Darwin, Variation , II
LES LOIS DE L'HÉRÉDITÉ 183
prépondérance a lieu de deux manières : elle est tantôt directe, tantôt croisée.
Tantôt la prépondérance est celle d’un sexe sur le sexe de même nom ; alors le fils ressemble au père et la tille à la mère.
Tantôt la prépondérance est celle d’un sexe sur le sexe le nom contraire; alors la fille ressemble au père et ie fils à la mère.
Nous commencerons par examiner ce dernier cas.
Pendant la première moitié de ce siècle, bon nombre de physiologistes ont soutenu que le cas le plus général, c’est que l’hérédité va d’un sexe au sexe de nom contraire.
« C’est là, dit l’un d’eux, ce qui explique pourquoi tant de grands hommes ont eu des fils médiocres. » Michelet croit pouvoir affirmer hautement l’hérédité croisée au nom de l’histoire. « Nul roi (il s’agit de Louis XYI) ne montra mieux une loi de l’histoire qui a bien peu d’exceptions. Le roi, c’est l’étranger. Tout fils tient de sa mère. Le roi est le fils de l’étrangère et en apporte le sang. La succession presque toujours a l’effet d’une invasion, les preuves en sont innombrables. Catherine , Marie de Médicis nous donnèrent de purs Italiens; La Farnèse de même, dans Charles III d’Espagne; Louis XYI fut un vrai roi saxon et plus allemand que l’Allemagne ‘. »
P. Lucas, sans adopter explicitement cette loi, n’y répugne pas.
l. Histoire de France, t. XVII.
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Voyons donc les faits à l’appui, nous les empruntons à trois sources : les croisements de race, les maladies mentales et l’histoire.
1° Au point de vue physiologique, les cas d’hérédité croisée sont très nombreux dans l’état normal , c’est-àdire quand les parents sont sains et bien constitués. Quand l’un d’eux présente quelque anomalie ou difformité, l’interversion est encore plus facile à suivre. Généralement, on voit la gibbosité, la claudication, le rachitisme, le sexdigitisme, la surdi-mutité, la microphthalmie, bref toutes les imperfections organiques passer du père aux filles, de la mère aux fils *.
Au point de vue psychologique, Gall cite l’exemple curieux de deux jumeaux de sexe contraire; le garçon ressemblait à la mère, femme très bornée; la bile au père, homme plein de talent.
Ce fait se manifeste aussi dans le métissage. Quand on croise un chien et une louve, il arrive d’ordinaire que les mâles héritent du naturel du loup; les femelles, du naturel du chien. Il semble même que le croisement a lieu plus sûrement au moral qu’au physique, comme on va le voir. Buffon, après avoir vainement essayé de croiser un chien et une louve, y renonça. Le hasard amena ailleurs ce que l’art n’avait pu faire. La louve mit bas deux petits, l’un mâle, qui ressemblait physiquement au chien, mais dont le caractère était féroce et sauvage; l'autre femelle, qui ressemblait physiquement à la louve, mais qui était douce, familière, caressante jusqu’à l’importunité.
« Un chat sauvage allié à une chatte domestique, dit Girou, m’a donné deux chats qui ressemblaient à la mère, étaient doux et familiers comme elle; et une chatte qui
1. On trouvera un grand nombre d’observations à cet égard dans Girou, De la génération, 276 à 284.
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ressemblait au père, était sauvage comme lui et bien plus rusée que ses frères. »
Le même auteur rappelle que les chasseurs ont adopté le proverbe : « Chien de chienne et chienne de chien, » pour exprimer qu’on retrouve les qualités de la mère dans le fils et celles du père dans la fille.
Les Arabes, qui sont si préoccupés de la généalogie de leurs chevaux, professent une préférence marquée pour une noble extraction du côté des femelles sur une noble extraction du côté paternel.
Chez l’homme, on pourrait citer également des faits décisifs. Comme ils sont d’observation courante, je crois inutile d’y insister.
2° Les maladies mentales fournissent aussi un bon nombre de faits en faveur de l’hérédité croisée. Ils se trouvent épars dans les divers écrits des aliénistes. Mais Baillarger, qui, dans ses Recherches sur V anatomie , la 'physiologie et la pathologie du système nerveux , a essayé un travail d’ensemble, sur 571 cas observés, en trouve 246 d’hérédité croisée et 325 d’hérédité non croisée. Le résultat, on le voit, n’est pas favorable à la thèse qui considère l’hérédité croisée comme le cas le plus fréquent. L’auteur n’a pas manqué d’en tirer cette conclusion.
On lui a objecté que l’hérédité des affections mentales n’est qu'une des formes de l’hérédité psychologique, et que l’on n’a aucunement le droit de conclure d’une à toutes. Tenir de ses parents une prédisposition morbide qui amène un jour la manie, la monomanie, l’hallucination ou la démence, n’implique nullement qu’on ait hérité de toute leur constitution psychologique, de leur caractère, de leur génie, de leurs aptitudes scientifiques et artistiques, de leur mémoire, de leurs passions, de leurs sentiments: les faits prouvent le contraire.
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3° 11 nenous reste plus qu’à citer quelques faits empruntés à l’histoire. Nous les mettons sous les yeux du lecteur à titre de simples documents, en nous bornant aux cas les plus connus et les moins contestables.
