‹ L'hérédité psychologiqueChapitre 111 sur 114 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

RÉSUMÉ

Résumons en quelques mots ce qui a été dit dans le cours de ce travail.

Considérée du point de vue philosophique, l’hérédité nous apparaît comme un fragment d'une loi beaucoup plus générale, d’une loi de V -univers , et sa cause doit être cherchée dans le mécanisme universel. Rien de ce qui a été ne peut cesser d'ètre : de là, dans l’individu, l’habitude et la mémoire; dans l’espèce, l’hérédité. Elle n'est qu’un cas de cette loi dernière que les physiciens appelent la conservation de l’énergie et les métaphysiciens la causalité universelle.

Du point de vue des faits et de la psychologie, l’hérédité apparaît comme une loi de la vie dont la cause est l’identité partielle des éléments de l’organisme chez les parents et chez l’enfant.

Nous ne l’avons étudiée que sous cette forme, en considérant successivement les faits, leurs lois et leurs conséquences.

En ce qui concerne les caractères spécifiques, l’hérédité s’impose avec l’évidence d’un axiome, puisqu’elle est sans exception. Dans l’ordre physique, comme dans l’ordre

CONCLUSION

moral , tout animal hérite des caractères de son espèce, fatalement, nécessairement. Un animal qui, par impossible, aurait, avec l’organisme de son espèce, les instincts d’une autre espèce, serait un monstre dans l’ordre psychologique : l’araignée ne peut ni sentir ni agir comme une abeille; le castor ne peut ni sentir ni agir comme un loup. Bien mieux: dans une même espèce animale ou humaine, les races elles-mêmes conservent leurs caractères psychiques, comme leurs caractères physiologiques. Enfin, chez l’homme, il n’est pas jusqu’à ces variétés d’une même race qu’on nomme des peuples, qui ne présentent des caractères moraux permanents, si on les considère dans la totalité des individus.

Sous la forme spécifique , l’hérédité mentale est donc indiscutable, et le doute ne pouvait porter tout au plus que sur les caractères individuels. Nous avons montré par une masse énorme de faits, qu’il eût été facile d’augmenter, que les cas d’hérédité individuelle sont trop nombreux pour n’y voir qu’un hasard, comme on l’a prétendu quelquefois. Nous avons fait voir que toutes les formes de l’activité mentale sont transmissibles : instincts, facultés perceptives, mémoire, habitudes, imagination, aptitude aux beaux-arts, aux sciences et aux études abstraites, sentiments, passions, énergie du caractère; et les formes morbides tout aussi bien que les autres : folie, hallucination, idiotie, suicide.

Les faits constatés, restait à les interpréter, en déterminant leurs lois. Ici, dans l’enchevêtrement inextricable des causes intercurrentes, on n’arrive qu’à une détermination toute théorique de la loi. En pratique, on peut cependant constater quelques formules empiriques qui permettent de classer les faits d’une manière suffisante.

1° Les parents ont une tendance à léguer tous leurs

RESUME

caractères psychiques, généraux et individuels, anciens et nouvellement acquis (loi de l’hérédité directe et immédiate) .

2° L’un des parents peut avoir une influen ’e prépondérante sur la constitution mentale de l’enfant (loi de prépondérance dans la transmission des caractères).

3° Les descendants héritent souvent des qualités physiques et mentales de leurs ancêtres et leur ressemblent, sans ressembler à leurs parents (atavisme).

4° Certaines dispositions physiques et mentales, très nettement déterminées, se manifestent chez les descendants au même âge que chez les ascendants (loi d’hérédité aux époques correspondantes).

Nous avons essayé enfin de montrer que toutes les exceptions ne sont que des apparences et que l’hérédité est la loi.

