‹ L'hérédité psychologiqueChapitre 79 sur 114 · EXCEPTIONS DÉRIVANT DE L’HÉRÉDITÉ ELLE-MÊME · texte numérisé non relu

EXCEPTIONS DÉRIVANT DE L’HÉRÉDITÉ ELLE-MÊME

Si nous concevons l’acte de la génération dans des conditions aussi simples que possible, un être unique engendrant un autre être, en dehors de toute cause perturbatrice , il nous est absolument impossible de concevoir comment le produit différerait du producteur ; car il n’y a pas de raison pour admettre telle déviation plutôt que telle autre : cette déviation serait un effet sans cause. L’aphorisme de Linné : Le semblable produit le semblable , ou plus exactement, comme le dit Hæckel : « L’analogue produit l’analogue, » s’impose donc à nous avec l’évidence d’un axiome. Mais, en réalité, tout ne se passe pas avec cette simplicité idéale. D’abord, dans l’acte de la génération, il y a d’ordinaire deux sexes, par conséquent deux hérédités en lutte : première cause de diversité. 11 y a aussi des causes accidentelles agissant au moment même de la génération : autre cause de diversité. Enfin il y a les influences internes ou externes postérieures à la conception.

LES LOIS

Laissons pour le moment ces dernières causes, afin d’étudier la seule influence des parents.

On sait depuis longtemps que la transmission héréditaire est bien plus sûre par la génération asexuée que par la génération sexuée. Si, dans un végétal, quelque caractère nouveau se produit par variation spontanée, l’horticulteur pour le fixer se sert de boutures et non de graines. Mais les êtres sentants et pensants, les seuls qui nous occupent ici, sont soumis à la génération sexuée; nous avons donc toujours en jeu deux hérédités antagonistes.

Un peu de réflexion montre que l’action unique de ces deux facteurs peut donner lieu aux résultats les plus dissemblables : moyenne entre les deux parents, prépondérance du père à tous les degrés possibles, prédominance de la mère à tous les degrés possibles, naissance de qualités nouvelles grâce à des combinaisons mentales que nous ignorons, ou grâce à des transformations dont nous parlerons dans la suite.

Ce n’est pas tout : les parents transmettent des qualités ancestrales qui sont restées en eux à l’état latent. Nous avons vu que l’atavisme est possible au bout de cent générations et que, chez les animaux supérieurs, l’expérience des éleveurs fixe à huit ou dix générations le temps nécessaire pour éliminer les chances de retour. Remarquons que dix générations (c’est-à-dire pour l’homme environ trois siècles) représentent 2048 générateurs dont l’influence plus ou moins marquée est possible.

Pour ôter à ces considérations ce qu’elles ont de vague, il est absolument nécessaire de soumettre à une analyse précise un cas quelconque d’hérédité. A cette condition seule, le lecteur pourra entrevoir la complexité du problème et comprendre comment la plupart des exceptions à l’hérédité viennent de l’hérédité elle-même.

Dans un mémoire peu connu, un physiologiste distingué, le professeur Lemoigne (de Milan) a fait ce travail avec tant de soin que nous nous bornerons à en traduire la plus grande partie. Les formules employées par l’auteur sont nécessairement schématiques; mais leur usage était indispensable pour guider l’esprit pas à pas dans cette analyse ;

« Tous les biologistes et les zootechniciens sont d’accord sur deux lois également fondamentales. La première, c’est que, si grande que soit la ressemblance du produit avec l’un de ses parents immédiats, il présente toujours quelques traces des caractères de l’autre parent. La seconde, c’est que le degré de ressemblance n’atteint jamais l’identité.

