‹ L'hérédité psychologiqueChapitre 26 sur 114 · Darwin, Descendance de l’homme . t. I, p · texte numérisé non relu

Darwin, Descendance de l’homme . t. I, p

LES FAITS

mentionne cette hypothèse qu’en passant; elle sera examinée ailleurs \ Nous devons nous en tenir pour le moment à l’étude des faits.

Or, quand on cherche dans l’histoire ou les traités médicaux des faits qui établissent l’hérédité de la mémoire sous sa forme individuelle, on est fort embarrassé. Tandis qu’ils abondent pour l’imagination, l’intelligence, les pas» sions, ici on peut à peine glaner.

Une maladie mentale, l’idiotie, nous en offre cependan des exemples. Cette infirmité, qui est héréditaire, comme nous le verrons, au moins sous la forme de l’atavisme, présente, entre autres caractères, une faiblesse excessive de la mémoire. Les idiots ne se rappellent en général que ce qui intéresse leurs goûts, leurs penchants, leurs passions. Mais, comme cela résulte sans doute de la faiblesse des impressions sensorielles , cette hérédité est l’effet d’une transmission héréditaire plus générale.

Dans l’histoire, même rareté d’exemples. Les mémoires fabuleuses qu’elle cite (Adrien , Clément VI , Pic de La Mirandole, Scaliger, Mezzofanti, etc.) semblent des cas isolés; du moins, nous ne pouvons en suivre la filiation ni en remontant ni en descendant. Je trouve cependant quelques faits à noter. Les deux Sénèque sont renommés pour leur excellente mémoire : le père, Marcus Annéus, pouvait répéter deux mille mots dans l’ordre où il les avait entendus; le üls, Lucius Annéus, était très bien doué à cet égard, quoique à un moindre degré. — D'après Gai ton, dans la famille de Richard Porson, l’un des plus remarquables hellénistes de l’Angleterre, la mémoire était si remarquable qu’elle était passée en proverbe : the Porson memory. Le même auteur « a des raisons de croire qu’une mémoire puissante, exacte pour toutes les

i. Voir Les conséquences , chapitre II.

l’hérédité de la mémoire et des habitudes 63

questions de détail, caractérise la race juive. » — Citons encore une femme d’une des plus grandes familles de l’Angleterre, lady Esther Stanhope, qui, sous le nom de sibylle du Liban, a mené une vie si étrange et si aventureuse. Entre beaucoup de ressemblances qui existaient entre elle et son grand-père, elle cite elle-même la mémoire. « J’ai les yeux gris et la mémoire locale de mon grand-père. Quand il avait vu une pierre sur une route, il s’en souvenait : moi aussi. »

Nous ferons remarquer que certaines formes déterminées de la mémoire doivent être héréditaires dans les familles d’artistes. Comme nous le verrons plus loin, le talent de la peinture et celui de la musique se transmettent très fréquemment. Ils persistent quelquefois pendant quatre et cinq générations consécutives; et il est clair qu’on ne peut être un bon peintre sans avoir la mémoire des formes et des couleurs, ni être un compositeur de mérite sans avoir celle des sons. »

En somme, nous devons avouer que les faits n’abondent pas pour prouver l’hérédité de la mémoire dans ses manifestations les plus élevées. Faut-il en conclure que cette forme de l’hérédité est plus rare qu’une autre? Nous n’en croyons rien, et même, pour notre part, nous inclinerions à l’opinion contraire. Comment donc expliquer cette rareté de documents?

La mémoire, malgré son incontestable utilité, ne joue dans la vie humaine, et par conséquent dans l’histoire, qu’un rôle secondaire, effacé. Elle ne produit point des œuvres, comme l’intelligence et l’imagination, ni des actions d’éclat, comme la volonté. Elle ne se constate pas matériellement, comme une difformité sensorielle. Elle ne tombe pas sous le coup de la loi, comme les passions. Elle n’est pas du domaine de la médecine, comme les maia-

(lies mentales. Par où donc la saisir? Dès lors, la rareté des documents ne doit plus étonner. Mais on peut espérer qu’à mesure que le sujet de l’hérédité mentale, bien délaissé jusqu’ici, sera mieux étudié, l’attention se tournera de ce côté et constatera surabondamment l’hérédité, là comme ailleurs.

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