles, elle s’émiette en chemin.
Rappelons aussi ce qui a été dit sur l’extinction des familles nobles ou royales, sur leur mouvement ascendant,
376 LES CONSÉQUENCES
qui atteint une apogée, pour aboutir infailliblement à une décadence.
Ses défenseurs répondent : Si l’esprit ne se transmet pas, les traditions se transmettent, et cela suffit comme résultat social. L’hérédité a pour but d’introduire dans l’État un élément de conservation et de stabilité. Sans elle, le talent use son temps et ses forces, simplement pour se faire une place ; avec elle, il se place d’emblée au rang qu’il mérite.
Sans discuter ces opinions, on peut dire qu’en fait l’hérédité, comme institution politique, tend à disparaître. L'idée d’un droit de souveraineté, transmis par la naissance, ne rencontre plus que de rares croyants, et la plupart ne le défendent que par des raisons d’utilité. Il en est de même pour ce corps conservateur, que presque tous les États possèdent sous divers noms, chambre des lords, des seigneurs, des pairs, sénat... L’hérédité qui en a été le principe exclusif à l’origine est abolie maintenant chez beaucoup de peuples, associée à l’élection chez d’autres.
Sans insister, nous trouvons encore ici que l’hérédité, d’abord nulle, atteint rapidement son apogée, s’y maintient longtemps, pour entrer enfin dans une période de décroissance.
Mais si l’hérédité, comme institution, dans la famille et surtout dans la noblesse et dans l’État, tend à s’affaiblir, elle ne perd aucun de ses droits sur l’individu. Aussi une dernière question se pose qui, dans la pratique, résume toute l’étude dans les conséquences sociales.
Nrms avons montré comment l'hérédité est l’un des principaux facteurs de la loi d’évolution, comment, en
accumulant les petites différences, elle produit des effets en disproportion apparente avec les causes primitives. L’être vivant est soumis aux actions de son milieu et modifié par elles; l’homme, considéré comme être pensant et sentant, n’échappe pas à cette loi. De là, tantôt une amélioration, tantôt une détérioration de ses facultés; le hasard, mais surtout l’éducation, peuvent développer son intelligence, son imagination, son caractère, ses sentiments : et comme ces modifications acquises sont quelquefois transmises par l’hérédité, et le sont même, à tout prendre, le plus souvent, on peut dire que l’évolution des facultés psychiques est une loi du monde intellectuel, que le gain de chaque génération profite aux autres, et que les derniers bénéficient des efforts des premiers. Mais quand l’homme a découvert une loi, c’est-à-dire la règle invariable qui régit un groupe de phénomènes, si ces phénomènes sont à sa portée, tombent sous sa puissance, il peut les modifier, parce qu’il tient en main le grand ressort qui les fait mouvoir et les gouverne. Or il connaît les lois de l’hérédité; il sait qu’elles existent et agissent, malgré les exceptions nombreuses qui les masquent. Peut-il en profiter? Peut-il les employer au perfectionnement de son espèce? Posons la question en termes plus clairs et plus explicites. Une race médiocre en intelligence, en moralité, en aptitude artistique et industrielle, voilà le point d’où il faut partir. Une race apte à tout comprendre et à tout faire, policée, de mœurs douces, s’adaptant sans effort aux formes compliquées de la civilisation, voilà le point où il faut arriver. Élever la masse au niveau de ceux qui furent à l’origine des hommes hors ligne, tel est le problème. Est-il possible?
Nous ferons remarquer, d’abord, que ce souhait est si
peu chimérique, que tout l’effort de la civilisation ne tend pas à un autre but. Mais elle y arrive par l’éducation, par une action du dehors, différente de l’hérédité, qui est une action du dedans. Nous avons fait voir que l’éducation ne suffît pas à cette tâche. Il reste, chez certaines natures, un fond de sauvagerie inintelligente que la civilisation recouvre , mais n’entame pas. La transmission héréditaire pourrait seule les modifier.
