Lucas, ibid
LES FAITS
Nous avons énuméré assez de faits pour montrer que l’hérédité des facultés perceptives a lieu, même sous la forme individuelle. Ainsi, si nous prenons tout animal tel qu’il est constitué naturellemeut, avec ses organes sensoriels par lesquels le monde extérieur pénètre en lui, nous pouvons dire que la quantité et la qualité de ses facultés perceptives seront transmises, certainement sous leur forme spécifique, très probablement sous leur forme individuelle : par suite, l’hérédité est la règle.
Toutefois, la sensation ne fournit encore que les matériaux bruts de la connaissance ; il faut que l’activité propre de l’esprit les transforme et les élabore. Il faut qu’à l’élément externe, fourni par le monde matériel, se joigne l’élément interne fourni par nous, pour produire ce que nous appelons proprement la connaissance et le développement de l’esprit; en sorte que l’on pourrait soutenir que l’hérédité des facultés perceptives, telle que nous l’avons considérée ici , est en quelque façon extérieure et que l’avoir établie, c’est un résultat physiologique plutôt que psychologique.
Il n’en est rien, et cette objection ne se poserait même pas si l’on voulait bien comprendre que la perception est un acte essentiellement actif où l’esprit se met tout entier. Remarquons d’ailleurs que cette transmission de caractères très particuliers dont nous venons de donner bon nombre d’exemples ne suppose pas seulement une extrême analogie dans la structure des organes hérités, dans leur conformation anatomique. Elle suppose aussi chez les parents et leurs descendants une extrême analogie dans la structure du système nerveux et de l’encéphale. Sur un point particulier, Ilelmholtz a montré que ce sont des anomalies des nerfs du limaçon qui expliquent pourquoi certaines personnes n’ont pas l’oreille mu-
sicale, ne perçoivent l’échelle des sons que dans d’étroites limites, ne peuvent reconnaître une gamme *. Les travaux récents sur les localisations cérébrales ont fait voir que le toucher, l’ouïe, la vue, le goût, l’odorat, le sens musculaire ont pour organe intérieur des régions spéciales du cerveau. Les dissentiments des physiologistes sur plusieurs points n’infirment pas le principe. L’hérédité des facultés perceptives est donc au fond une hérédité cérébrale ; elle tient aux conditions essentielles de la vie psychique. Au reste, nous allons voir bientôt si l’hérédité des facultés intellectuelles ne s’établit pas directement.
i. J’emprunte cette remarque à une note du D' Hotzen dans sa traduction allemande de la première édition de ce livre. Grant Allen a publié dans Minci (1878) une observation curieuse de surdité musicale. Notons aussi que dans les nombreuses recherches faites dans ces derniers temps sur V audition colorée (c’est-à-dire sur l’association instinctive d’un certain son avec une certaine couleur), on relève un assez grand nombre de cas héréditaires.