Principes de biologie , trad. Cazelles
LRS HYPOTHÈSES SUR L’nÉRÉDITÉ
Yan Beneden et Hæckel, le « plasson »; c’est la substance plastique primordiale dont le protoplasme n’est lui-même qu’une différenciation. Le plasson se résout en molécules qui ne sont pas résolubles en molécules plus petites, mais constituent le dernier terme de la division : ce sont les plastidules. C’est dans la nature des plastidules qu’il faut chercher l’explication de l’hérédité sous toutes ses formes.
Pour Hæckel, chaque atome possède une certaine somme de force; il est « animé ». L’atome a une « âme », c’est-à-dire qu’il présente des phénomènes de plaisir et déplaisir, désir et aversion, attraction et répulsion. Tout atome étant doué de sensation et de volonté, ces deux propriétés ne peuvent être considérées comme propres aux organismes, et il faut chercher ce qui distingue les plastidules des autres molécules et constitue ainsi l’essence propre de la vie.
« De ces propriétés, la plus importante nous paraît être la capacité de reproduction ou la mémoire, qui existe dans tout processus évolutif et en particulier dans la reproduction des organismes. Toutes les plastidules possèdent de la mémoire; celte aptitude manque à toutes les autres molécules. » Pour Hæckel, la mémoire n’est donc pas une propriété de la seule matière organisée; il l’accorde à toute matière vivante. Cette mémoire des plastidules explique l’hérédité. Hæckel, en effet, attribue à chacune d’elles un mouvement ondulatoire, rhythmique. « Par l’acte créateur, une certaine quantité du protoplasme ou de la matière albuminoïde des parents est transmise à l’enfant et avec ce protoplasme un mode individuel, spécial, de mouvement moléculaire. Ce sont ces mouvements moléculaires qui suscitent les phénomènes vitaux et en sont la vraie cause. Il v a ainsi un mouvement olastidu-
CONCLUSION
laire primitif qui est transmis par la cellule mère et conservé. L’action des circonstances extérieures d’où résultent l’adaptation et la variabilité produit une modification de ce mouvement moléculaire. D’où Hæckel conclut que « l’hérédité c’est la mémoire des plastidules » ou « la transmission du mouvement des plastidules, » et que l’adaptation consiste dans les mouvements acquis.
Il se flatte d’avoir ainsi donné de l’hérédité une explication moniste et mécanique : moniste, puisque, dans ses plastidules, les propriétés ordinaires de la matière, de la vie et de la conscience sont réunies; mécanique, puisque son hypothèse s’appuie sur le principe de la communication du mouvement *,
III. Plus récemment, Weismann a proposé une nouvelle et importante théorie de l’hérédité sous le nom de continuité du plasma germinatif 2 . Nulle hypothèse n’affirme plus énergiquement le caractère invariable et indélébile de la transmission héréditaire. Elle s’appuie sur les recherches de divers embryologistes contemporains notamment d’E. VanBeneden, qui ont montré que la fécondation consiste dans la fusion du noyau mâle et du noyau femelle, qu’elle n’est qu’une copulation de noyaux, h laquelle le corps de la cellule ne prend aucune part. Dans ces noyaux est contenu le plasma germinatif. Mais, quand un nouvel être se produit, une partie seulement de ce plasma est employée; le reste forme une réserve qui sert à constituer la cellule germinative de la nouvelle génération : en d’autres termes, le plasma contenu dans la cellule germinative ne participe pas en totalité cà la reproduction du
•1. Périgenèse des plastidules , dans Psych. cell., trad. Soury, Histoire de la création naturelle, p. 142-167.