« Partant de ces principes et représentant par le chiffre 100 le nombre des ressemblances ou des caractères que chacun des producteurs peut transmettre au produit, et par le chiffre 100 le maximum des ressemblances que le produit puisse hériter de ses deux parents, la ressemblance maxima du produit avec le père pourra se représenter ainsi :

et la ressemblance maxima d’un autre produit avec la mère sera :

Ces formules satisfont aux lois sus-énoncées. Mais, la ressemblance avec le père pouvant avoir lieu à des degrés moindres, on peut poser les formules suivantes :

98 P + 2 M ; 97 P + 3 M, etc.,

et on peut par suite établir la progression arithmétique :

99 P + 1 AI, 98 P + 2 M, etc.. 50 P + 50 M, etc., 99 M + 1 P,

LES LOIS

dans laquelle le terme 50 P + 50 M exprimerait chez le produit un degré de ressemblance égale aux deux parents et les deux termes extrêmes le maximum de ressemblance avec l’un ou l’autre des parents.

« D’une pareille progression ressort le peu de validité du principe d’égale participation des deux sexes dans la transmission héréditaire, dès qu'on veut donner à cette égalité le caractère d’une loi générale. En fait, le cas d’égalité se réduit au terme |du milieu 50 P -f- 50 M, en supposant qu’il se produise. L’égalité des deux sexes dans la transmission héréditaire doit être bien plutôt exceptionnelle à cause des nombreuses causes qui rendent inévitable la prépondérance de l’un ou l’autre parent.

« En définitive donc, la formule représentant en thèse générale la quantité des caractères hérités chez le fils (F) ne peut pas être :

mais bien, en indiquant par;) les qualités propres au père et par p' les qualités propres à la mère :

et si l’on veut, comme nous l’avons fait plus haut, restreindre h 100 le maximum des caractères héréditaires, la formule pourra être ainsi modifiée :

ou, pour généraliser la formule et la rendre applicable à toutes les possibilités numériques :

Los éléments de la formule ont été réduits à leur plus grande simplicité, afin de faire mieux comprendre les combinaisons possibles dans la transmission héréditaire. En fait, une cause nouvelle et importante vient compliquer la question : c’est l’atavisme. L’influence de ce nouveau facteur à travers les générations explique la permanence des caractères des races pures de tout mélange et maintenues dans des conditions identiques, ce qui a fait dire que dans de telles races chaque individu n’est qu’une épreuve tirée une fois de plus d’une page stéréotypée pour toujours.

« Il est certain que les qualités ancestrales peuvent

être transmises au produit aussi bien du côté du père que du côté de la mère, les deux parents recevant d’ailleurs leur contingent propre de la double série d’ancêtres dont ils proviennent.

« Pour se rapprocher davantage de la réalité, notre formule a donc besoin d’être modifiée, et elle peut s’exprimer ainsi :

en représentant par at les qualités ancestrales transmissibles du côté du père, par at' les qualités ancestrales transmissibles du côté de la mère.

« Il reste à voir dans quelle proportion l’atavisme paternel et maternel peut entrer en combinaison avec les qualités individuelles p et p' de chacun des deux parents. Ici encore, toutes les possibilités sont admissibles. Il semble incontestable que dans certains cas l’hérédité paternelle peut masquer l’hérédité maternelle, mais non l’atavisme procédant des deux parents; dans d’autres cas, l’atavisme maternel, par exemple, aura la prépondérance; dans d’au- Eibot. — Hérédité. 16

LES LOIS

très, les qualités individuelles de la mère, etc. ; enfin, dans d’autres cas, deux ou trois de ces facteurs se réunissent pour combattre les autres.

« Pour mieux éclaircir la question, recourons à la série progressive, dans laquelle 100 exprimait le maximum des caractères héréditaires chez le produit. Elles lui viennent de quatre sources. On peut établir ainsi quatre premiers termes ou points de départ d’autant de séries :

férié lr®

. Série 2e .

Série 3«.

Série 4®.

1 at

1 ai

97 at

1 at

1 at'

1 at'

1 at'

97 at'

« Le second terme, le troisième terme de chacune de

ces progressions peuvent être assez

simples, toutes les

fois que deux

facteurs restent invariables. Ainsi , par

exemple, la série première peut être :

1 at

1 at

1 at

1 at

1 at'

1 at'

1 at'

1 ai'

at et at' restant constants.

