‹ L'hérédité psychologiqueChapitre 39 sur 114 · Voltaire, Dictionn. philos., art. Caton · texte numérisé non relu

Voltaire, Dictionn. philos., art. Caton

LES FAITS

Alexandre le Grand, mort à trente-deux ans, ne laissa qu’un fils posthume, tué à douze ans.

Sa mère, Olympias, femme ambitieuse et intrigante.

Son père, Philippe, roi de Macédoine.

Son frère (demi-frère) Ptolémée, fils de Philippe par Arsinoé, si du moins on admet cette filiation très contestée. Nous parlerons plus loin de la famille des Ptolémées.

Son 'petit-neveu (ou arrière-petit-neveu?), Pyrrhus, roi d’Épire, dont la ressemblance avec Alexandre avait été remarquée dès l’antiquité.

On peut rattacher à Alexandre le Grand :

Ptolémées (les), famille des Lagides.

Le fondateur de cette dynastie est Ptolémée Soter, fils de Lagus (d’après d’autres, fils de Philippe et d’Arsinoé). — Trois hommes remarquables dans cette famille : Ptolémée Soter; son fils , Ptolémée Philadelphe; son petit-fils, Ptolémée Evergète.

L’abâtardissement rapide de cette famille paraît un résultat de l’hérédité, amené par les mariages consanguins. Ptolémée II épousa sa nièce, puis sa sœur; Ptolémée IV, sa sœur; Ptolémée VI et Ptolémée VII, tous deux frères, épousent consécutivement la même sœur; Ptolémée VIII épouse deux de ses sœurs; Ptolémée XII et Ptolémée XIII épousent leur sœur, la fameuse Cléopâtre.

En passant du monde gréco-oriental au monde romain, signalons la famille carthaginoise des Barca.

Hannibal, le plus grand d’une remarquable famille de généraux.

Son père , Hamilcar Barca.

Ses frères, Hasdrubal et Magnon.

Dans l’histoire romaine, les documents sont plus abondants et plus sûrs. Je choisis trois ou quatre exemples, pour n’insister que sur les Césars.

Cornélia (la gens Cornelia). Cette famille a compté depuis P. Cornélius Scipion, maître de la cavalerie en 396, jusqu’à Scipion

l’hérédité dans l’histoire

Nasica, mort sans postérité (en 56), 19 consuls, 1 dictateur, 2 tribuns (les Gracques), 2 questeurs, 1 édile, 1 censeur, 2 maîtres de 1e cavalerie. A cette famille se rattache le fameux Sylla.

Scipion, P. Cornélius, l’homme de guerre le plus remarquable ds la gens Cornélia, dont nous avons déjà parlé.

Son père , battu par Hannibal.

Son grand-père chassa les Carthaginois de la Corse et de la Sardaigne.

Sa fille, Cornélia, la mère des Gracques.

Antonia (la gens Antonia) a compté au nombre de ses membres les plus remarquables : l’orateur Marc-Antoine, Marc-Antoine le Crétique et Antoine, le rival d’Octave.

Jules César. En se bornant aux parentés immédiates et sans remonter dans la gens Jnlia, Galton 1 note, en ce qui concerne César, une remarquable hérédité par les femmes : sa mère Aurélia ; sa fille Julie, qui fut mariée à Pompée; sa nièce Atia, mère d’Octave Auguste.

Sur les quatre Césars, Tibère, Caligula, Claude et Néron, il existe une intéressante monographie du Dr Wiedemeister2, qui les a soigneusement étudiés au point de vue de l’hérédité morbide. Nous allons en donner le résumé.