Hérédité de la mère au fils. — Cornélie et les Gracques.
— Livie et Tibère. — Agrippine et Néron. — Faustine et Commode. — Blanche de Castille et Louis IX. — Louise de Savoie et François Ier. — Catherine de Médicis et ses fils. — Jeanne d’Albret et Henri IV. — Marie de Médicis et Louis XIII. — Les deux Chénier et leur mère, etc., etc.
Buffon, qui a soutenu la thèse de l’hérédité croisée, disait tenir beaucoup de sa mère. « Il avait pour principe, dit Héraut de Séchelles, qu’en général les enfants tenaient
de leur mère leurs qualités intellectuelles et morales
11 en faisait l’application à lui-même, en faisant un éloge pompeux de sa mère, qui avait, en effet, beaucoup d’esprit, des connaissances étendues, une tête bien organisée. »
Gœthe ressemblait physiquement à son père, psychologiquement à sa mère par son instinct prodigieux de conservation personnelle, son horreur de toute impression violente, sa verve mordante et caustique (pour les anecdotes très connues sur ce point, voir sa biographie). Il eut de sa domestique, femme d’un esprit vulgaire, qu’il épousa, plusieurs enfants, dont un seul garçon; ils moururent tout jeunes. Ce fils ressemblait à Gœthe pour la force du corps, mais il était borné comme sa mère, et Wieland l’appelait le fils de la servante [der Sohn der Magd.)
Hérédité du père à la fille. — Quelques auteurs la signalent dans l’antiquité pour Cicéron et Tullia? — Octave et Julie — Galigula et Julia Drusilla, — Théon le géomètre et Hypatie. — Citons dans les temps modernes : Alexandre VI et Lucrèce Borgia, — Louis XI et Anne de Beaujeu,
— Henri VIII et ses filles Elisabeth et Marie, — Henri II
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et Marguerite de Valois; — Henri IV de France et Henriette d'Angleterre. — Cromwell et ses filles, — Gustave- Adolphe et Christine de Suède, — le Régent et ses filles, — Necker et Mme de Staël.
On se plaignait à Caligula de ce que sa fille, âgée de deux ans, égratignait les petits enfants qui jouaient avec elle et tentait même de leur arracher les yeux ; il répondit en riant : « Je vois bien qu'elle est ma fille. »
« Le Régent, dit Michelet, tenait de sa mère, Bavaroise robuste et hommasse. Elle fut un esprit curieux, actif et voyageur à travers toute science, avec un goût d’universalité fort, étranger à la France de ce temps, donc aile mand, si je ne m’abuse. » Son fils (au Régent) fut idiot; ses filles, étonnamment bizarres. L’aînée, duchesse de Berry, effrénée et charmante, eut le cerveau fêlé. La seconde, qui avait l’universalité du père, était une encyclopédie tourbillonnante. La troisième et la quatrième ne furent que caprice et folie. Elles étonnèrent l’Italie et l’Espagne de si hardis scandales, qu’on aurait pu n’y voir que des cas d’aliénation.
Lucas résume ainsi, d’après Carlyle, la généalogie d.s
Cromwell. Petit-fils du terrible et frénétique instrument
de Henri VIII contre l’Eglise romaine, Robert Cromwell épouse Catherine Stewart , arrière-cousine du roi Charles Ier. C’est à Olivier, seul mâle de sept enfants issus de ce curieux mariage, que se transporte, en s’élevant à sa plus haute puissance, l’enthousiaste et profond génie des Cromwell. Olivier prend pour femme Elisa Boursier, naturel débonnaire. Ses enfants mâles sont des bergers d’Arcadie ; ses filles sont plus fanatiques que lui.
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Examinons maintenant l’autre forme de la loi : la prépondérance d’un sexe sur le sexe de même nom.
Elle s’appuie, comme la précédente, sur un grand nombre de faits empruntés à la physiologie, la psychologie et l’histoire. On a prétendu qu’ils sont moins nombreux que les faits d’hérédité croisée. Mais ce n’est là qu’une impression générale, vague et, en définitive, qu’une hypothèse. A ces considérations douteuses, tirées du nombre des faits, les partisans de la thèse contraire pourraient opposer, outre les faits, qu’eux aussi ils ont en leur faveur, une considération théorique qui n’est pas sans valeur; ils pourraient dire que leur thèse n’est qu’un cas particulier de l’axiome admis en matière de génération : Le semblable produit le semblable.
Parmi les faits physiologiques qui montrent l’hérédité allant d’un sexe au sexe de même nom, rappelons la famille d’Edouard Lambert, l’hommeporc-épic,dans laquelle l’infirmité ne se propageait qu’aux mâles. Le daltonisme, comme nous avons vu, se manifeste plus souvent chez les hommes que chez les femmes; cependant, il a été, pendant cinq générations, transmis à douze personnes, toutes du sexe féminin. La constitution, le tempérament, la fécondité, la longévité, les idiosyncrasies ou anomalies de toute sorte passent aussi souvent du père au fils que de la mère à la fille.
Au point de vue psychologique, nous avons dit que Baillarger, en s’appuyant sur des données statistiques empruntées aux maladies mentales, incline à croire que l’hérédité a lieu généralement entre les sexes de même
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nom. Voici comment se décomposent les 571 cas par lui recueillis :