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Darwin, La descendance de l'homme, etc., t. I, p

3. Voir sur ce point les vers bien connus de Lucrèce, V. 4062-1071.

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vivant à côté de l’homme. Le chien à l’état sauvage n’aboie pas ; il hurle et creuse des terriers.

Dès lors, une question se pose : Si des instincts tenus longtemps pour primitifs sont acquis, à n’en pas douter, pourquoi n’en serait-il pas de même de tous les instincts? Quelles raisons avons-nous de croire que, les circonstances aidant, tous ne se sont pas formés à leur heure, puis fixés et transmis? en sorte que tous les instincts seraient acquis et qu’il n’y aurait entre eux que des différences d’ancienneté.

Ce problème ne s’est posé que dans ces derniers temps, logiquement amené par le grand débat sur l’origine et la variation des espèces. Il est bien clair que sur une question ouverte, vivement discutée entre les maîtres, peutêtre insoluble, nous n’avons la prétention de rien décider. Il ne s’agit ici que d’exposer une hypothèse ; mais cette hypothèse étant fondée sur l’hérédité, et lui attribuant un rôle de premier ordre, nous ne pouvons la passer sous silence.

On sait comment une théorie ébauchée au siècle dernier, reprise par Lamarck, modifiée par Darwin et Wallace, s’est rapidement répandue de nos jours dans tous les pays civilisés. Elle admet que les espèces sont variables et se sont formées par l’accumulation de petites différences, que l’hérédité a fixées. Les genres et les espèces actuellement existants, si nombreux qu’ils soient, ont dû dériver de trois ou quatre types primitifs, peut-être d’un seul. Pour cela, il a suffi de quelques variations spontanées. Si elles ont été appropriées à des conditions nouvelles d’existence, si elles ont fourni à l’individu une arme de plus pour la bataille de la vie, si l’hérédité les a transmises, il s’est formé une espèce qui, sous l’action continue des mêmes causes, s’est éloignée de plus en plus du type primordial.

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Les variations, la concurrence vitale et la sélection, le temps, l’hérédité : tels sont les facteurs à l’aide desquels s’expliquent l’évolution des êtres, la formation et la disparition des espèces.

Cette hypothèse a jeté un jour tout nouveau sur les instincts. Dans l’animal, la constitution physique et la constitution mentale étant corrélatives, si à l’origine il n’y eut. que des organismes rudimentaires, il ne dut y avoir non plus que des instincts très grossiers. D’ailleurs, l’instinct présentant, comme l’organisme, des variations spontanées, étant soumis comme lui aux lois de la concurrence vitale et de l’hérédité, on en doit conclure que, si ces causes expliquent la formation des espèces, elles expliquent aussi celle des instincts. Si une modification physique, en adaptant l’animal à un milieu nouveau, amène une déviation qui peut devenir fixe, parce qu’elle constitue un progrès sur les états antérieurs, il en sera de même pour les modifications mentales. Toute variation de l’instinct qui mettra l’animal en état de se défendre contre de nouveaux ennemis, de saisir quelque nouvelle proie, le rendra apte à survivre, dans des conditions plus compliquées.

Tant que les espèces ont été considérées comme fixes, la question de l’origine des instincts ne pouvait même être posée. L’espèce semblait avoir été mise au monde toute faite, avec ses caractères physiques et moraux. Pour l’école transformiste, au contraire, les instincts actuels sont très complexes, formés par l’accumulation lente du temps et de l’hérédité. Il s’agit de les soumettre à un procédé minutieux d’analyse, de les défaire couche par couche , de déterminer, par la comparaison, l’induction et l’analogie, ceux qui paraissent de formation plus récente, de descendre de là pas à pas vers des couches de plus

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en plus anciennes, et, en procédant toujours ainsi du composé au simple, d’arriver à quelques manifestations mentales très humbles, qui peuvent être considérées comme la source d’où tout est sorti.

Ainsi, au début, un minimum d’activité psychique qui joue, dans la vie mentale, le rôle du protoplasma ou de la cellule dans la vie physiologique ; puis des actions et réactions qui, par une répétition constante, se changent en habitudes et sont fixées par l’hérédité ; puis des variations qui se changent aussi en habitudes et sont fixées également par l’hérédité ; bref, une somme d'habitudes 'héréditaires : telle est , d’après l’école transformiste , la genèse des instincts.

Darwin a développé cette thèse avec une science et une habileté consommées. Il s’est bravement attaqué aux instincts les plus compliqués, les plus merveilleux, les plus inexplicables : ceux de la fourmi et de l’abeille ; s’efforçant de faire voir comment ces phénomènes si singuliers ont pu sortir, par la sélection et l’hérédité, de quelques instincts très simples.

