CHAPITRE VII
l’hérédité ET LE CARACTÈRE NA'IIONAL
Nous venons de courir à travers l’histoire, en notant quelques cas importants d’hérédité mentale , dans des familles d’artistes, de savants, de littérateurs, d’hommes de guerre ou d’hommes d’Etat. Les considérations de cette nature sont si étrangères à la plupart des historiens, que leurs ouvrages ne sont qu’un médiocre secours pour les étudier. Peu soucieux des détails, « indignes de la majesté de l’histoire, » ils ont négligé le fait précis, trivial, mais qui en apprend plus long sur un caractère que dix pages de phrases vagues. Les biographies et les mémoires instruisent mieux, tout en négligeant beaucoup les données physiologiques. Peut-être, un jour, cette façon d’écrire l’histoire sera-t-elle moins dédaignée et moins rare, quand on aura compris que les infiniment petits jouent, dans l’évolution de l’humanité, le même rôle latent et incessant que dans l’évolution de la nature ; et alors l’histoire, sans négliger l’étude des grands faits et de leur enchaînement, ce qui est son but, offrira au psychologue des renseignements nombreux et précis. En l’absence
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de pareils travaux, qui nécessiteraient des recherches longues, minutieuses et souvent infructueuses, nous n’avons pu montrer ici que d’une façon bien grossière le rôle de l’hérédité dans l’histoire, comme loi physiologique et psychologique. On a dù se borner à la constater; car nous sommes incapables de dire, autrement que d’une manière vague , dans quelle mesure telle qualité a été transmise d’une génération à l’autre, si elle a varié, et pourquoi elle a varié.
Il s'agit maintenant de l’influence de l’hérédité, non plus sur les individus, mais sur les masses. Nous allons voir comment elle transmet et fixe certains caractères psychologiques dans un peuple comme dans une famille.
On s’habitue de nos jours à considérer l’État comme un organisme. M. Herbert Spencer a montré avec plus de détails qu’aucun autre auteur qu’il y a dans la nature une série hiérarchique des organismes parallèle à la série hiérarchique des États; l’une, allant du protozoaire à l’homme; l’autre, allant des tribus sauvages d’Australie aux nations les plus civilisées de l’Europe ; et que dans l’organisme, comme dans l’Etat, le progrès consiste dans la division du travail et dans la complexité croissante des fonctions. L’organisme ne subsiste que par une assimilation et une désassimilation continuelle de molécules; l’État, par une acquisition et une déperdition continuelle d’individus. Mais, au milieu de ce tourbillon incessant qui constitue leur vie, il reste quelque chose de fixe qui est la base de leur unité et de leur identité. Chez un peuple, ceUe somme de caractères psychiques qui se retrouvent dans toute son histoire, dans toutes ses institutions, à toutes les époques, s’appelle le caractère national.
Le caractère national est l’explication dernière, la seule vraie, des vices et des vertus d’un peuple, de sa bonne
l’hérédité et le caractère national 121 et de sa mauvaise fortune. Cependant , cette vérité si simple est à peine reconnue. Le succès et les revers d’un peuple ne dépendent pas de la forme de son gouvernement; ils sont l’effet de ses institutions. Les institutions sont l’effet de ses mœurs et de ses croyances religieuses. Ses mœurs et ses croyances religieuses sont l’effet de son caractère. Si tel peuple est actif, tel autre indolent, si l’un a une religion intérieure et morale, l’autre une religion extérieure et qui s’adresse aux sens, il faut en chercher la cause dans leur manière habituelle de penser et de sentir, c’est-à-dire dans leur caractère. Le caractère, à son tour, est-il un effet? On n’en peut guère douter. Il est extrêmement probable que tout caractère, individuel ou national, est le résultat très compliqué des lois physiologiques et psychologiques. Mais la science des caractères est si peu avancée, qu’on ne peut rien hasarder sur les causes de leur formation et que l’on doit considérer provisoirement le caractère comme une cause irréductible. Ceci posé , examinons quel rôle joue l’hérédité dans la formation du caractère national.
