CHAPITRE PREMIER
Aborder les causes, c’est se risquer dans l’hypothèse. Il le faut pourtant; car, si la science commence avec la recherche des lois, elle ne s’achève que par la détermination des causes. Ici d’ailleurs, comme dans toute étude de fait, il ne s’agit que des causes secondes, immédiates, ou, en termes plus clairs, des antécédents invariables. Pour nous, expliquer l’hérédité psychique, c’est la rattacher à une somme de conditions telles que, si ces conditions se produisent, l’hérédité s’ensuit invariablement, que, si elles manquent, l’hérédité manque invariablement. Dans tout ce qui va suivre, il ne sera donc jamais question que des causes immédiates, et si, pour un moment, nous dépassons un peu l’expérience, nous ne le ferons jamais sans prévenir qu’on entre dans le domaine des hypothèses.
« Quelle est la cause de l’hérédité psychique? » Cette question se pose la première. Elle en suscite — nous le verrons plus tard — une autre plus générale.
Dans le cours de cet ouvrage, nous avons surabon-
Ribot. — Hérédité. 2b
CONCLUSION
damment établi que l’hérédité est une loi du monde moral, qu’elle régit toutes les manifestations de l’esprit. Dans l’introduction, nous avons montré qu’elle est une loi physiologique, qu’elle s’étend à tous les éléments et à toutes les fonctions de l’organisme, — ce qui, d’ailleurs, n’est pas contesté. Nous avons ainsi en présence deux grandes formes de l’hérédité, à la fois unies entre elles et distinctes entre elles, comme le sont, d’après les idées courantes, l’âme et le corps. Il est évident qu’il ne peut exister de l’une à l’autre que l’un des trois rapports suivants :
1° Un simple rapport de simultanéité, l’hérédité physiologique et l’hérédité psychologique étant parallèles l’une à l’autre, quoique complètement indépendantes l'une de l’autre ;
2° Un rapport de causalité, l’hérédité psychologique étant considérée comme la cause, l’hérédité physiologique comme l’effet;
3° Encore un rapport de causalité, mais l’hérédité physiologique étant considérée comme la cause, et l’hérédité psychologique comme l’effet.
Peut-être serait-il permis, en dépassant quelque peu l’expérience, de donner à ce problème une position plus satisfaisante. Nous en parlerons plus loin. Pour le moment, nous nous en tenons simplement aux faits et à leur comparaison.
Nous ne nous arrêterons pas à examiner la première hypothèse, qui n’est à nos yeux qu’une question factice. Elle est fondée sur cette idée bizarre de deux substances, le corps et l’âme, complètement distinctes, totalement différentes, si étrangères l’une à l’autre qu’on s’étonne de les voir voyager ainsi de compagnie et dans des rapports constants. La Question pouvait se poser en ces
termes au xvne siècle; dans l’état actuel des sciences, elle n’est plus acceptable, et il n’y a aucune témérité à soutenir que les grands esprits qui, à cette époque, ont professé ce dualisme, seraient les premiers aujourd’hui à le rejeter. De nos jours, on tend à admettre de plus en plus une corrélation intime, une compénétration mutuelle entre les deux ordres de phénomènes, si bien que la difficulté n’est pas de les unir, mais de les séparer : et l’on ne s’expliquerait pas comment ce dualisme radical est encore si accrédité, si l’on ne savait qu’il est encore plus difficile d’extirper une vieille erreur que de faire accepter une nouvelle vérité.
Sans insister sur cette hypothèse, qui aurait à elle seule les inconvénients des deux autres réunies, passons de suite à l’examen de celles-ci.
I. On pourrait soutenir que l’hérédité psychologique est la cause de l’hérédité physiologique. Cette thèse serait évidemment celle des idéalistes. Il n’est pas à notre connaissance toutefois qu’ils l’aient exposée nulle part, sous une forme nette, explicite, sans doute parce que le problème de l’hérédité, qui est surtout physiologique, les a peu préoccupés. Il est assez digne de remarque en effet que, tandis que la philosophie spiritualiste s’est beaucoup occupée de la destinée future de l’âme, elle s’est inquiétée assez peu de son origine. Elle s’est toujours demandé où nous allons, rarement d’où nous venons. Il semble pourtant que les deux problèmes se tiennent et qu’ils sont égaux en mystère.