Si nous prenons l’abeille domestique, telle qu’elle existe maintenant, sans la comparer à aucun autre animal; si nous supposons que, dès l’origine, elle a construit ses cellules comme aujourd’hui , nous restons confondus d’étonnement et sans explication possible. Mais si, ayant recours au principe des transitions graduelles, nous cherchons à établir une série de degrés transitoires, « la nature nous révélera peut-être elle-même sa méthode de création. » Rapprochons donc l’abeille de la mélipone et du bourdon.

Les bourdons n’offrent que des instincts assez grossiers. Ils déposent leur miel dans de vieux cocons, en y ajoutant quelquefois de courts tubes de cire. D’autres fois, ils

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construisent des cellules isolées, d’uue forme globuleuse irrégulière.

Entre les cellules parfaites de l'abeille domestique et la grossière simplicité des cellules du bourdon, on trouve, comme degré de perfection intermédiaire, les cellules de la mélipone domestique du Mexique. La mélipone ellemême est intermédiaire, par sa structure, entre l’abeille et le bourdon, mais plus voisine de celui-ci. Elle construit un rayon de cire presque régulier, composé de cellules cylindriques dans lesquelles les larves éclosent , et de quelques grandes cellules, destinées à recevoir les provisions de miel. Les dernières sont presque sphériques et situées à une assez grande distance les unes des autres. Or le calcul montre que si la mélipone construisait ses sphères à égales distances, et si elle les faisait de la même grandeur, en les disposant symétriquement sur deux rangs, il en résulterait une structure aussi parfaite que celle du rayon de l’abeille domestique. « Nous pouvons conclure de là en toute sécurité, dit Darwin, que si les instincts actuels de la mélipone, qui n’ont rien de fort extraordinaire, étaient susceptibles de quelques légères modifications, cet insecte pourrait arriver peu à peu à construire des cellules d’une perfection aussi merveilleuse que celles de notre abeille. »

La sélection naturelle n’agissant qu’en accumulant les variations légères d’organisation, ou d’instinct, qui peuvent être avantageuses à l’individu, on peut se demander comment ce sont les variations successives et graduelles de. l’instinct constructeur, plutôt que de tel autre, qui ont formé peu à peu le talent architectural de l’abeille domestique. Darwin répond : « L’abeille doit consommer un6 grande quantité de miel pour sécréter une faible quantité de cire; et elle vit de son miel pendant l’hiver. Tout ce Ribot. — Hérédité. 3

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qui amènera une épargné de cire amènera une épargne de miel et par suite sera utile à l’avenir de la ruche. » Ceci posé, si l’on suppose que des bourdons hivernent, ils auront besoin d’une grande quantité de miel ; par suite, toute modification d’instinct qui les amènerait à construire leurs cellules assez près les unes des autres pour avoir une cloison mitoyenne leur épargnerait un peu de cire et leur serait avantageuse par conséquent. Il serait donc de plus en plus avantageux aux bourdons de construire leurs cellules de plus en plus régulières, de plus en plus rapprochées, comme celles de la mélipone. Toujours, pour la même raison, il serait avantageux à la mélipone de construire ses cellules encore plus rapprochées et plus régulières qu’aujourd’hui, et de se rapprocher ainsi peu à peu du rayon parfait de l’abeille domestique. « Ainsi on peut expliquer le plus merveilleux de tous les instincts connus, à l’aide de modifications successives, innombrables mais légères, d’instincts plus imparfaits dont la sélection naturelle aurait profité !. »

Dawin a essayé d’expliquer de même les instincts esclavagistes de certaines fourmis. On sait, par les observations célèbres de P. Huber, que les fourmis amazones volent les larves des fourmis noir-cendrées qui deviennent leurs esclaves. Incapables d’autre travail que la guerre, elles sont nourries, portées, soignées et même gouvernées par

1. Darwin, Origine des espèces, ch. VIII, § 8. — D’après 0. Schmidt, Hermann Müller aurait montré « que dans les caractères physiques des différentes espèces de guêpes, d’abeilles rapaces et d’abeilles actuellement ■rivantes, on possède tous les degrés de transition qui permettent de se représenter et de reconstruire l’évolution de ces êtres au cours des siècles ; que les mêmes espèces offrent dans leurs habitudes ou instincts la même transition, suivant les circonstances et les orgaues, du simple au composé et à l’artificiel, et que même la plus haute complication de cette merveilleuse activité doit être considérée comme le résultat d’une évolution, sans qu’il soit besoin de faire intervenir une solution per saltum. » (Les sciences naturelles et la philos, de l' Inconscient, trad. franç., p. 47.)

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les noir-cendrées. En Angleterre, les fourmis sanguines ont aussi des esclaves; elles les emploient aux travaux de la fourmilière, mais y travaillent elles-mêmes. Selon Darwin, cet instinct s’explique ainsi : A l’origine, les fourmis auront volé des œufs étrangers pour s’en nourrir, quelques-uns auront éclos, et les fourmis étrangères auront rendu dans la communauté des services comme travailleurs. De là l’instinct d’aller capturer des œufs pour avoir des esclaves. Puis les maîtres, après avoir laissé à leurs esclaves une partie du travail, comme les fourmis anglaises, en seront venus à s’en déshabituer complètement, comme les fourmis suisses.