Ordinairement, on explique l’histoire d’un peuple par ses institutions, ce qui est vrai en un sens, quoique les institutions ne soient qu’un effet. Dans l’ordre social et politique, les effets et les causes ne se présentent pas sous la forme d’une simple série comme dans l’ordre physique; il y a plutôt entre eux une réciprocité d’action. Le caractère produit les institutions qui, à leur tour, forment le caractère ; si bien qu’après plusieurs siècles les deux ne font qu’un , les institutions n’étant que le caractère rendu visible et permanent. Mais il ne faut pas oublier que les institutions ne sont qu’une cause extérieure , qui est soutenue par une cause intérieure , le caractère, qui se transmet lui-mème par hérédité. Prenez un peuple à son
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début (les Romains à l’époque royale, les Gaulois avant César), les grands traits de son caractère sont déjà tracés. Ils résultent de sa constitution physique, du climat, de diverses autres causes ; et comme un peuple se perpétue par le moyen de la génération , comme c’est une loi de la nature que le semblable produise le semblable, comme les exceptions à cette loi tendent à s’effacer à mesure qu’on examine de grandes masses et non des cas particuliers, on voit par des faits palpables comment le caractère national se conserve par l’hérédité.
Au reste, que venons-nous de faire, sinon de rappeler que la transmission physique a lieu pour les individus obscurs tout comme pour les hommes illustres? Dans les précédents chapitres, nous avons emprunté nos exemples à l’histoire, parce que seuls ils sont connus de tous. Mais chacun sait que les divers modes de l’imagination, de l’intelligence et de la sensibilité peuvent se conserver héréditairement dans les familles médiocres ou ordinaires. Chacun possède, dans son expérience personnelle, un grand nombre d’exemples à l’appui. La permanence du caractère national est le résultat et en même temps la preuve expérimentale de l’hérédité psychologique dans les masses.
Si nous possédions quelque bonne psychologie ethnographique, nous verrions plus clairement le rôle de l’hérédité, dans la formation du caractère d’un peuple. On peut espérer qu’elle existera quelque jour ; nous n’en avons maintenant que des fragments. En France, M. Taine a rattaché à la loi de l’hérédité ses études sur la littérature, la constitution et les mœurs de l’Angleterre, considérées comme expression du caractère national ; il a montré combien le vieux fond germanique et Scandinave est demeuré solide, et il retrouve dans lord Byron un vrai
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descendant des Bersekirs. En Allemagne, Lazarus et Steinthal ont jeté les bases d’une Psychologie des peuples « qui a pour but de déterminer la nature de l’esprit d’un peuple et de découvrir les lois qui règlent son activité interne ou spirituelle, ou idéale, dans la vie, l’art et la science '. » Même en l’absence de ces travaux scientifiques, fondés sur une critique exacte, les historiens ont fait depuis longtemps des remarques décisives sur le caractère des peuples et l’impossibilité de le transformer. Ainsi, le Français du xixe siècle est au fond le Gaulois de César. On trouve dans les Commentaires , dans Strabon et Diodore, tous les traits essentiels de notre caractère national : l’amour des armes, le goût de tout ce qui brille, l’incroyable légèreté d’esprit, la vanité incurable, la finesse, une grande facilité à parler et à se laisser prendre par les mots. Il y a dans César des réflexions qui sembleraient dater d’hier. « Les Gaulois, dit-il, ont l’amour des révolutions (novis rebus student); ils se laissent, sur de faux bruits , emporter à des actions qu’ils regrettent, et décident des affaires les plus importantes ; un revers les abat; ils sont aussi prompts à entreprendre des guerres sans motif que mous et sans énergie à l’heure des désastres 1 2. »
Mais peut-être est-ce chez ce peuple, qui a porté successivement les noms de Grecs anciens, Byzantins, Grecs modernes, qu’il faut chercher l’exemple le plus frappant de la ténacité du caractère. « A travers tant de vicissi-
1. Zeitschrift fur Vôlket'psychologie und Sprachwissenschaft, l«r Bd.
2. Cæsar, infirmitatem Galloruin veritus, quod sunt in consiliis capieudis mobiles, et novis plerumque rebus student, nihil his comiuittendum existimavit. Est autem hoc gallicæ consuetudinis uti et viatores etiam invitos consistere cogant et quod quisque eorum de quaquc rc audierit aut cognoverit quærant, etc.
