‹ L'hérédité psychologiqueChapitre 78 sur 114 · Lucas, I, 108, et Burdach, II · texte numérisé non relu

Lucas, I, 108, et Burdach, II

LES LOIS

entier, présentent également des cas d’innéité curieux. Les constitutions de famille, comme le dit P. Lucas, commencent très souvent par des individus, et les constitutions les plus enracinées, les plus générales dans le sein des familles, n’y sont cependant pas celles de tous les membres.

On peut citer notamment comme faits remarquables d’innéité ceux que Zimmermann appelle des exceptions dans le tempérament. Il en a recueilli un grand nombre d’exemples : c’est un homme qui éprouve des douleurs inouïes à se faire couper les ongles; un autre de vives angoisses à se laver le visage avec une éponge. Pour d’autres, le café est un vomitif, le jalap un constipant. Hachn ne pouvait manger plus de sept à huit fraises sans être pris de convulsions, ni Tissot avaler de sucre sans vomir1.

On jugera d’ailleurs inutile d’énumérer un grand nombre de faits d’innéité, si l'on veut bien faire cette réflexion très simple que les particularités d’organisation, les variétés congénitales ou naturelles sont nécessairement des exceptions à la loi d’hérédité : ainsi la polydactylie, l’ectrodactylie, le bec-de-lièvre et toutes les difformités de cette nature commencent par une déviation du type spécifique. Rappelons le célèbre exemple d’Edward Lambert, « l’homme porc-épic, » dont les parents étaient sains^et bien conformés, mais qui transmit à ses enfants sa singulière carapace : en sorte que l’hérédité, comme on le voit par ces faits, finit par s’imposer elle-même à ses propres exceptions.

Chez les animaux, toutes les variétés qui ne sont pas dues à des croisements, mais à des modifications sponta-

i. v’oor les faits en général, voir Lucas, 1, p. 97-171.

nées, résultent également de l’innéité et de l’hérédité, de l’innéité pour leur origine, de l’hérédité pour leur maintien : ainsi les taureaux sans cornes ou mochos de la république Argentine, les poules sans croupion, les poules naines et pattues, etc.

Si nous passons de l’ordre physiologique à l’ordre psychologique, nous trouverons des cas non moins frappants d’innéité.

Les phrénologistes ont accumulé les faits pour montrer que chez les animaux, là où nous ne voyons qu’uniformité de mœurs, de caractères, d’aptitudes psychiques, il y a entre les membres d’une même famille des différences individuelles qui, ne résultant pas de l’éducation, sont dues à l’innéité. Dans une portée de louveteaux enlevés à leur mère, dit Gall, et qui tous furent élevés delà même manière, un s’apprivoisa et devint doux comme un chien; les autres gardèrent leur naturel farouche1.

Chez les jumeaux, il y a quelquefois des contrastes extrêmes entre les goûts, les penchants, les idées.

Ce qui est plus curieux, c’est que les monstres doubles, quand ils parviennent à vivre, peuvent avoir des constitutions psychiques différentes. M. Serres l’a remarqué à propos de Rilta et Christina. Les jumelles de Presbourg, qui étaient réunies seulement par l’extrémité postérieure du thorax, différaient complètement de caractère. L’une était belle, douce, posée, peu sensuelle; l’autre laide, méchante, querelleuse, ardente. Les violences de la dernière contre sa sœur et leurs disputes étaient devenues si fréquentes que, dans le couvent où le cardinal de Saxe- Zeils les avait placées, on se vit obligé de leur affecter une surveillante qui ne les quittait point. Elles vécurent

i. Gall, Fonctions du cerveau, II, 420.

LES LOIS

en dépit de ces désunions jusqu’à l’àge de vingt-deux ans.