Les théologiens ont mis plus de zèle à élaborer cette question : elle tenait de près à la base même sur laquelle repose tout le christianisme : la transmission du péché originel. Leurs opinions s’accordent assez peu. On peut les réduire à deux principales :
CONCLUSION
Los uns ont admis que Dieu, source unique et immédiate des âmes, crée à chaque conception une âme spéciale pour le corps qui se produit.
Les autres admettent que toutes les âmes sortent du premier homme, comme tous les corps, et se propagent de la même manière, c’est-à-dire par génération. Cette opinion paraît celle du plus grand nombre. Tertullien, saint Jérôme, Luther; deux philosophes, Malebranche et Leibniz, se sont ralliés à cette doctrine. Ce dernier la considère « comme la seule où la philosophie puisse se rapporter avec la religion ».
S’il nous était permis d’émettre un avis sur ce sujet, la deuxième opinion nous semblerait plus orthodoxe; mais nous nous en tiendrons au point de vue philosophique, et, puisque les idéalistes n’ont rien dit du rapport des deux formes de l’hérédité, nous en serons réduits à le faire nous-mêmes. Voici donc comment la logique conduirait à comprendre ce rapport dans leur système :
Partons de l’œuf fécondé, cette source de tout ce qui vit. Cet œuf n’est pas seulement un agrégat de molécules que le physiologiste étudie au microscope; il est aussi et surtout une force, c’est-à-dire une manifestation de l’âme. Admettons, si vous voulez (car nous autres, idéalistes, nous avons peu de goût pour cette hypothèse), que cette âme a hérité de ses parents certaines formes déterminées d’activité sensitive, intellectuelle, volontaire, qu’elle les contient virtuellement. Cette âme, ainsi constituée, va façonner son corps. Suivez son travail, depuis le moment où la vésicule germinative disparaît; suivez cette évolution, dont l’aspect change parfois d’heure en heure, dont l’instabilité porte sur les parties les plus essentielles comme sur les plus accessoires, si bien qu’on dirait que l’ouvrier invisible tâtonne et ne conduit son œuvre à
bonne fin qu’après s’être souvent trompé; poursuivez vos observations jusqu’au moment où la vie embryonnaire finit et où la vie extra-utérine commence, et là, voyez l’évolution continuer encore jusqu’à ce que l’être soit pleinement constitué ; il vous faudra bien avouer que tout cela est un travail merveilleux, qui, malgré des erreurs, des anomalies, des déviations, ne se fait pas au hasard ni sans intelligence, quoique sans conscience. Et remarquez qu’ici c’est l’âme qui est la cause et l’organisme qui est l’effet. Par suite, il est assez naturel de conclure que la nature de l’àme implique celle du corps, et que c’est dans l’hérédité psychologique qu’il faut chercher la raison de l’hérédité physiologique.
Telle est, croyons-nous, et sans l’affaiblir en rien, la manière dont cette thèse pourrait se soutenir.
Si l’on examine cette doctrine, on verra qu’il en est comme de toutes les hypothèses métaphysiques : on peut la réfuter, non l’extirper. Elle est même acceptable en un certain sens : à la condition de traduire le mot âme par des équivalents biologiques. La grosse objection contre elle me paraît se réduire à ceci : c’est que l’idée de génération, qui lui sert de base, est parfaitement inintelligible au point de vue idéaliste. L’idée de la génération, au sens psychologique, peut tout au plus se comprendre dans l’hypothèse de l’équivalence, de la transformation entre les deux groupes de phénomènes, ceux-ci étant supposés, quant au fond, identiques. Mais telle n’est pas la thèse de l’idéalisme. Pour lui, il n’existe qu’une substance unique, la pensée, dont toutes les autres sont des manifestations. Les idées de génération, de transmission héréditaire, résultent de l’expérience et ne peuvent être données que par elle : si ces phénomènes sont pleins de mystères, ils n’en sont pas moins réels, puisqu’on en peut
CONCLUSION
suivre la trace visible, révolution. Mais, dès qu’on les applique à l’ordre idéal, suprasensible, ils ne représentent plus rien : ce sont des métaphores, des mots vides, des abstractions creuses, puisqu’il n’y a pas de concrets auxquels on puisse les ramener.
