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CHAPITRE II

l’hérédité des facultés perceptives

La perception est un fait d’une nature mixte, à la fois physiologique et mental : il commence dans les organes, il s’achève dans la conscience. Quoique l’opinion commune considère nos sensations comme des phénomènes simples, irréductibles, derniers qui nous font connaître le monde matériel tel qu’il est, rien n’est plus douteux. S’appuyant sur les découvertes de la physique et de la physiologie , les psychologues contemporains ont fait voir que les couleurs, les sons, la température, les formes, en un mot, la plupart des qualités du monde extérieur, sinon toutes, ne ressemblent nullement aux idées que le vulgaire s’en fait ; que la perception est un état de conscience qui correspond en nous à des réalités hors de nous,, mais ne leur ressemble pas; en sorte que cette totalité d’attributs que nous appelons le monde extérieur, et que par une illusion universelle nous croyons saisir tel qu’il est en réalité, est pour une bonne part l’œuvre de notre esprit, une création dont le monde externe ne fournit que les matériaux bruts et que nos sens élaborent et achèvent à leur manière.

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Quoique, pour nous, il n’y ait aucune hésitation possible entre cette manière de concevoir l’acte de la perception et l’opinion du sens commun, nous ferons remarquer qu’en ce qui concerne l’hérédité la question est sans intérêt. Que le monde matériel soit perçu immédiatement tel qu’il est ou autrement qu’il n’est, par une synthèse de la conscience, il n’importe ici. Le seul problème à résoudre est celui-ci : Les facultés perceptives, les modes d’activité sensorielle de l’être, sont-ils soumis à l’hérédité ?

Remarquons d’abord que, en tout ce qui touche les formes spécifiques de la faculté de percevoir, la réponse n’est pas douteuse. Parcourez l’échelle animale, depuis les organismes infimes qui n’ont qu’un toucher passif et obtus, jusqu’aux animaux les mieux doués sous le rapport des sens; l’observation montre tout de suite que chaque animal tient de ses parents un certain nombre et une certaine nature de sens. L’hérédité régit la quantité comme la qualité des facultés perceptives, en ce qui concerne ces caractères généraux que nous appelons spécifiques.

L’hérédité régit également tout ce qui tient à la race ou à la variété. Ainsi le chien n’hérite pas seulement d’un odorat très fin, mais de telle variété de l’odorat qui le rend propre à une chasse déterminée. Chez le nègre, la subtilité du même sens caractérise cette variété de l’espèce humaine.

Le doute ne peut donc porter que sur les différences individuelles , et ainsi la question posée au début se transforme en celle-ci : L’hérédité qui régit la transmission des facultés perceptives, en ce qu’elles ont d’essentiel et do fondamental, régit-elle aussi la transmission des caractères secondaires, propres aux individus? Les faits vont répondre. Nous allons voir que, même pour ce qui est individuel, anormal, bizarre, l’hérédité se vérifie leplussouvent.

LES FAITS

Nous passerons successivement en revue les cinq sens admis par tout le monde. Quant à la sensibilité générale, c’est-à-dire ce sens interne, sans organe spécial, diffus dans tout le corps et qui est comme un tact intérieur, par lequel nous sentons ce qui se passe en nous, comme il tient de très près à nos plaisirs, nos douleurs, nos instincts, nos passions, nous en parlerons plus loin en traitant des sentiments et de leur hérédité.

Du toucher.

Le toucher est le sens général, primitif, celui dont aucun animal sentant n’est dépourvu. Tous les autres sens n’en sont qu’une modification, disait un ancien. La physiologie moderne a montré comment, par évolution et spécialisation, les autres sens, vue, ouïe, odorat, goût, ont pu sortir du toucher ; comment le toucher est une langue générale dans laquelle les autres sens, qui sont des langues spéciales, ont dû être traduits à l’origine pour être compris. Dans ce sens fondamental, à la fois le plus essentiel et le plus grossier, on distingue les sensations tactiles proprement dites (dur, mou, élastique, etc.) et les sensations de température (chaud et froid).