(Cæsar, De belio Gallico, IV, 5 )
Voir aussi IV, 13; Strabon, IV, 4; Diodore de Sicile, V.
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tildes, dit Ampère, le fond du Grec n’a pas changé ; il a les mêmes qualités et les mêmes défauts qu’aulrefois. » Pouqueville a retrouvé en Morée les modèles d’Apelles et de Phidias, et, ce qui nous intéresse davantage, il a constaté la transmission des traits principaux du caractère et des habitudes : ainsi les Arcadiens mènent encore la vie pastorale, et les habitants de Sparte, leurs voisins, ont la passion des combats, l’humeur irritable et turbulente. Au moyen âge, le Byzantin a conservé tous les traits essentiels de ses ancêtres. Quand on s’enfonce, comme nous l’avons fait, dans les in-folios peu fréquentés de l’histoire du Bas-Empire, on est étonné de voir combien ce peuple, qui s’appelait romain *, malgré ses traditions latines, son fonctionnarisme impérial, ses mœurs importées d’Orient (les eunuques , le souverain paré et adoré comme une idole) et son christianisme étroit, est resté grec au fond. Il y a là une curieuse étude de psychologie historique que nous essayerons peut-être un jour. Le Byzantin a gardé du Grec, outre la langue et les traditions littéraires, une finesse qui, n’ayant plus de force pour soutien, dégénéra en ruse mesquine. L’amour du Grec pour le beau langage et les discussions brillantes devint le bavardage byzantin ; la subtilité sophistique des philosophes, la scolastique vide des théologiens ; et la souplesse du Grœculus, la diplomatie perfide des empereurs. C’est le Grec de Périclès, mais desséché et à l’état sénile.
« Si l’hérédité ne jouait aucun rôle dans le caractère des peuples, on ne verrait pas les enfants, même jeunes et à l’école, différer sensiblement d’un pays à l’autre. Rien de plus curieux cependant que de comparer une réunion de petits Italiens et de petits Allemands. Les premiers
1. O’i Pwjj-aïoi : c’est ainsi que les Byzantins se désignent toujours.
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ont des physionomies éveillées, une grande vivacité, une singulière aptitude à saisir ce qu’on leur enseigne. Les seconds se distinguent par le calme, le sérieux et l’application. Ces enfants diffèrent peut-être plus que les Allemands et les Italiens d’âge mùr '. »
« Il est plus que probable, dit Laycock, que certains états vagues de plaisir ou de peine sont dus à une réversion ancestrale, quoique nous n’en ayons aucune perception ni aucune idée nette. La vue d’un objet ou d’une classe d’objets peut être agréable ou désagréable parce qu’elle l’était pour les ancêtres. Ainsi les montagnes plairaient à ceux qui descendent d’ancêtres montagnards, les plaines et les larges rivières à ceux dont les pères ont longtemps vécu dans les plaines ou au bord des grands fleuves. Il n’est pas nécessaire que ces conditions extérieures soient belles absolument ou agréables. C’est une loi d’habitude... On en pourrait donner beaucoup d’exemples. « Nous commençons maintenant, écrit Nathaniel « Hawthorne, à nous sentir réellement en Laponie, parce « qu’en face de nous, de l’autre côté du lac, sont de hautes « montagnes dont il n’y a que l’ascension à faire pour « nous trouver dans cette contrée presque entièrement « couverte de neiges éternelles où les Lapons se plaisent et « où seulement, entourés par la désolation et les frimas, « ils se trouvent heureux. »
« On peut citer encore d’autres cas de réminiscences ancestrales. Le Hongrois diffère également de l’Allemand et du Slave. Comme son ancêtre asiatique, le Hun, il liait les montagnes ; il n’aime à vivre que dans les plaines où il a de l’espace pour galoper à cheval... En général, les Hongrois n’admirent que les immenses plaines, et ils pen-