Gomment, a-t-on dit, douter de la loi d’innéité, quand on voit les grands hommes renaître dans des fils indignes d’eux? « Par quel singulier jeu de la nature, du sage Périclès, peut-il sortir deux sots, comme Paralos et Xantippos, un furieux comme Glinias? de l’intègre Aristippe, un infâme Lysimachos? du grave Thucydide, un inepte Milésias, un stupide Stephanos? de Phocion le tempérant, un dissolu comme Phocus? de Sophocle, d’Aristarque, de Socrate, de Thémistocle, des ûls indignes? » On a parcouru aussi l’histoire romaine en notant les mêmes différences : Cicéron et son fils, Germanicus et Galigula, Yespasien et Domitien, Marc Aurèle et Commode. Dans l’histoire moderne, dit P. Lucas, « les fils de Henri IV, de Louis XIV, de Cromwell, de Pierre le Grand, comme ceux de La Fontaine, de Crébillon, de Goethe et de Napoléon, dispensent de tant d’autres noms qu’on pourrait citer1. »

Pour notre part, nous n’acceptons pas ces exemples comme des faits probants d’innéité. La plupart sont douteux et beaucoup sont faux. Il ne suffit pas de dire : Tel homme illustre a des fils médiocres, pour conclure de là que l’hérédité est en défaut. Le fils qui ne tient pas de son père peut parfaitement hériter de sa mère. Nous avons vu que ce cas est si fréquent, que des auteurs en ont fait une règle.

Parmi les exemples cités par P. Lucas, il y en a chez qui l’héritage maternel n’est pas douteux : Commode, Louis XIII, Goethe, Napoléon II. Il est probable que pour bon nombre d’autres, particulièrement pour ceux qui sont empruntés à l’histoire grecque, si nous avions des données exactes sur les femmes de ces grands hommes ci

li P. Lucas, I, 153

sur leurs ascendants immédiats, il nous serait facile de montrer dans ces personnages obscurs ou dissolus les héritiers de leur mère, de leurs grands-parents. Ainsi l’hérédité reprendrait un grand nombre de faits qu’on lui soustrait à tort.

Toutefois, nous ne voulons pas nier qu’il n’y ait des exceptions et de très graves. Mais une façon plus concluante de les établir, c’est de faire remarquer non pas qu’un grand homme a des enfants médiocres, ce qui ne prouve rien, mais que dans des familles obscures éclate tout à coup un grand homme. Or ce cas n’est pas rare. « Souvent, dit Burdach, les parents ont des facultés intellectuelles très bornées, et tous leurs enfants annoncent les plus heureuses dispositions. C’est fréquemment de parents simples que sortent ces hommes supérieurs, ces esprits dont l’influence se fait sentir pendant des milliers d’années, et dont la présence était un besoin pour l’humanité, au moment où ils sont entrés dans la vie. Les plus grands hommes appartenaient à des familles vulgaires, pauvres ou inconnues1. »

Dans la race nègre, dont l’incapacité est si justement reconnue, les anthropologistes ont fait connaître les noms d’individus doués de facultés remarquables. Toussaint Louverture n’était certainement pas un politique ordinaire. D’après Pritchard, il n’est pas même jusqu’aux stupides Esquimaux, jusqu’aux Groënlandais, qui ne puissent produire des hommes intelligents.

La conformation particulière de certains organes des sens ou leur manque absolu sont des faits d’innéité, à la fois physiologique et psychologique. Il y en a chez qui les yeux sont inhabiles à distinguer une couleur déterminée,

1. Burdach, II, 245. Nous verrons plus loin en quelle mesure ce fait est explicable.

LES LOIS

le bleu, le rouge, le jaune. D’autres naissent aveugles de parents qui voient clair. — La surdi-mutité, dans un grand nombre de cas, n’a rien qui l’explique de la part des auteurs de la génération. Les médecins ont cité plusieurs cas de familles où les parents, entendant et parlant très bien, donnaient naissance à des enfants tous sourds-muets. — Enfin, le goût et l’odorat sont atteints quelquefois soit d’anesthésie partielle, soit d’insensibilité absolue, sans qu’aucune transmission héréditaire puisse expliquer ce phénomène.

Mentionnons, pour finir, les idiosyncrasies psychologiques et les faits d’exception dans l’ordre mental. La psychologie, comme la physiologie, a ses cas rares; malheureusement on n’a pas pris autant de soin pour les mentionner et les décrire. Sans parler de la folie, de l’idiotie, de l’hallucination, qui peuvent se produire, en apparence au moins , sans aucun antécédent visible chez les ascendants, il y a des états purement moraux qui se rencontrent dans une certaine classe de criminels, homicides, voleurs, incendiaires, et qui, pour ceux qui se placent en dehors des préjugés et des opinions reçues, ne peuvent être considérés que comme des accidents psychologiques plus tristes et non moins incurables que la surdimutité et la cécité. Nous avons donné plusieurs exemples de ces anomalies et de leur hérédité; mais elles se présentent aussi souvent à l’état de cas isolés et non transmis de monstruosités morales. Ces êtres, comme le dit Lucas, n’ont de l’homme que la figure; il y a du tigre et de la brute dans leur sang, ils sont innocemment coupables et quelquefois capables de tous les crimes *.