Il y a déjà un siècle, un philosophe spiritualiste et même chrétien, Wollaston, dans son Esquisse de la religion naturelle , a très bien vu que, dans l’ordre purement idéal, le fait de la génération ne se comprend pas. « On devrait clairement expliquer, dit-il, ce qu’on entend par un homme qui a la faculté de transmettre l’àme, car il n’est pas facile de comprendre comment la pensée, comment une substance pensante peuvent être engendrées comme le sont des branches, ni qu’on puisse se servir de cette expression, même dans le sens métaphorique.
« 11 faudrait nous dire si cette génération vient d’un des deux parents ou des deux ensemble. Si c’est d’un seul, duquel est-ce? Si c’est de tous les deux, il s’ensuit qu’une seule branche sera toujours produite par deux troncs différents, ce dont il n’y a aucun exemple dans toute la nature, quoiqu’il soit bien plus naturel de faire cette supposition pour des vignes et des plantes que pour des êtres intellectuels, qui sont des substances simples et sans aucune composition On est porté, par ces rai-
sons, à conclure qu’il n’y a pas d’autre substance que la matière; que l’ame, provenant seulement de la disposition du corps, doit naître avec lui du père ou de la mère, ou de tous les deux ensemble, et que la génération de l’âme est une suite de la génération du corps. » Celte conclusion paraît matérialiste à Wollaston, et, comme il arrive toujours en pareil cas, sacrifiant les faits à l’hypothèse, il se met à contester l’hérédité.
Passons à l’examen de la dernière hypothèse, la seule qui subsiste, les autres ayant été éliminées.
IL C’est celle qui considère l’hérédité physiologique comme la cause de l’hérédité psychologique. Il est bien entendu, d’ailleurs, qu’il ne s’agit ici que de la cause immédiate, seconde, de la cause dans l’ordre des phénomènes, c’est-à-dire de l’antécédent invariable. Prise en ce sens, cette solution nous paraît la seule acceptable.
Personne ne conteste l’influence du physique sur le moral. Seulement on conçoit ordinairement cette influence comme transitoire, passagère, ou du moins constamment variable. Ainsi, une absorption excessive d’alcool amènera le désordre des idées; un certain état nerveux, le délire; l’ingestion du haschich dans l’organisme, un sentiment de béatitude. Ces phénomènes et autres semblables sont les plus frappants, mais, au fond, les moins importants. Ce qui importe, c’est de remarquer qu’à cet état habituel, ordinaire de l’organisme, que l’on appelle tempérament, constitution propre, doit correspondre aussi un état habituel, ordinaire de l’esprit. Ceci n’est pas douteux, mais on l’oublie. Si, au contraire, on ne perd pas de vue cette vérité que l’influence du physique sur le moral est permanente, qu’elle s’exerce par des actions infiniment petites, mais incessamment renouvelées, qu’il y a une corrélation nécessaire entre ces deux ordres d’existence qu’on appelle le corps et l’àme, tant pour les états se ondaires et changeants que pour ces états fondamentaux et permanents, qui sont comme la trame sur laquelle se dessinent les phénomènes, on comprendra qu’un état physiologique permanent entraînant un état psychologique permanent qui lui correspond, l’hérédité physiologique doit entraîner l’hérédité psychologique. Il serait puéril d’objecter à cela quo
CONCLUSION
souvent on ressemble à l’un de ses parents par les traits du visage, la taille, le tempérament, et que l’on en diffère par l’esprit, car il est évident que ce qui importe ici, c’est l’hérédité des conditions organiques de l’esprit, c’est-àdire de l’encéphale; et nous avons vu que l’organisme ne se transmet pas toujours tout d’une pièce, et qu’il y a même à cet égard des bizarreries qui déconcertent.