2. Weismann, Die Continuitüt des Keimplasmas als Grundlage einer Théorie der Vererbung. Iéna, 1885.
nouvel organisme ; une portion est destinée à la conservation de l’espèce et déposée, dès le début, dans les futurs organes sexuels. L’auteur représente la continuité de ce plasma germinatif sous la forme d’une longue racine de laquelle sortent de distance en distance des rejetons, représentant les individus des générations successives. « Chacun des deux noyaux qui se réunissent dans la fécondation, dit Weismann, doit contenir le plasma germinatif nucléaire des deux parents, auteurs de cette génération; celui-ci contient aussi le plasma nucléaire des cellules germinatives des grands-parents ainsi que des arrière-grandsparents. Le plasma nucléaire des différentes générations existe en quantité d’autant plus petite que la génération est elle-même plus éloignée. Tandis que le plasma germinatif du père ou de la mère constitue la moitié du noyau de la cellule-germe de l’enfant, le plasma germinatif du grand-père n’en constitue que le quart, celui de la dixième génération en arrière n’en constitue quele-roV^- Ce dernier peut cependant très bien réapparaître, lors de la formation du nouvel être. Les phénomènes du retour montrent même que le plasma germinatif d’ancêtres peut, au bout de mille générations, affirmer sa persistance en se manifestant par des caractères perdus depuis longtemps. Si donc nous ne sommes pas en mesure d’expliquer par quel processus ce retour se produit, nous savons du moins que la chose est possible. La très minime partie du plasma germinatif spécifique, contenant des tendances déterminées, les fait prédominer, quand sa nutrition est plus favorisée que celle des autres espèces de plasma contenues dans le noyau. »
Toutefois, si cette hypothèse explique la continuité héréditaire, la quasi-identité des ascendants et des descendants, elle n’explique pas l’hérédité des caractères acquis : elle
CONCLUSION
la contredit même, ce qui surprend chez un darwinien zélé comme Weisman. L’auteur a cependant essayé d’accorder son hypothèse avec celle de la transformation des espèces. Il admet que, pendant la vie, les influences extérieures peuvent modifier directement le plasma germinatif. — Il faut remarquer aussi que cette transmission d’une matière invariable à travers les générations semble réaliser cet idéal de l’hérédité dont nous avons parlé plus haut, l’uniformité absolue. Comment donc expliquer les différences individuelles? Weismann en trouve la cause dans la reproduction sexuelle qui, mettant en présence deux individus différents, rend possible la production des variétés héréditaires1.
Cet exposé des hypothèses contemporaines, dont aucune jusqu’ici n’a réussi à s’imposer, démontre, comme on l’a dit plus haut, qu’aucune explication scientifique de l’hérédité n’est actuellement possible. Pour nous, un seul point, d’une grande importance philosophique, en ressort : l’hérédité est une des manifestations les plus stables du déterminisme. Dans le domaine de la vie, la continuité n’a jamais pris une forme plus palpable.
Nous avons tant de fois montré la ténacité implacable de la transmission héréditaire, qu’il serait superflu d’y revenir; mais ici nous la prenons à sa source, et que voyons-nous ?
L’hérédité, c’est l’identité, l’identité partielle des matériaux qui constituent l’organisme des parents et celui de l’enfant. L’ovule naît aux dépens de l’épithélium de l’ovaire, c’est-à-dire d’un des tissus les moins élevés de
l. Pour plus de détails sur la théorie de Weismann, voir la Préface.
l’organisation. Rien dans sa genèse ne présage sa haute destinée, et, en fait, pour un ovule fécondé, cent mille périssent L
Les spermatozoïdes naissent de même du tissu épithélial et courent les mêmes chances que l’élément femelle. Dès que ces minuscules parties du corps des deux parents se sont conjuguées, tout ce qui suit est réglé par le déterminisme le plus invariable, disparition de la vésicule germinative, retrait du vitellus, segmentation en deux, quatre, huit, seize globules vitellins, formation du blastoderme, division en deux, puis trois feuillets, etc. Dans cette succession d’états que nous n’avons pas à retracer, chaque moment commande rigoureusement celui qui suit; c’est une logique en action; la déviation la plus légère amène une monstruosité, et ce processus de différenciation continue sans relâche, allant du plus au moins et n’empruntant au dehors que des matériaux nutritifs. Par la division des cellules — ce qui est leur mode ordinaire de multiplication — se forment les tissus, les organes, le corps. L’enfant naît. Rien n’a interrompu un seul instant la continuité; son individualité physique et mentale est déjà fixée. A part les variations que les circonstances pourront produire, le même développement logique, fatal, va se poursuivre, amenant, comme nous l’avons vu, à des époques déterminées une maladie, un désordre de l’esprit, la folie ou le suicide : et l’être ainsi formé porte en lui la possibilité de beaucoup d’autres, semblables à lui-même ou à ses ancêtres, partiellement ou provisoirement déterminés, attendant de l’autre sexe un complément de détermination pour que l’évolution recommence.
Pour beaucoup, les différences des parents aux enfants
1. Ou a calculé que, de dix-huit à vingt ans, le nombre des ovules pour chaque femme, est de 700 000 eu moyenne.
CONCLUSION
cachent ce déterminisme. La variété semble spontanéité. Mais, sans parler des fatalités extérieures et des modifications qu’elles entraînent, nous savons que l’hérédité sc charge à elle seule de produire la variété. En limitant son action à quatre ou cinq générations, il y a en chacun de nous une trentaine d’influences possibles qui ellesmêmes en résument des milliers d’autres et qui se mèlaû* gent, se combinent, s’équilibrent de tant de manières qu’elles ressemblent à une création nouvelle. Au fond, tout est rigoureusement déterminé. Un mobile sollicité pas cent forces distinctes n’en est pas moins mû fatalement.
L’hérédité est donc bien un déterminisme, et, ce qui le distingue de tout autre, un déterminisme spécifique , l’habitude d’une famille, d'une race ou d’une espèce. Par elle, nous nous sentons pris dans la chaîne indestructible des effets et des causes; par elle, notre chétive personnalité se rattache à l’origine dernière des choses, à travers l'enchaînement infini des nécessités.