CHAPITRE III
ESSAIS DE STATISTIQUE
Nous avons commencé par recueillir un grand nombre de faits empruntés à la physiologie, aux maladies mentales, à la psychologie animale ou humaine, à l’histoire, — faits de toute sorte, propres à montrer toutes les variétés de la transmission héréditaire. Puis, essayant de dégager ce qu’il y a de constant dans la production de ces phénomènes, nous avons posé l’hérédité à titre de loi biologique, les exceptions n’étant, comme nous le verrons ci-après, que le résultat de causes perturbatrices et nous avons cherché les diverses formes de cette loi.
Peut-on aller plus loin? Est-il possible de soumettre les lois de l’hérédité à une détermination quantitative? Un auteur qui s'est beaucoup occupé de cette question, M. Galton l’a soutenu dans son livre Hereditary Genius (1869). Nous allons dire brièvement quelle méthode il a employée et à quels résultats il est arrivé.
Le livre de M. Galton a des mérites et des défauts assez communs dans les travaux anglais : on y trouve beaucoup
LES LOIS
de chiffres et de faits, peu d’idées générales. Sa méthode est purement statistique. Ses recherches ont pour objet non l’hérédité en général, ni même l’hérédité psychologique, mais cette simple question : Le génie est-il héréditaire et en quelle mesure? Étant donné un homme éminent ou illustre ’, quelle chance avons-nous de lui trouver un père, un grand-père, un fils, un petit-fils, un frère, etc., illustre ou éminent? Pour y répondre, il a fouillé dans la biographie des grands hommes, dressé leur généalogie, recherché leurs parentés, comparé des résultats, établi des moyennes, et voici à quoi il est arrivé :
Il s’est d'abord essayé dans un travail partiel sur les Juges d'Angleterre de 1660 à 1865. Ces juges, au nombre de huit, constituent la plus haute magistrature anglaise et sont, assure-t-il, de l’avis de tous, des hommes exceptionnels. Leur biographie est connue, leurs parentés le sont aussi; il y a donc là une bonne somme de faits qu l'on peut grouper, pour voir ce qui en doit sortir.
Durant ces deux cent cinq ans, il y a eu 286 juges, et parmi eux l’auteur en a trouvé 112 qui ont eu un ou plusieurs parents illustres. Ainsi la probabilité qu’un juge ait dans sa famille un ou plusieurs membres illustres dépasse le rapport de 1 à 3. Ceci nous paraît déjà un résultat assez frappant.
Passant de ces résultats généraux aux détails, on peut montrer comment cette probabilité décroît en passant des parents du premier degré (père, fils, frère) aux parents du second degré (grand-père, oncle, neveu, petit-fils) et
1. Il y a, dit-il, actuellement dans les Iles Britanniques 2 millions de mâles au-dessus de cinquante ans; parmi eux, j’en trouve 850 illustres et 500 éminents. Sur un million d'hommes, il y en aura donc 425 illustres et 250 éminents. L’auteur affirme être arrivé à ces mêmes chiffres par plusieurs méthodes : par le dépouillement du Dictionnaire anglais des contemporains, de la notice nécrologique du Times pour l’année 1868, etc,, etc. Ses résultats ont été sensiblement les mêmes.
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aux parents du troisième degré (bisaïeul, grand-oncle, cousin germain, petit-neveu).
Supposons 100 familles de juges : appelons N le membre le plus éminent de chaque famille. Le calcul des moyennes montre que le nombre de leurs parentés illustres se répartit ainsi : père, 26; frère, 35; fils, 36; — grand-père, 15; oncle, 18; neveu, 19; petit-fils, 19; — bis'ïeul, 2; grand-oncle, 4; cousin germain, 11; petitneveu, 17. C’est ce qu’on saisira mieux au reste dans le tableau qui suit :