On ne fait nulle difficulté pour admettre l’hérédité physiologique. On trouve tout naturel que l’organisme engendré ressemble à l’organisme générateur. On le comprend ou on croit le comprendre. Pourquoi n’en est-il pas de même de l’hérédité psychologique? En laissant de côté tout ce qui est préjugé, affaire de système, idées préconçues, le voici : c’est qu’on trouve avec raison que l’idée de génération, appliquée à « l’âme, » est inintelligible. Mais tout devient clair, si l’on rattache l’hérédité psychologique, comme effet, à l’hérédité physiologique, comme cause.
On voit donc que ce rapport de causalité entre les deux hérédités n’est qu’un cas particulier des rapports du physique et du moral. Seulement l’hérédité psychique correspond ici à des tendances permanentes, non seulement dans l’individu, mais dans la race, la famille, l'espèce. De plus, tandis que l’hérédité physiologique est immédiate , l’hérédité psychologique est médiate. L’organisme est transmis directement; et si, avec l’organisme, la constitution nerveuse des parents est transmise, leurs aptitudes mentales le sont aussi par cet intermédiaire.
Peut-être se demandera-t-on pourquoi, après avoir admis une correspondance parfaite entre les deux ordres de phénomènes, nerveux et psychiques, nous considérons l’hérédité mentale comme un effet de l’hérédité physiologique. Ne pourrait-on pas renverser cette proposition?
LES HYPOTHÈSES SUR L’ilÉRÉDITÉ 393
Nous avons déjà combattu cette thèse. Mais, indépendamment des raisons négatives qui ont été données, il y en a une qui nous semble positive : c’est que l’expérience montre que le développement mental est, partout et toujours, soumis à des conditions organiques, et que rien dans l’expérience n’établit que la réciproque soit vraie, d’une manière générale.
S’il y a, en effet, un certain ordre de phénomènes qui puissent être appelés psychiques d’une façon incontestable, ce sont les faits de conscience. Mais la conscience, pour se produire, a besoin de conditions organiques déterminées. Tant qu’elles ne se sont pas produites, la conscience n’existe pas encore; dès qu’elles ont disparu, la conscience n’existe plus. Et que l’on remarque que pour la conscience, à l’égard du cerveau, il n’y a pas seulement un rapport de dépendance générale et vague. Nullement : quoique les physiologistes discutent pour savoir si, dans le cerveau considéré comme organe psychologique, ce qui importe, c’est son poids, ou sa constitution chimique, ou le nombre de ses circonvolutions, ou sa forme ou son type; il est probable que chacune de ces conditions a son importance spéciale. Ainsi, on peut affirmer que tout cerveau humain adulte, pesant moins de 1000 grammes, amènera cet état mental qu’on appelle l’idiotie.
Quand donc nous disons que l’évolution mentale dépend de l’évolution cérébrale, et par suite que l’hérédité psychologique dépend de l’hérédité physiologique, nous énonçons une simple vérité d’expérience, une généralisation tirée d’un nombre immense de faits. En bonne logique, c’est à l’idéalisme qu’incombe Yonus pro • bandi, c’est à lui de détruire notre thèse, non pas à nous de renverser la sienne. C’est là un point de logique
CONCLUSION
qu’on perd Irop souvent de vue et sur lequel nous devons attirer un moment l’attention. Il arrive quelquefois que l’on compromet une très bonne cause, parce que, au lieu de se borner à la défendre, on veut attaquer de vive force l'opinion adverse. Un métaphysicien, renouvelant l’opinion de Descartes , pourrait soutenir l’hypothèse des bêtes-machines et nous mettre au défi d’établir qu’elle est fausse. Gela est possible; mais à nous de répondre que c’est le métaphysicien qui doit donner sa preuve. Toute doctrine qui s’appuie sur l’expérience et l’analogie, qui s’accorde avec les lois générales de l’univers, doit être tenue pour vraie, jusqu’à preuve du contraire. Assurément, elle peut être fausse; mais il y a du moins en sa faveur des présomptions de vérité, et il n’y a pour elle aucune obligation logique de réfuter les doctrines adverses, tant qu’elles ne donnent que des vraisemblances et des possibilités. Telle est, à ce qu’il nous semble, la position de notre doctrine, en face de la thèse idéaliste : elle a pour elle l’expérience, contre laquelle une théorie à priori ne prévaut pas.