L’étude des conséquences nous a conduit aux questions pratiques. L’hérédité transmet, conserve, accumule. Qu’en résulte-t-il ? Qu’elle crée des habitudes intellectuelles et morales, que tout progrès prépare un progrès, toute déchéance une déchéance. Deux solutions s’offraient à nous sur les conséquences générales de l’hérédité : l’une radicale, hypothétique, l’autre positive. La première, qui attribue à l’hérédité un rôle de création , explique par elle la genèse même de nos facultés; la seconde, qui lui attribue un rôle de conservation, explique par elle le développement de nos facultés. Nous avons montré tout ce qu’il y a de séduisant dans la première, tout en ne la donnant que pour une hypothèse. Nous avons insisté sur la seconde.

Au fond, la question des conséquences nous a paru dominée par cette loi générale, que l’expérience vérifie : La transmission des modifications acquises a lieu eu peut avoir lieu. Quand le fait de l’hérédité mentale sera

CONCLUSION

mieux connu, quand nos vagues intuitions sur ce sujet seront devenues des vérités claires, alors son importance sociale, qu’on entrevoit à peine aujourd’hui, sera mieux comprise, et bien des questions qu’il serait oiseux de débattre à présent se poseront et peut-être se résoudront d’elles-mêmes. Il n'est guère possible cependant que les esprits les plus inattentifs ne se demandent pas si, les lois de l’hérédité psychologique étant connues, l’homme ne pourrait pas les employer à son perfectionnement intellectuel et moral , plier à ses desseins, ici comme ailleurs, une force de la nature. Il y a une quarantaine d’années que Spurzheim et d’autres se demandaient si l’on n’en viendrait pas un jour à prévoir le caractère intellectuel des enfants, la constitution psychologique de leurs parents étant connue, et « si l’on ne pourrait pas facilement créer des races d’hommes à talent, en employant les mêmes moyens qu’on a adoptés pour produire différentes espèces d’animaux. »

Nulle réponse catégorique n’est possible, quant à présent. Jusqu’ici, l’homme s’est montré soucieux de la perfection des autres races plus que de la sienne, peut-être par ignorance des lois naturelles. On peut dire cependant, en se fondant sur un calcul de probabilités incontestable, que des parents bien doués d’esprit ont des chances d’avoir des enfants spirituels; que quelque nombreuses que soient les déviations et les anomalies (et nous avons vu qu’elles doivent l’être), comme c’est une nécessité que parmi des faits de même ordre, dépendant en partie de causes constantes et en partie de causes variables, la loi finisse pas l’emporter, une sélection consciente, pratiquée longtemps, aurait de bons résultats. Mais la race ainsi formée ne pourrait jamais être abandonnée à elle-même; car, sans parler de l’atavisme qui ramènerait brusque-

RÉSUMÉ

ment des formes mentales en apparence éteintes, nous savons que l’hérédité a toujours une tendance à retourner au type primitif ou, pour parler sans métaphore, que ce qui est acquis depuis peu, a peu de stabilité. Peut-etre aussi ces constitutions d’élite ressemblent-elles à des composés très instables qu’il est bien difficile de fixer. La puissance bienfaisante de l’hérédité aurait ainsi des limites infranchissables et il faudrait beaucoup en rabattre de la chimère optimiste d’un progrès sans fin.

Nous ne savons pas bien sûrement ce que fut l’homme à l’origine, et nous ne pouvons dire ce qu’il sera. Mais rapprochons un instant l’état de nature de l’extrême civilisation : comparons le sauvage presque nu, avec son cerveau plein d’images et vide d’idées, sa langue informe et ses fétiches, associé étroitement à la nature, vivant de sa vie et ne faisant qu’un avec elle; avec l’homme très éloigné de la nature, très civilisé, très raffiné, initié à toutes les finesses des arts, de la littérature ou des sciences, à toutes les élégances ou à tou tes les complications de la vie sociale et pratiquant le précepte de Gœthe : Tâche de te comprendre et de comprendre les autres choses. Entre ces deux extrêmes, la distance paraît infinie, et pourtant elle a été parcourue pas à pas. Sans doute cette évolution, résultat du jeu complexe de causes nombreuses, n’est pas due tout entière à l’hérédité; mais nous aurions bien mal réussi dans notre tâche si le lecteur ne comprenait pas maintenant qu’elle y a largement contribué.

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