Girou, De la génération, pages
Ridot. — Hérédité. 12
LES LOIS
sive. Des faits curieux le montrent, comme nous le verrons plus loin. Malgré les apparences, l’hérédité des parents aux enfants n’est jamais unilatérale; elle est toujours bilatérale. Les phénomènes d’hérédité en retour prouvent que, si l’influence de l’un des deux parents sur l’enfant peut sembler abolie, en réalité elle n’est jamais annihilée. Ainsi la loi d’égalité d’action se vérifie dans la mesure du possible.
Les phénomènes du métissage confirment ce qui vient d’être dit, Il est vrai que, dans les croisements entre races et espèces distinctes, il y a lutte non seulement entre deux sexes, mais entre deux forces spécifiques distinctes. Cependant ces croisements ne font que montrer, avec un grossissement variable, ce qui se passe dans les cas ordinaires. Les anthropologistes ont dressé des tableaux où l’influence du père et celle de la mère, représentées chacune par une fraction, sont supposées égales dans la procréation du métis. Mais cette hypothèse, telle qu’elle est exprimée dans le tableau suivant , est toute théorique. Elle donnerait :
1° Blanc
noir
mulâtre =
1/2 blanc, 1/2 noir.
2° Mulâtre
blanc
tierceron ==
3/4 blanc, 1/4 noir.
Mulâtre
nègre
griffo —
1/4 blanc, 3/4 noir.
3° Tierceron
blanc
quarteron =
7/8 blanc, 1/8 noir.
Tierceron
nègre
1/8 blanc, 7/8 noir.
4° Quarteron
blanc
quinteron =
15/16 blanc, 1/16 noir.
Quarteron
nègre
1/16 blanc, 15/16 noir1.
Dans la réalité , le métissage est loin de se produire avec cette régularité mathématique. Sans parler des cas
1. « Dans la disparition graduelle du sang noir, on peut reconnaître que le mulâtre représente la moitié, le quarteron, le quart de la couleur noire de ses ancêtres nègres; mais, si nous allons plus loin, nous verrons que le fractionnement du sang est très irrégulier et ne suit pas la progression géométrique décroissante de 1/8, 1/16, etc. Le plus souvent, la présence du sang noir est très marquée ou au contraire imperceptible, jusqu’à ce qu'il disparaisse entièrement. » (Galton.)
LES LOIS DE L’HÉRÉDITÉ
assez rares où l’union du blanc avec le nègre donne soit un enfant tout noir, soit un enfant tout blanc, chez les métis il y a toujours prépondérance de l’un des deux parents. Burmeister , l’un des hommes qui ont le plus observé les mulâtres dans l’Amérique du Sud et dans les îles du Mexique, nie que le mulâtre soit exactement moyen entre ses parents. Dans l’immense majorité des cas, ses caractères sont empruntés aux deux races, mais il y a toujours prédominance de l’une d’elles, qui est ordinairement la race nègre. Pruner-Bey, qui a beaucoup étudié les mulâtres en Egypte et en Arabie, porte le même jugement. Il signale une prédominance marquée du type nègre ; elle se trahit par une chevelure habituellement frisée et laineuse, par la forme générale et les dimensions du crâne, par un front ordinairement bas et légèrement fuyant, par la conformation des pieds et par un prognatisme qui ne disparaît presque jamais à la première génération.
Nous pouvons résumer tout ce qui précède en disant : Dans les cas d’hérédité directe, l’enfant tient de son père et de sa mère.
Il y a toujours prépondérance de l’un des deux.