Essayons maintenant, en nous appuyant sur l’expérience, mais pour la dépasser un peu, d’arriver à une vue plus claire de notre sujet.
Jusqu’ici, nous nous en sommes tenus aux faits et aux généralisations immédiates qui en résultent. L’expérience nous donne deux groupes de phénomènes — physiologiques, psychiques — soumis l’un et l’autre à la loi d’hérédité. Nous les avons considérés comme irréductibles. Maisla démarcation entre les deux groupes précités, qui ne repose même pas sur des différences essentielles, a été transformée le plus souvent en une opposition radicale de deux « substances, » en une antithèse de la matière et de l’esprit qui a trouvé son expression philosophique dans la très an-
cienne doctrine du dualisme. De jour en jour, cette position devient intenable. La science contemporaine tend vers une doctrine unitaire, le monisme. Elle ne considère les manifestations de la vie psychique que comme un cas, le plus élevé et le plus complexe de l’activité vitale. En descendant de l’homme à travers toute la série animale jusqu’à cet organisme élémentaire où le système nerveux n’est plus représenté que par une ébauche de cellule munie de quelques prolongements (comme dans l’hydre d’eau douce), on ne peut s’empêcher de reconnaître que là même il y a une lueur de vie psychique, quelque chose dont on ne peut parler que par conjecture, mais qui ressemble à une sensation, à un désir, à une volonté : en sorte que les débuts de la vie psychique nous apparaissent presque aussi humbles que ceux de la vie en général.
Dans l’hypothèse de l’évolution, toute la vie psychique sur notre globe aurait été bornée, ily a des milliers d’années, à ces minuscules événements dont on peut à peine dire qu’ils sont. La sélection et l’hérédité ont fait le reste. La conscience, sous toutes ses formes, étant, comme l’a si bien montré Herbert Spencer, un ajustement continu de rapports internes à des rapports externes, tout progrès dans cet ajustement a été une chance de survie. L’intelligence est un facteur de premier ordre dans le combat pour l’existence; mais elle n’a été acquise qu’avec lenteur, graduellement, durant de longues périodes, par un mouvement ascendant, mêlé de reculs, de la forme la plus rudimentaire à la plus parfaite.
Quoi qu’on pense de cette hypothèse, pour nous en tenir aux faits et à l’état présent, nous voyons la conscience, sous toutes ses formes, liée à la vie; tout phénomène psychique est inhérent à quelque organe ou à quelque tissu : les manifestations mentales sont donc transmises
396 CONCLUSION
à titre de manifestations vitales. A notre formule : « L’hérédité psychique a pour cause l’hérédité physiologique; » il est donc plus correct de substituer celle-ci : « L'hérédité psychique est un cas de V hérédité biologique. »
Nous sommes ainsi conduits à nous poser une autre question : Quelle est la cause de l’hérédité en général?
Le problème de la transmission héréditaire est d’un tel intérêt spéculatif et pratique que, depuis que l’homme réfléchit, il s’y est appliqué. Un auteur du xvne siècle prétendait avoir relevé 262 théories de l’hérédité, ce qui ne l’empêchait pas d’y ajouter la sienne : et pourtant à cette époque l’embryologie, sans laquelle toute hypothèse manque d’appui, était dans l’enfance.