!. On trouvera un grand nombre d’exemples de ces monstruosité morales dans l’ouvrage déjà cité du Dr Despine, t. U et 111.

LES EXCEPTIONS A LA LOI û’iIÉRÉDITÉ

Après avoir montré par des faits de tout ordre qu’il existe des exceptions graves à la loi d’hérédité, il reste à expliquer ces exceptions. Nous avons vu qu’il est parfaitement clair et incontestable que l’hérédité cest la loi ; que cela ne peut être révoqué en doute, que, même dans les cas que nous qualifions d’exceptions, l’exception n’est jamais que partielle , parce que, quand par hasard l’hérédité ne transmet pas les caractères individuels, elle transmet au moins les caractères spécifiques. La question n’est donc pas de savoir si l’hérédité est une loi biologique, mais si cette loi est absolue. Comme les exceptions ne sont pas plus contestables que la loi et qu’elles doivent nécessairement avoir une cause, on ne peut faire que l’une de ces deux hypothèses :

Dire qu’il existe dans la nature une cause essentielle, permanente, dont les phénomènes d’innéité sont les effets, en d’autres termes, que le fait biologique de la génération est régi par deux lois : l’une d’innéité, l’autre d’hérédité, la loi n’étant que l’expression de ce qu’il y a de constant dans la production des phénomènes, le rapport invariable qui existe entre la cause et l’effet : c’est la thèse qu’a soutenue P. Lucas et qui depuis est devenue presque classique.

Ou bien dire qu’il n’y a que des causes accidentelles d’innéité, qu’elle n’est jamais qu’un hasard, qu’un résultat du jeu et du concours fortuit des lois naturelles, mais qu’elle n’est l’effet d’aucune loi distincte et spéciale; en sorte qu’il y a une loi d’hérédité avec ses exceptions, et non pas deux lois, l’une d’hérédité et l’autre d’innéité. Cette seconde thèse est la nôtre. Mais avant de Pexposer, nous devons discuter l’opinion contraire.

Le Dr Lucas en a donné une exposition complète en la

LES LOIS

rattachant à des principes philosophiques. Pour lui, tout être vivant considéré dans son origine, c’est-à-dire dans sa génération, est le produit de deux lois qu’il place sur le même plan et au même niveau. L’une est la loi d'innéité , par laquelle la nature crée et invente sans cesse. L’autre est la loi d'hérédité, par laquelle la nature s’imite et se répète continuellement. La première est le principe du divers ; la seconde, le principe du semblable. Si l’une existait seule, il n’y aurait dans le monde de la vie que des différences infinies en nombre; si l’autre existait seule, il n’y aurait que des ressemblances absolues. Mais, pris ensemble, ces deux principes expliquent comment tous les êtres vivants de la même espèce peuvent être à la fois semblables entre eux par leurs caractères spécifiques, et différents entre eux par leurs caractères individuels.

Si, en se plaçant à un point de vue métaphysique, on examine la question ici posée, on ne peut nier qu’elle soulève un problème difficile. Le moyen âge l’a vivement agité sous le nom de « problème de l’individuation ». En deux mots, voici l’alternative qui se pose : si l’on en vient à considérer le général comme la réalité véritable, on devra logiquement conclure que l’individu n’est plus qu’un phénomène passager et sans valeur, résultat éphémère de lois qui se croisent et se combinent de mille manières, dans le déroulement infini du monde : et, pour parler avec P. Lucas, on affirmera le semblable en niant le divers; l’hérédité sera la loi; l’innéité, l’exception. — Si, au contraire, on regarde l’individu comme une réalité, comme une sorte de monade que les lois de la nature gouvernent et pressent de toute part, mais sans pouvoir entamer ce qu’il y a en elle d’essentiel, d’impénétrable, alors on placera le divers au-dessus du semblable et l’on sacrifiera l’hérédité à l’innéité.