On se demandera peut-être si, après avoir traité la question à un point de vue surtout physiologique, nous ne devrions pas la reprendre au point de vue psychologique et chercher dans l’histoire des faits à l’appui de cette première forme d’hérédité directe, c’est-à-dire des personnages tenant à la fois de leur père et de leur mère. Peut-être le pourrait-on? On pourrait dire qu’Alexandre ressembla à Philippe par certains côtés, à Olympias par certains autres. Néron fut le digne üls d’Agrippine ; mais il ne faut pas oublier que son père Domitius QEnobarbus était, comme nous l’avons dit, célèbre par sa cruauté. » Michelet trouve que la reine Elisabeth tint à la fois cie
LES LOIS
Henri VIII et d’Anne de Boleyn. Suivant le même historien, le duc de Vendôme ressemblait surtout à sa mère Gabrielle d’Estrées ; mais , chez lui , « le regard loustic rappelle aussi le côté gascon et le grand farceur béarnais » (Henri IV). Schopenhauer, qui interprète la question de l’hérédité d’après son système métaphysique, prétend que ce qu’il y a dans l’être de fondamental et de premier, le caractère, les passions et les tendances sont un héritage du père; l’intelligence, faculté secondaire et dérivée, procède essentiellement de la mère. Il se flattait de trouver une confirmation irrécusable de cette doctrine dans sa propre personne. Spirituel et subtil comme sa mère, qui avait des goûts littéraires et vivait à Weimar dans le cercle de Gœthe, il était, comme son père, ombrageux, obstiné, peu maniable ; il avait « des mines renfrognées et des jugements bizarres 1 ».
Il ne serait pas bien difficile de multiplier les exemples, mais ce travail serait totalement inutile : car, ce que nous cherchons ici, ce n’est pas si l’enfant tient à la fois de son père et de sa mère, ce qui n’est pas douteux, mais s’il y a des cas où il tient également des deux. Si ce cas se rencontre, il nous est impossible de le faire voir, au moral surtout. Il faudrait pour cela des procédés de mesure exacts, et il n’y en a pas ; il faudrait pouvoir opérer sur des quantités et non sur des qualités. Ces exemples, et tous les autres que nous pourrions entasser, ne prouveraient probablement qu’une chose : c’est qu’il y a toujours une prépondérance plus ou moins marquée de l’un des deux parents.
Il y a des cas où l’action prépondérante du père et de la mère a lieu d’une façon bizarre : chaque parent semble
1. Schopenhauer, Die Well als Witle und Vorstellung, t I, §23; t. II, iv. IV, chap. 43.
LES LOIS DE L’HÉRÉDITÉ avoir fait élection d’un organe particulier. Le père, dit Lucas, peut transmettre à l’enfant le cerveau et la mère l’estomac; l’un le cœur, l’autre le foie ; l’un l’intestin, l’autre le pancréas; l’un les reins, l’autre la vessie. Ces faits ont été établis par l’anatomie animale et humaine. Ils donnent la raison organique de cet entrelacement quel quefois si bizarre des instincts, des prédispositions morbides ou passionnelles des deux parents dans l’enfant.
Quelquefois, l’égalité d’action des deux parents semble consister en un partage où l’un donne les formes extérieures et l’autre lègue ses qualités mentales. Tel est un cas curieux rapporté par Darwin où l’hérédité psychique a été affermie par un croisement répété. « Lord Orford a opéré un croisement dans sa fameuse meute de lévriers avec le boule-dogue : race qui fut choisie parce qu’elle manquait d’odorat, mais possédait au plus haut degré le courage et la ténacité, qualités qu’on recherchait. Au bout de six ou sept générations, toute trace de la forme extérieure du boule-dogue fut éliminée dans les descendants, mais le courage et la persévérance persistèrent. — Quelques chiens d’arrêt ont été croisés avec la race des chiens chassant le renard pour leur donner de la fougue et de la rapidité. — On a infusé quelque peu de sang delà race des coqs de combat dans quelques familles de Dorkings » *. Chez l’homme, l’exemple le plus connu est celui de Lislet-Geoffroy, ingénieur à l’île de France. Il était fils d’un blanc et d’une négresse très bornée. Au physique, il était nègre autant que sa mère par les traits, la couleur, la chevelure et par l’odeur propre à sa race. Au moral, il était si bien un blanc, sous le rapport du développement intellectuel, qu’il avait réussi à vaincre les préjugés du sang si puissants aux colo-