Nous n’insisterons pas sur les doctrines qui n’ont plus qu’un intérêt historique : celle des forces plastiques (nisus for mativus, etc.) en faveur chez les savants animistes; celle de la préformation des germes dont nous avons parlé incidemment : le nouvel être existait tout formé dans l’œuf et les générations successives étaient emboîtées l’une dans l’autre, depuis le premier ascendant jusqu’au dernier descendant. Celles-ci omises, deux grandes théories à caractère scientifique paraissent avoir dominé depuis l’antiquité jusqu’à nos jours : celle de l’extraction et celle de la transmission des mouvements '.
Les diverses théories de l’extraction ont ce caractère commun de supposer que toutes les parties du corps envoient aux organes de la génération des particules qui
1. Pour plus de détails sur ce point, voir Balbiani, Revue philosophique, décembre 1888.
LES HYPOTHÈSES SUR L’nÉRÉDITÉ 397
représentent les parties dont elles émanent : ces particules, en se réunissant, forment l’embryon. Cette doctrine se rencontre dans les écrits hippocratiques, transformée de diverses manières (par Buffon, R. Owen, etc.), elle a trouvé sa dernière expression dans la pangenèse de Darwin.
La théorie des mouvements transmis que l’on a appelée aussi dynamique, commence à Aristote et passe par Harvey pour aboutir à Hæckel : une transmission de force due principalement à l’intervention du mâle dans la fécondation est la cause efficiente du développement individuel. La périge?ièse des plastidules de Hæckel est la forme la plus récente de cette doctrine.
L’hypothèse de Darwin, puis celle de Hæckel (1876) ont été quelque temps en faveur pour céder la place à l’hypothèse régnante, celle de la continuité du plasma germinatif de Weismann. Leurs différences ressortiront suffisamment de l’exposé qui va suivre.
I. Pour bien comprendre la pangenèse de Darwin, il faut se rappeler d’abord que la physiologie actuelle considère tout corps vivant, malgré son unité, comme un agrégat de cellules prodigieusement nombreuses, dont chacune a sa vie propre, possède les propriétés fondamentales de la vie : la nutrition par laquelle elles assimilent et désassimilent continuellement; l’évolution qui leur fait acquérir un volume plus considérable et se compliquer en parties plus parfaites et plus nombreuses; la reproduction, en vertu de laquelle chaque cellule peut en produire une ou plusieurs autres.
Ceci posé, pour expliquer le pouvoir de reproduction et, en général, la transmission héréditaire chez tous les êtres vivants, Darwin a proposé l’hypothèse provisoire de la pangenèse, « qui implique que, dans l’organisme tout entier, chacun des atomes ou unités qui le composent se reproduit lui-même. »
CONCLUSION
On admet presque universellement, dit-il, que les cellules, se propageant par division spontanée ou prolifération , conservent la môme nature et se convertissent ultérieurement en différentes substances et tissus du corps. A côté de ce mode de multiplication , je suppose que les cellules, avant leur conversion en matériaux formés et complètement passifs, émettent de petits grains ou atomes qui circulent librement dans tout le système et, lorsqu’ils reçoivent une nutrition suffisante, se développent ultérieurement en cellules semblables à celles dont ils dérivent. Nous appellerons ces graines des gemmules. Nous supposons qu’elles sont transmises par les parents à leurs descendants, se développent généralement dans la génération qui suit immédiatement, mais peuvent se transmettre, pendant plusieurs générations, à un état dormant et se développer plus tard. On suppose que les gemmules sont émises par chaque cellule ou unité, non seulement pendant l’état adulte, mais pendant tous les états de développement. Enfin, les gemmules auraient les unes pour les autres une affinité mutuelle, d’où résulte leur agrégation en bourgeons et en éléments sexuels. En sorte que, à strictement parler, ce ne sont pas les éléments reproducteurs ni les bourgeons qui engendrent les nouveaux organismes, mais les cellules et unités du corps entier l.