Tibère, du côté paternel et du côté maternel, descendait de la gens Claudia. L’auteur incline à attribuer aux unions consanguines la dégénérescence de la famille, qui commence nettement avec César. En tout cas , l’arrogance aristocratique de sa race était en lui ( vêtus atque insita Claudiœ familice sup erbia, disait Auguste). A mesure qu’il avance en âge, la forme morbide de son caractère se dessine de plus en plus, « mélancolie avec délire des persécutions. » Il craint tout, à Rhodes, plus tard à Caprées ; il

2. Ber Càsarenwahnsinn der Julisch-Claudischen hnperatoren-FamUic. Hanovre, 1875, 306 pages. Ce travail vient d’être repris avec plus de détails encore par le D' Jacoby dans son livre Sur la sélection et l'hérédité chez l'homme, 1881.

les faits

est poursuivi d’hallucinations de l’ouïe (p. 40). La défaillance finale de son esprit avait frappé même ses contemporains ( incerlus animi erat, fluxam senio mentem, prœtrepidus erat , etc,, etc.).

Caligula était petit-neveu de Tibère. Drusus, frère de Tibère, eut pour fils Germanicus, qui eut d’Agrippine Ire, entre autres enfants, G. Caligula et Agrippine la Jeune. C’est le premier empereur qui réunisse le sang des Claudii (par son père) et des Julii (par sa mère) et par suite la somme de dégénérescence des deux familles. Il était atteint d’épilepsie, et cette maladie amena les désordres mentaux qui en sont la suite. D’ailleurs il avait conscience lui-même de son triste état 1 ; il était tourmenté d’insomnies avec visions terrifiantes.

Claude, oncle de Caligula (frère de son père Germanicus), eut une disposition à l’imbécillité, même notoire au jugement des anciens, ce qui nous dispense d’insister.

Néron était fils d’Agrippine la Jeune, sœur de Caligula : les dispositions morbides de cette famille nous sont connues. Son père Domitius Ahenobarbus descendait d’une des plus nobles et des plus anciennes familles de Rome, dont Suétone retrace brièvement l’histoire, afin de mieux montrer en quelle mesure Néron est leur héritier 2. Son père lui disait : Si tu tiens de moi et de ta mère, tu es né pour la perte du genre humain. M. Wiedemeister trouve en lui les symptômes d’une « manie périodique », dont il fut pris à trois reprises (p. 233 et 237). Quoi qu’on puisse penser de ce diagnostic, il est clair pour tous que Néron donna des signes non équivoques de folie.

1. Mentis valetudinem et ipse senserat ac subvide de secessu degue pur gando cerebro cogitavit. (Suétoue, Caligula , ch. 50.) La lecture de ce chapitre est très instructive.

2. Quo facilius apparent ita degenerasse a suorum virtutibus Ncro et tamen vitia cujusque, quasi tradita et ingenita, rctulerit. (Nüro, 1.)

L’HÉRÉDITÉ DANS L’HISTOIRE iOD

La conclusion de l’auteur dont nous venons de résumer le travail mérite d’être citée : « Avec Néron finit la famille J ulia- Claudia; la tige ne porta plus de fruits, elle était flétrie. Ses représentants contractèrent de nombreux ma riages : César quatre fois, Auguste trois fois, Tibère deux fois, Caligula trois fois, et Néron six fois. De nombreux enfants naquirent de ces mariages. Mais, par l’effet d’une consanguinité exagérée, ces enfants naissaient impropres physiquement et moralement à vivre ou à se perpétuer. Ils mouraient prématurément, grâce à leur faiblesse physique, ou à leur perversité d’esprit, ou à leurs hostilités réciproques, ou de toute autre manière non naturelle. C’est ainsi que les Césars disparurent de la scène de l’histoire pour le bonheur du genre humain h »

Avant de quitter l’histoire romaine, signalons encore quelques exemples.