Au point de vue psychologique, le seul qui nous occupe ici, la question se pose donc ainsi : Est-il possible, par voie de sélection et d’hérédité, d’augmenter dans une race la somme d’intelligence et de moralité?
L’hérédité est un effet; elle dépend de la génération, la génération dépend de la nature des conjoints : c’est donc là le nœud d’où tout dépend. Gomment assortir les parents pour l’amélioration de la race?
Supposez une famille nombreuse , bien douée au physique et au moral, dont les membres soient sains, vigoureux, intelligents, actifs; donnez-leur un talent commun : doivent-ils s’unir entre eux pour fixer ce talent d’une façon définitive et le rendre organique? Nous avons vu combien cette question est complexe, discutée, et quels dangers présentent souvent les mariages consanguins.
Il semble donc que la méthode in and in , pratiquée pour le perfectionnement des espèces inférieures, aurait pour l’homme peu de chances de succès, et qu’il faut renoncer à cette manière de fixer et de rendre organiques certaines aptitudes intellectuelles. Le procédé du croisement des familles serait probablement préférable. Il consisterait à choisir dans des familles différentes deux conjoints, ayant à un degré supérieur l’un et l’autre la qualité, le talent, la tendance qu’on désire transmettre aux enfants, en l’augmentant. Mais cette sélection con-
sciente n’a été pratiquée que rarement et non sans interruptions. On en trouverait des exemples au moyen âge, à la belle époque de la noblesse. Souvent alors, au moment de contracter une alliance, on réclamait de part et d’autre non seulement une noblesse authentique, mais la vigueur, la vaillance, la hardiesse, la loyauté, la piété, toutes les vertus chevaleresques qu’on désirait transmettre à ses fils. On ne peut guère douter que, si cette sélection était faite avec suite et méthode, elle ne conduisît à de bons résultats pour l’amélioration de la race humaine. Sans doute, il y aurait beaucoup d’exceptions, d’attentes déchues, de bizarreries inattendues amenées par le hasard ou l’hérédité en retour; les phénomènes d’hérédité sont trop complexes et trop délicats pour se produire avec la régularité mathématique d’une machine; mais il est probable que le résultat général serait bon.
Toutefois, on peut objecter qu’une pareille méthode ne serait fructueuse qu’à demi. Admettons qu’on arrive ainsi à perpétuer, au profit do la société, une somme à peu près constante d’hommes éminents, illustres ou simplement distingués; admettons même qu’on arrive à en augmenter le nombre; il n’en restera pas moins audessous d’eux une somme beaucoup plus considérable encore d’esprits inférieurs, dont l’hérédité perpétuera l’insuffisance, tout comme elle perpétue, par l’hypothèse, la supériorité des premiers. Faut-il croire que ce remède est incurable? Faut-il admettre que la loi de concurrence trouve ici sa place et doit à l’aide des siècles effacer tout ce qui ne s’élève pas? Faut-il penser que des croisements habilement pratiqués d’une classe à l’autre peuvent élever celle qui est en bas, sans abaisser celle qui est en haut? La civilisation y gagnerait-elle quelque chose?
380 LES CONSÉQUENCES
Ou ces croisements n’amèneront-ils qu’un niveau uniforme de médiocrité?
J’essayerai de montrer plus loin quels résultats fâcheux sont inhérents aux lois de l’hérédité même bien pratiquées; je m’en tiens pour le moment aux bons côtés.
Si la puissance de l’hérédité était mieux comprise, si cette idée était toujours présente à l’esprit au lieu de le traverser en passant, si elle devenait une croyance efficace, un de ces motifs qui déterminent à agir, elle réglerait souverainement les mariages. Cet acte social, au lieu de dépendre du hasard ou de raisons extérieures, serait tout autre pour des hommes bien convaincus de la solidarité des générations entre elles, bien pénétrés de la responsabilité qui pèse sur chacun lorsqu’il court tant de risques de transmettre à d’autres un legs héréditaire qui pèse sur lui, souvent aggravé par ses propres fautes i. Beaucoup hésiteraient à encombrer la société de non-valeurs, d’êtres infirmes au physique et au moral, que la civilisation, par une tendance qui lui est fatalement inhérente, tend à conserver, à entourer de soins qu’elle refuse aux meilleurs. Cette préoccupation de l’hérédité, si elle existait dans les mœurs encore plus que dans les lois, serait un moyen tout naturel d’éliminer de la société les plus mauvais éléments, — moyen radical, puisqu’elle les empêcherait de naître. Sans supposer, ce qui serait chimérique, que l’idée de cette responsabilité s’imposât à tous les citoyens comme un devoir inexorable, il suffirait qu’elle agît sur le plus grand nombre pour produire une très forte amélioration.