Depuis la publication du grand ouvrage de Darwin, ses adversaires et ses critiques se sont mis à recueillir avec ardeur les cas les plus embarrassants. Tels sont les instincts des odyn'eres et des cerceris , guêpes solitaires qui placent près de leur œuf des insectes vivants, frappés de paralysie par l’inoculation d’une gouttelette de venin dans le ganglion thoracique : ce qui permet à la larve aussitôt éclose de se repaître d’une proie vivante. Tels encore les instincts des Xylocopes *, ceux des Talégales, gallinacés australiens qui

1. Le xylocope ou perce-bois est une abeille solitaire qui, au moment de pondre, attaque avec acharnement un morceau de bois mort et avec ses mandibules y creuse un trou qu’elle approfondit d’abord dans la direction horizontale, puis en descendant obliquement de façon à pratiquer une longue galerie dont l’extrémité inférieure n’est séparée de la surface du bois que par une mince couche de tissu ligneux. Lorsque cette opération est achevée, le xylocope court la campagne, recueillant le pollen des fleurs, qu’il va déposer au fond de sa galerie pour nourrir la larve future. Sur cet amas de pollen, il pond un œuf. Puis à l’aide de sa salive et de la sciure de bois détachée de son trou, il forme une pâte destinée à fermer complètement la loge occupée par l’œuf et son magasin de vivres. Cela fait, nouveau travail d’approvisionnement de pollen, ponte d’un deuxième œuf, clôture de cette deuxième loge : ainsi pour un troisième œuf. Puis, la galerie bouchée, la mère ne s’occupe plus des œufs, pendant le peu de temps qui lui reste à vivre, car elle meurt presque aussitôt. — Les œufs éclosent : les larves sont vermiforme3. Quand elles ont achevé leur développement, l’aînée, qui occupe l’étage inférieur, sort de sa loge en perforant l’écorce, jamais le plafond. C’est seulement après

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ne couvent pas, mais qui plusieurs semaines avant la ponte entassent des mètres cubes d’herbes sèches et de débris végétaux et y déposent leurs œufs, qui subissent une incubation artificielle, grâce à la chaleur développée par la fermentation : — instinct qui est bien fixé dans la race, ne résulte pas de l’imitation, puisque des individus élevés à Paris ont agi de môme à l’âge adulte.

Les transformistes de leur côté ont soutenu la lutte sur tous les points, produisant des faits, opposant des arguments de tout genre, rapprochant les instincts complexes d’autres plus simples et plus facilement explicables. La difficulté du problème serait fort diminuée si la filiation des espèces animales, si leur arbre généalogique pouvait être dressé d’une manière complète et incontestable. Ce résultat n’est pas atteint. Le fût-il, il y aurait encore place à beaucoup de conjectures dans la détermination des instincts. On ne peut donner qu’une esquisse probable de leur évolution. « Il sera toujours impossible d’expliquer les instincts actuels dans leurs variétés et leurs complications infinies. Les data sont inaccessibles, et même, en supposant qu’on les atteigne, on ne pourrait les saisir d’une manière complète ’. »

Que faut-il donc penser, en définitive, de cette solution sur l’origine des instincts? Nous n’avons pas à la juger ici : ce serait hors de notre compétence. Cette question est liée à celle de l’origine des espèces, et la science ne l’a pas encore tranchée. Y parviendra-t-elle? On ne peut nier que chaque jour le transformisme gagne du terrain. Si un jour

que l’habitant de la cellule suivante perfore cette cloison pour suivre le chemin frayé par son aîné. (Milne Edward, Leçons sur la physiologie et l’anatomie comparée de l'homme et des anùnaux, t. XIII, p. 467. — On trouvera dans cet ouvrage un graud nombre de faits analogues, p. 471, 528„ 503, 533. )

1. Herbert Spencer, Principes de psychologie , t. I, § 194-198.

l’hérédité des instincts

l’hypothèse de Darwin est complètement justifiée , il faudra bien admettre alors que tous les instincts sont acquis, que ce qui est stable actuellement fut variable à l’origine, que toute stabilité vient de l’hérédité qui conserve et accumule, et que dans la formation des instincts son rôle est souverain.

En résumé, dans l’hypothèse qui considère les instincts comme fixes ou ne variant que dans de faibles limites, l’hérédité est simplement conservatrice.

Dans l’hypothèse transformiste, l’hérédité est réellement créatrice , puisque sans elle, nulle modification acquise ne pouvant se transmettre, la formation des instincts proprement dits, même peu compliqués, serait impossible.

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