Flavia (la gens Flavia) a eu pour principaux représentants Vespasien, Titus, Domitien. L’avarice de Vespasien était héréditaire. « La souche de la famille fut un Cisalpin, nommé Petro, centurion sous Pompée, qui s’appela plus tard Titus-Flavius Petronius et se fit commis de banque. — Son fils, Flavius Sabinus, percepteur du quarantième en Asie, exerça ensuite le métier d’usurier chez les Helvètes. — Un de ses fils est Vespasien, proconsul en Afrique. Il achetait, vendait et revendait des chevaux et des mulets, ce qui lui valut le surnom de maquignon. »

Théodose. Dans sa famille, le talent et la vigueur semblent s’être transmis surtout aux femmes.

Le comte Théodose.

Théodose le Grand.

Arcadius. Hononus. Pulchérie. Placmie.

Pulchérie. Théodose II.

1. Wiedemeister, Der Càsarenwahmiun, p. 306. Cette extinction résultant de l’hérédité elle-même sera étudiée plus longuement dans le chapitre VIII.

LES FAITS

Au moyen âge, je ne noterai que :

Charlemagne. Succession remarquable en ligne directe. Son bisaïeul, Pépin d’Héristal.

Son aïeul, Charles Martel.

Son père, Pépin le Bref.

Dans les temps modernes j’indiquerai de même en passant quelques exemples, et j’insisterai sur quelques-uns :

Médicis. Nous donnons leur généalogie abrégée. Cette famille est d’origine bourgeoise; au xive siècle, Silvestro est gonfalonier ou chef de la république florentine.

Silvestro.

Cosme

(Le Père de la Patrie).

Pierre Ier.

Laurent Ier (le Magnifique).

Pierre IL Jean (Léon X).

Laurent II.

Catherine (de Médicis).

Laurent.

Jean de Médicis (Le Grand Diable).

Cosme (Ier grand-duc).

François Ier.

Marie de Médicis.

Sur les rapports qui existent entre les Médicis et nos trois rois, François II, Charles IX et Henri III, voir Michelet, Histoire de France, tome IX. Il entre dans des détails physiologiques fort crus. On trouvera une généalogie détaillée de la famille des Médicis dans l’ouvrage de Jacoby déjà cité. P. 336 et suiv.

Ciiarles-Quint. Nous demanderons la permission d’insister sur un rapprochement qu’il nous a paru curieux de faire entre ce souverain et don Carlos»

l’hérédité dans l’histoire

Quand on rapproche don Carlos de son célèbre aïeul, on trouve entre eux des traits si frappants de ressemblance, qu’il n’est guère possible de n’y pas voir un cas d’hérédité en retour ou d’atavisme.

Don Carlos était fils de Philippe II et de dona Maria de Portugal. Sa mère, qui mourut quatre jours après l’avoir mis au monde, n’apparaît dans l’histoire que comme une figure insignifiante. Quant au père, il était presque en tout l’antithèse des fils '. Le caractère de don Carlos, son tempérament et même son habitude physique restent inexplicables, si l’on ne remonte pas jusqu’à Gharles- Quint...

Charles-Quint se développa tard et vieillit de bonne heure. Il était âgé de près de vingt-un ans qu’il n’avait pas encore de barbe au menton. Sa taille était médiocre, sa santé faible, son visage allongé et triste ; il parlait lentement et en bégayant. Le développement de son intelligence fut aussi tardif que celui de son corps. Il resta longtemps sous la dépendance absolue de Chièvres, son gouverneur. Son tempérament flegmatique le préserva des excès. Mais sa gourmandise est bien connue. « Avant de se lever, il se faisait d’ordinaire servir un chapon assaisonné de sucre, de lait et d’épices. Il dînait à midi d’un grand nombre de plats. Peu après vêpres, il faisait un nouveau repas, prenait volontiers pour souper, quand la soirée était plus avancée, des anchois ou toute autre nourriture forte et grossière Môme au monastère de Yuste,

il mangeait avidement sous les yeux de son médecin des pattes de grenouilles et des pâtés d’anguilles *.

Don Carlos, d’après le rapport des envoyés vénitiens et

1. Voir ce contraste dans Gacliard, Don Carlos ci Philippe II, p. 2o7 et suiv.

Page 1