Remarquons qu'un pareil changement dans les mœurs
t. Pour l’étude complète de cette question, voir Marion : La solidarité morale.
entraînerait comme conséquence cette réforme des lois dont nous parlions plus haut. L’institution rationnelle des peines, problème que n’ont pas encore traité les législateurs de profession, doit être une méthode de sélection, semblable à certains égards aux procédés des éleveurs, et qui aurait son effet dans l’avenir.
Mais il ne faudrait pas avec certains auteurs se livrer aux illusions d’un optimisme trop consolant, ni croire qu’une pratique intelligente des lois de l’hérédité puisse faire des miracles et réaliser la chimère à la mode d’un progrès sans fin. Tout ce qu’on peut obtenir par l’hérédité se réduit en définitive à une sélection consciente et raisonnée qui aura pour but unique un accroissement de civilisation, et ce but ne peut être atteint que par une culture intense des dons intellectuels et moraux de l’homme. Cet accroissement n’est pas une création métaphysique; il a une base organique; il consiste en un développement plus complet du système nerveux. On admet que le système nerveux de l’homme civilisé est plus vaste que celui du sauvage de trente pour cent, et certains auteurs rêvent pour l’avenir un gain analogue. Admettons, bien gratuitement, que cela soit possible. Il reste toujours vrai que le système nerveux deviendra une charge de plus en plus lourde pour l’organisme. Comment la supportera-t-il? Et cette modification en entraîne bien d’autres. Que produiront-elles?
Déjà on a fait remarquer « qu’il y a une relation manifeste entre un développement cérébral élevé et le retard de la maturité sexuelle ; que, là où il y a une fécondité exceptionnelle, il y a paresse d’esprit, et que, lorsque pendant l'éducation il y a eu dépense excessive d’action men« taie, il s’ensuit fréquemment une infécondité complète ou partielle. Par suite, on doit s’attendre que l’évolution
LES CONSÉQUENCES
que l’homme subira désormais cause avant tout une diminution dans sa puissance de reproduction *. »
A l’origine, l’excès de population a été la cause prochaine du progrès. Il a produit la diffusion de la race. Il a forcé les hommes à abandonner les habitudes de rapine pour l'agriculture. Il les a contraints à la vie sociale et a développé les sentiments sociaux. Mais, si l’excès de fécondité a rendu le progrès de la civilisation inévitable, le progrès de la civilisation doit nécessairement diminuer la fécondité et finalement en détruire l’excès.
On s'est consolé de ce résultat en admettant que la qualité compensera la quantité. Il reste, néanmoins, incontestable que cet accroissement continu de puissance intellectuelle ne sera pas accompagné d’un pareil accroissement de force physique. Loin de là. A part les exceptions, on peut dire que l’homme perd d’un côté ce qu’il gagne de l’autre. L’adage rebattu «< mens sana in corpore sano », s’il veut dire quelque chose, signifie un état moyen, physique et moral. La rupture d’équilibre ne se fait pas impunément. L’excès de développement intellectuel, même s’il est bien supporté par les parents, est payé par les enfants. Tout n’est donc pas profit. Ce qui caractérise l’homme civilisé, c’est un développement extraordinaire, disproportionné d0 scn activité psychique ; mais ce développement, quoi qu’on rêve à cet égard, est limité par la nature des choses ou entraîne la ruine de l’individu.
Nous pouvons maintenant résumer en quelques mots tout ce qui a été dit des conséquences, — psychologiques, morales, sociales.