On comprend même sous celte dénomination les divers états de la sensibilité musculaire, ainsi que les plaisirs et les douleurs qui résultent de toute espèce de contact.

A proprement parler, le sens du toucher est une entite psychologique; c’est un terme collectif par lequel on désigne des groupes de phénomènes fort différents, indépendants même les uns des autres, puisque la maladie peut abolir chacun d’eux isolément. Ce sera l’œuvre de

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la psychologie physiologique de mettre cette vérité en pleine lumière. Acceptons, en attendant, le mot toucher dans son acception courante. Nous allons voir que ce sens, sous toutes ses formes, est soumis à la loi d’hérédité.

D'abord, l’organe tactile par excellence, la main, est modifié par la transmission héréditaire. « C’est une opinion établie que les hommes et les femmes dont les ancêtres ont mené une vie laborieuse ont de grandes mains, et qu’au contraire ceux dont les ascendants ont été pendant plusieurs générations déshabitués du travail manuel ont communément la main petite L » Les recherches de Walker ont montré qu’en Angleterre les mains des ouvriers sont dès la naissance plus fortes que celles des classes aisées.

De même pour les gauchers, il y a des familles où l’usage spécial de la main gauche est héréditaire. Girou de Buzareingues en a connu une dans laquelle le père, les enfants et la plupart des petits-enfants étaient gauchers. L’un d’eux le fut dès le berceau, malgré le soin qu’on avait pris de lui emmaillotter la main gauche.

On a souvent fait remarquer l’extrême différence qui existe entre la sensibilité tactile des peuples du Midi et celle des races du Nord. Chez les premiers, elle est exquise et raffinée; chez les seconds, obtuse, au moins imparfaite. Le Lapon, qui boit de l’huile de tabac pour calmer une colique, n’a proprement pas la peau plus irritable. Là, comme le dit Montesquieu, « il faut écorcher l’homme pour le faire sentir. »

Il est d’observation, dit P. Lucas, que les parents transmettent à leurs enfants les perfections et les imperfections

1. Herbert Spencer, Principles of Biology, § 82. — Darwin, De la descendance, etc., t. I, p. 125.

LES FAITS

les plus singulières du toucher. La peau n’a point de modes d’hyperesthésie ou d’anesthésie qui semblent devoir faire exception à cette règle. « Une femme, dont la sensibilité tactile est d’une exaltation qui transforme en supplice la plus petite blessure, s’est mariée à un homme doué au plus haut degré de la qualité contraire. Chez lui, l’intelligence ne manque pas d’activité, mais le cœur et la peau sont impassibles. Ils ont donné le jour à une fille aussi dure à la douleur externe que peut l’être son père. Nous l’avons vu supporter, sans se plaindre et sans paraître presque s’en apercevoir, des douleurs qui eussent été pour nous très sensibles 4. »

Un des modes les plus connus de l’hyperesthésie du toucher, c’est la sensibilité au chatouillement. Des familles presque entières y sont insensibles ; d’autres se montrent sensibles au moindre attouchement, jusqu’à la syncope.

On sait qu’il y a des personnes qui ne peuvent supporter le simple contact ou même l’approche d’objets, comme la soie, le liège. Cette sensibilité maladive provient souvent du père ou de la mère. « Nous savons une famille dont plusieurs membres, tant filles que garçons, éprouvent instinctivement, au toucher du liège ou du velouté des pêches, une telle sensation de frémissement interne et d’horripilation, que la vue même de ces fruits leur est insupportable ; il faut les leur servir dépouillés d’enveloppe 2. »

En ce qui concerne le sens de la température, on rencontre aussi des exemples de transmission héréditaire. Une famille du Midi, dit P. Lucas, habite depuis longtemps Paris. Plusieurs enfants sont nés dans cette ville.

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