LES EXCEPTIONS A LA LOI D’HÉRÉDITÉ 2üo

Nous n'avons entrepris ici qu’une étude de psychologie expérimentale; nous n’avons donc pas à discuter ce problème de métaphysique. Il suffit en passant de le noter : si nous redescendons sur le terrain de l’expérience, il est impossible de nier assurément l’existence du divers, car il est donné à titre de fait. Dans la nature, il n’existe pas deux êtres semblables. Quand nous considérons un grand troupeau de moutons, si nous ne voyons entre eux pour la plupart aucune différence, l’œil exercé du berger peut distinguer chacun d’eux. On sait que les courtisans d'Alphonse X cherchèrent en vain deux feuilles semblables. Mais, si le divers existe, n’est-il explicable que par une loi spéciale? Nous ne le croyons pas.

L’hérédité peut jouer, en vertu même de sa loi fondamentale, le rôle de cette force d'innéité, imaginée par P. Lucas. Pour nous, il y a des faits d’innéité dus à des causes accidentelles; il n'y a pas de loi d’innéité. Bien mieux, l’hypothèse de P. Lucas est contradictoire. En effet, pour comprendre combien l’innéité a peu le caractère d’une loi, qu’on remarque que la loi est identique aux phénomènes qu’elle régit, puisqu’elle n’est que l’expression de ce qu’il y a en eux de permanent et d’essentiel, et qu’elle permet de les prédire. Si vous supposez la loi d’hérédité seule à l’œuvre, sans influences perturbatrices, vous pouvez prédire que le produit ressemblera à l’un de ses parents ou aux deux. Mais supposez une loi d’innéité, il n’y a plus aucune prédiction ni prévision possible, puisque tout peut se produire, puisque la diversité est la règle : c’est le désordre en permanence. Or on ne pourra jamais de là tirer une loi. Une loi se découvre par un travail d’abstraction et de généralisation qui no peut s’appliquer à des cas totalement divers, puisqu’on so propose justement de chercher les ressemblances et d’éli-

LES LOIS

miner les différences. Tous ces cas épars, toutes ces diversités qu’on ne peut réunir en un faisceau, on les appelle des anomalies , c’est-à-dire des faits sans lois. Qu’on parle donc de faits d’innéité, c’est fort bien; mais une loi d’innéité est une contradiction dans les termes. Là où par hypothèse il n’y a pas deux effets qui se ressemblent, on peut à la rigueur admettre l’intervention arbitraire d’une puissance créatrice, mais nullement l’action régulière et constante d’une loi.

Il est donc impossible de reconnaître deux lois antagonistes, dont l’une serait l’hérédité et l’autre l’innéité. Ajoutons que les doctrines contemporaines sur l’origine des espèces et leur évolution n’admettent rien qui ressemble à une loi d’innéité. Outre la sélection et l’hérédité, qui sont les facteurs principaux de cette transformation, elles supposent bien ce que Wallace appelle « la tendance des variétés à s’éloigner indéfiniment du type originel; » mais cette tendance, qui est la source première de toute variation, est due à des actions de milieu, c’est-à-dire à des causes accidentelles et fortuites, nullement à une entité inintelligible, à la loi hypothétique de P. Lucas.

Si donc il n’existe pas de loi d’innéité, il ne reste plus qu’à voir, dans les faits précités, des exceptions à la loi d’hérédité. Gomment les expliquer? En les attribuant non à une cause, mais à des causes. Assurément, il est beaucoup plus simple de dire, toutes les fois que l’hérédité est en défaut : Ceci est un résultat de l’innéité; c’est l’innéité qui fait que tel grand homme ou tel grand criminel se produit brusquement dans telle famille ; mais il importe peu que l’explication soit simple, si elle est chimérique. C’est qu’en réalité il n’y a pas de problème plus difficile, plus compliqué, que de rendre compte do ces exceptions et de montrer comment l’hérédité peut so

LES EXCEPTIONS A LA LOI D’riÉRÉDITÉ 237

transformer au point de devenir méconnaissable. Dans l’état actuel de la physiologie et de la psychologie, il est impossible d’expliquer ces cas exceptionnels d’une manière complète, satisfaisante. On ne peut qu’entrevoir les explications.

Les exceptions à la loi d’hérédité me paraissent réduc tibles à deux catégories :

1° Celles qui viennent de l’hérédité elle-même et qu par conséquent ne sont qu’apparentes;

2° Celles qui résultent de causes étrangères à l’hérédité.

Page 1