CHAPITRE VI
l’hérédité dans l’histoire
Notre étude des faits suit nécessairement une marche du simple au complexe. Déjà, dans un précédent chapitre, nous avons vu que la transmission de l’intelligence ne suit pas toujours une ligne constante, invariable, qu’elle se fractionne ou se transforme; nous abordons maintenant un sujet encore plus compliqué et d’un caractère tout synthétique. Nous nous proposons, par des exemples choisis dans l’histoire, de mettre en relief l’hérédité des facultés actives.
Ici, la méthode analytique n’est plus possible. Chez les grands politiques et les grands capitaines, et en général chez ceux qu’on appelle les hommes d’action, il est nécessaire que le jeu des diverses facultés ait lieu simultanément. Leur façon de procéder est essentiellement synthétique. Chez eux, le travail de chaque faculté ne vaut qu’autant qu’il concourt au résultat commun : c’est la fin auquel tous les moyens sont subordonnés. De plus, chez l’homme politique, l’activité de l’esprit doit s’exercer dans tous les sens. Un penseur, un savant peut s’isoler
LES FAITS
dans les plus hautes régions de l’intelligence, mais d’ailleurs ne rien sentir et être impropre à l’action. Un artiste peut, avec son imagination, s’enchanter des plus beaux rêves et ne rien connaître du monde réel. Au grand politique, au contraire, il faut d’abord une intelligence capable de saisir à la fois le général et le particulier, l’abstrait et le concret. Est-il incapable de généraliser, il reste sans vues larges, enfermé dans la routine. D’autre part, il ne peut s’en tenir, comme le savant, à des résultats généraux : il doit statuer sur tel cas particulier, déterminé ; il faut donc qu’il saisisse à la fois l’ensemble et le détail. De plus, ses réflexions doivent nécessairement aboutir à des actes. Il n’est pas un théoricien qui spécule : toute théorie n’est pour lui qu’un moyen, l’action seule est un but. De là une volonté fortement trempée, toujours en exercice, et les qualités qu’elle suppose, hardiesse, courage, confiance en soi, ascendant sur les timides et les irrésolus.
Ainsi, le talent d’une observation à la fois détaillée, étendue et rapide, une mémoire prompte et fidèle, qui rappelle avec exactitude et sans hésitation les résultats de la théorie, une grande présence d’esprit que des circonstances imprévues ne déconcertent pas, une volonté énergique, et, pour servir de base au tout, la force physique et certaines qualités du corps : telles sont les facultés qui doivent se trouver réunies et agir simultanément, avec la rapidité et la sûreté d’un instinct.
L’histoire nous montre que cette somme de qualités est transmissible, en totalité ou en partie, car il arrive quelquefois que l’unité primitive se brise en passant aux descendants, qui n’en recuedlent que des lambeaux (Pitt et sa petite-fille).
Gomme toute autre qualité mentale, l’énergie de la
l’hérédité dans l’histoire
volonté peut être héréditaire. Voltaire en avait fait la remarque à propos des Guises : « Le physique, ce père du moral, transmet le même caractère de père en fils pendant des siècles. Les Appius furent toujours fiers et inflexibles, les Catons toujours sévères. Toute la lignée des Guises fut audacieuse, téméraire, factieuse, pétrie du plus insolent orgueil et de la politesse la plus séduisante. Depuis François de Guise jusqu’à celui qui, seul, sans être attendu, alla se mettre à la tête du peuple de Naples, tous furent d’une figure, d’un courage et d’un tour d’esprit au-dessus du commun des hommes. J’ai vu les portraits en pied de François de Guise, du Balafré et de son fils ; leur taille est de six pieds : mêmes traits, même courage, même audace sur le front, dans les yeux et dans l’attitude b >
En étudiant l’hérédité dans l’histoire, nous avons à nous prémunir contre un danger, celui de prendre une haute position officielle pour un indice de mérite personnel. Dans les lettres, les sciences, les arts, où chacun se juge immédiatement par ses œuvres, cette illusion n’est pas possible ou ne l’est pas longtemps. En politique, la gloire des ancêtres, les relations, la puissance précédemment acquise font beaucoup et suppléent quelquefois à tout. Pour ne pas courir le risque de confondre une hérédité extérieure et conventionnelle avec l’hérédité intérieure et naturelle, nous ne noterons que les cas les plus incontestables Dans cette course à travers l’histoire, je ne peux d’ailleurs citer que bien peu de faits, notant les uns, décrivant plus longuement les autres : le tout à titre de suggestion.
Dans l’antiquité grecque, les documents biographiques sont trop rares, trop incertains pour que je m’y arrête longtemps.