Notre individualité se compose de deux parties très inégales. L’une, la plus grande, la plus stable, la moins bruyante, comprend ces instincts semi-physiologiques
i. Voir Herbert Spencer, Principes de biologie, §§ 346 et 367.
qui se rattachent à la conservation de l’individu et de l’espèce, ces instincts moraux qui règlent nos actions, ces formes de la pensée qui rendent l’activité intellectuelle possible. — L’autre, la plus petite, est la partie consciente qui exprime les variations individuelles de notre corps et les mille influences de l’extérieur. La première représente l’espèce et la race; la seconde, l’individu, tout au plus la famille. D’ordinaire, ces deux éléments de nous-mêapes sont d’accord; les éléments spécifiques sont la base sur laquelle notre personnalité proprement dite appuie son fragile développement. Mais, qu’un désaccord éclate, et toute la puissance de l’hérédité apparaît aussitôt : ce que nous appelons notre moi, c’est-à-dire ce peu de nous-mêmes dont nous avons conscience, disparaît comme submergé. C’est que les puissants instincts qui sont l’espèce, qui sont prêtés, non donnés à l’individu, représentent une accumulation énorme de force, fixée par l’hérédité, pendant des générations sans nombre. Tout cela a été autrefois conscient; mais, en devenant peu à peu organiques, ces instincts n’ont rien perdu de leur efficacité.
On s’étonnerait moins de la prodigieuse puissance de tous les instincts qui tiennent à la conservation individuelle, si l’on pensait qu’ils sont le résultat d’une hérédité qui a agi pendant des siècles et que, malgré les apparences, ils sont l’expression de l’espèce, non de l’individu.
Et les instincts de reproduction, tout aussi puissants et parfois plus tragiques, ne sont-ils pas l’œuvre de l’hérédité? A cet égard, la théorie de l’amour de Schopenhauer nous paraît profondément vraie. Il suffit de la débarrasser de sa phraséologie métaphysique, des métaphores et des entités dont il abuse, pour voir que « ce génie de l’espèce avec ses réclamations infinies » c’est la puissance de l’hérédité. Ceux qui voudront bien relire
LES CONSÉQUENCES le charmant et profond chapitre : Die Metaphysik (1er Geschlechtsliebe, verront combien la traduction de cette métaphysique en une théorie physiologique et positive se fait aisément. Ces états complexes qui constituent la passion de l’amour, qui se traduisent par un choix, qui imposent une préférence : tout cela, comme le dit bien Schopenhauer, ce n’est que la broderie et l’accessoire. Mais le fond de l’amour, ce qui lui donne un caractère tragique, a sa racine dans l’espèce : cette puissance inexorable qui compte l’individu pour rien, le torture, le jette souvent à une mort volontaire, que serait-elle donc, sinon la puissance souveraine de l’espèce, un instinct maintenant aveugle, qui, fixé par l’hérédité, s’est répété chez tous les êtres vivants des milliards de fois pendant des milliers d’années?
Nous l’avons répété à satiété : ce qui frappe les yeux ne donne qu’une faible idée de la toute-puissance de l’hérédité. Dans l’hypothèse de l’évolution, tous les êtres actuellement vivants ne sont que le résultat de différenciations progressives. L’hérédité, sous ses formes les plus stables et les moins conscientes, nous en fait souvenir.
« Il me semble, dit Darwin dans une belle conclusion qu’il faudrait transcrire tout entière, que nous devons reconnaître que l’homme, avec toutes ses nobles qualités, la sympathie qu’il éprouve pour les plus ravalés, la bienveillance qu’il étend non seulement à ses semblables, mais encore aux êtres les plus humbles; l’intelligence divine qui lui a permis de pénétrer les mouvements et la constitution du système solaire, — l’homme avec toutes ces facultés d’un ordre si éminent, conserve encore dans son système corporel le cachet indélébile de son origine inférieure *. » Nous pouvons en dire autant de son « système mental. * L’étude qui précède nous l’a assez de fois montré.