Darwin, Variations, II
Ribot. — Hérédité. 4
LES FAITS
Par contre , certains auteurs admettent que la surdimutité est sept fois plus fréquente quand le père et la mère sont tous deux sourds-muets que lorsqu’un seul parent est atteint de cette affection *.
Nous ferons remarquer que les relevés faits à l’Institution des sourds-muets de Londres, lors de sa fondation, sont assez concluants en faveur de l’hérédité. Sur 148 élèves qui s’y trouvaient, on en comptait un dans la famille duquel il y avait cinq sourds-muets, un autre d’une famille où il y en avait quatre, onze dans la famille de chacun desquels il en existait trois , dix-neuf dont la famille en renfermait deux.
Dans une famille que nous connaissons personnellement, les deux parents sourds-muets ont donné naissance à des enfants sains ; mais la surdi-mutité a reparu à la génération suivante, chez les petits-enfants.
Il est possible d’ailleurs que dans le cas qui nous occupe la loi d’hérédité soit moins en défaut qu’il ne semble d’abord. La surdi-mutité des ascendants peut se métamorphoser chez les descendants en une infirmité d'une autre forme : la dureté d’oreille, l’obtusion des facultés mentales ou môme l’idiotie. L’anatomiste Menckel en a donné plusieurs exemples. Mais nous étudierons plus loin ce point obscur des métamorphoses ou transformations de l’hérédité.
Il nous a semblé plus naturel d’exposer, sous le titre de l’imagination, l’hérédité des facultés musicales. Nous verrons qu’il n’y a peut-être pas de talent artistique qui offre des cas plus concluants de transmission héréditaire (les trois Mozart, les deux Beethoven, plus de cent vingt membres dans la famille de Bach). Mais, en faisant la paît
1, Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiq., art. Hérédité, p. 462.
aussi large qu’on voudra à l’influence de l’imagination et des facultés intellectuelles , il faut bien accorder que le talent musical n’existe pas sans une certaine disposition de l’ouïe. L’éducation n’y peut rien ou peu de chose : c’est la nature qui donne une oreille juste. L’incontestable hérédité de l’aptitude pour la musique, implique donc forcément l’hérédité de certaines qualités de l’ouïe. Remarquons que notre conclusion s’étend aux exécutants aussi bien qu'aux compositeurs.
De l’odorat et du goût.
Il n’est guère possible de séparer ici ces deux sens, qui sont si intimement liés qu’on a pu dire que l’odorat n’est qu’un goût qui s’exerce à distance.
L’homme se trouve certainement placé au-dessous des animaux, sous le rapport de la finesse de l’odorat. Il n’est pas possible de trouver, même chez les nègres, une subtilité égale à celle du chien, des carnassiers en général et de certains insectes. Gratiolet, dans son Anatomie comparée du système nerveux , raconte qu’un vieux morceau de peau de loup, usé jusqu’au cuir, présenté à un petit chien, le jetait par son odeur affaiblie dans des convulsions d’épouvante : ce petit chien n’avait jamais vu de loup ; comment donc expliquer cette terreur , sinon par une transmission héréditaire de certains sentiments, liés à une certaine perception de l’odorat ?
« Je tiens des gardiens d’une ménagerie, dit Laycock, que la paille employée pour servir de litière aux lions et aux tigres ne peut servir pour les chevaux, parce que, dès qu’on l’apporte dans l’écurie, l’odeur les terrifie. Et
cependant bien des générations se sont succédé, vivant de la vie domestique, depuis l’époque où le cheval sauvage, duquel l’on suppose que nos chevaux domestiques sont descendus, était exposé aux attaques de ces félins L »
Tout le monde sait que, dans l’espèce canine, c’est à la sagacité native, et par conséquent héréditaire, de l’odorat que tient en grande partie la valeur de la race et de l’individu.
Si dans ce monde de l’animalité, si bien doué à cet égard, nous pouvions noter les différences individuelles, il est probable que nous verrions l’hérédité les transmettre : malheureusement, nous ne pouvons les étudier que sous la forme spécifique. Mais là, du moins, le doute n’est pas possible, l’hérédité les transmet sans exception.
Dans l’espèce humaine, les races sauvages ont une finesse d’odorat qui les caractérise, en les rapprochant de l’animal. Dans l’Amérique septentrionale , les Indiens peuvent poursuivre leurs ennemis ou leur proie à la piste; aux Antilles , les nègres marrons distinguent au nez la trace d’un blanc de celle d’un noir 1 2. Toute la race nègre est douée à cet égard d’une pénétration inconcevable. Ou’elle résulte d’un plus grand développement de la membrane olfactive, ou d’un plus grand exercice de ce sens, toujours est-il que l’hérédité conserve cette faculté innée ou acquise.
Les variétés spécifiques et individuelles du goût sont transmissibles, comme celles de l’odorat. L’hybridité en donne chez les animaux de curieux exemples. « Le cochon, dit Burdach, a un goût très prononcé pour l’orge; le sanglier la dédaigne et se nourrit d’herbe et de feuilles. On a
1. Laycock, A Chapter on sottie organic laws of per sonal and ancestral Memorg, p. 21.