Gomme chaque unité du corps émet des gemmules et que celles-ci sont, par hypothèse, toutes contenues dans chaque ovule et dans chaque spermatozoïde (dans chaque graine et dans chaque grain de pollen pour les plantes), il en résulte queleurnombreetleur ténuité doiventêtre infinis. Mais on fera observer qu’aucune objection solide ne peut être fondée sur la petitesse extrême de ces gemmules,
i. Darwin, De la variation, etc., t. II, ch. XVII.
nos idées de grandeur et de petitesse étant purement relatives. Si l’on remarque que l’ascaride peut produire environ 64 000 000 d’œufs, une seule orchidée à peu près autant de millions de graines, que les parcelles organiques émises par les animaux odorants, que les molécules contagieuses de certaines maladies doivent être d’une ténuité excessive, l’objection ne paraîtra pas d’un grand poids.
Ainsi, « il faut considérer chaque être vivant comme un microcosme, un petit univers , composé d’une foule d’organismes aptes à se reproduire par eux-mêmes, d’une petitesse inconcevable, et aussi nombreux que les étoiles du firmament. »
Cette hypothèse permet à Darwin d’expliquer un grand nombre de phénomènes fort différents en apparence, mais que la physiologie considère comme identiques, quant au fond. Tels sont la gemmiparité ou reproduction par bourgeons, la fissiparité, où l’être est reproduit par division spontanée ou artificielle, la génération sexuelle, la parthénogenèse, les générations alternantes, le développement de l’embryon, la réparation des tissus, la croissance de nouveaux membres qui remplacent les membres perdus, comme cela arrive à l’écrevisse, à la salamandre, à la limace, bref, tous les modes de reproduction, quels qu’ils soient, tous les modes et toutes les variétés de l’hérédité.
Nous avons vu qu’il y a lieu de distinguer les caractères développés des caractères simplement transmis; la transmission peut avoir lieu sans le développement, ainsi que le prouvent les faits extrêmement nombreux d’atavisme, d’hérédité en retour, sous forme directe ou collatérale. Ce phénomène s’explique très bien dans l’hypothèse de Darwin. Le fait fréquent qu’un grand-père transmet à son petit-fils, par sa fille, des caractères que celle-ci n’a pas
CONCLUSION
ou ne peut pas avoir, ne peut se comprendre qu’en admettant qu’ils restent chez la fille à l’état latent, c'est-àdire pour donner une base physiologique à cette idée, qu’il y a des gemmules transmises à la deuxième génération et conservées par elle, mais qui ne se développent qu’à la troisième.
Darwin explique aussi comment des modifications, dans les habitudes corporelles ou mentales, peuvent être héréditaires. « Selon notre manière de voir, nous n’avons qu’à supposer que certaines cellules finissent par se modifier, aussi bien dans leur structure que dans leurs fonctions, et qu’elles émettent alors des gemmules similairement modifiées.... Quand un attribut psychique, une habitude mentale ou la folie sont héréditaires, nous admettrons qu’il y a réellement eu transmission de quelque modification effective, ce qui, selon notre hypothèse, impliquerait que des gemmules, dérivées de cellules nerveuses modifiées, se transmettent à la descendance. » On ne s’étonnera pas que ces habitudes modifiées ne se fixent qu’à la longue, si l’on remarque que l’organisme doit être placé dans des conditions nouvelles, assez longtemps pour que celles-ci agissent sur lui, modifient ses cellules et rendent possible la transmission d’un nombre de plus en plus grand de gemmules modifiées *.
Dans tout ce qui précède, on n’a raisonné que sur des données physiologiques. Mais nous savons que, dans la question de l’hérédité, l’antithèse du psychologique et du physiologique est une simple différence de point de vue. Ces cellules et ces gemmules ne sont pas de la matière brute, inanimée ; il y a en elles de la force, de la vie, des tendances; nous avons vu qu’il est aussi difficile de con-