« Mais, si l’on

suppose que

les chiffres varient, les séries

deviennent très nombreuses et expriment un grand nombre de combinaisons possibles qui se vérifient précisément dans l’éventualité infinie des générations.

« Des combinaisons infinies auxquelles donne lieu le

conflit de ces quatre facteurs imprescriptibles dont nous avons parlé, ressort clairement cette conséquence que ni la seule puissance de l’individu, ni la seule puissance de l’atavisme ne peuvent être érigées en loi unique et abso-

lue de l’hérédité. On voit au contraire que, selon les cas, l’un des facteurs, ou deux ou trois, ou les quatre entrent en scène ou s’associent pour expliquer les ressemblances héréditaires d’un produit donné.

« Pour accroître démesurément le nombre des combinaisons possibles, on pourrait à volonté imaginer d’autres séries variées, telles que, dans le premier terme de la série, les quatre éléments principaux de l’hérédité entrent en proportion plus ou moins irrégulières et procèdent avec des différences arithmétiques variées entre elles, par exemple :

38 at 12 at'

ou bien encore :

25 at 25 at'

et ainsi de suite.

et Toutes ces hypothèses, qui toutes expriment des cas possibles, ont pour résultat d’établir le principe d’une quantité infinie de combinaisons imaginables.

« Cependant notre formule ne permet pas d’exprimer la possibilité des changements qui se produisent dans les espèces on les races par l’acquisition de caractères nouveaux. Cette formule en effet condamnerait les espèces et les races à une immobilité ou du moins à un mouvement limité dans un cercle restreint, qui seraient la négation du darwinisme.

« Nous sommes donc obligés de tenir compte des effets

24 p' 41 at 7 at'

30 p 24 p' 44 at 7 at'

26 at 22 at'

27 p 27 // 27 at 19 at'

LES LOIS

d’une cinquième puissance qui ajoute de nouvelles qua^ lités à celles que le produit a héritées de ses parents et qu’il peut transmettre en totalité ou en partie à ses descendants. Ce sont les qualités qu’il a acquises depuis la naissance (par l’effet de l’activité fonctionnelle, du climat, d’une alimentation spéciale, etc.) et qui se sont fixées en lui de manière à être plus ou moins transmissibles.

« En conséquence, la formule de l’hérédité :

qui est applicable à tout produit, doit être modifiée de la manière suivante, quand on le considère à son tour comme reproducteur (R) :

« Cette dernière formule exprime l’ensemble et la répartition des n qualités qu’un reproducteur (mâle ou femelle) peut transmettre à ses propres descendants.

« Dans le développement de ces formules, nous n’avions d’autre but que d’analyser sous une forme purement abstraite et de traduire par des signes sensibles d’une expression générale les combinaisons multiples des cinq puissances dont dépend le phénomène complexe de l’hérédité. Nous ferons remarquer que ces cinq puissances ne sont pas un fruit de l’imagination, mais qu’elles sont le résultat des observations de tous ceux qui ont étudié la question1. »

ou plus simplement :

nR (P + ai) + (p* + at') + acq

i. Reale Istituto Lombardo di scîcnze e lettcre. llcruliconti , année 1878, p. 419 et suiv. Daûa une « rectification », l’auteur fait remarquer que lea

Le fait de la transmission héréditaire, si complexe qu’il paraisse dans le précédent travail, ne s’y montre pas encore dans toute sa complexité. On a considéré les qualités physiques et mentales comme des forces ou mouvements qui parfois s’additionnent, parfois se détruisent partiellement, parfois se font équilibre; mais on suppose qu’il y a identité de nature entre les causes et les effets, les composantes et les résultantes. Cependant, suivant une remarque de Stuart Mill, toutes les fois qu’un effet est le résultat de plusieurs causes (et rien n’est plus fréquent dans la nature), il peut se présenter deux cas : tantôt l’effet est produit par des lois mécaniques, tantôt par des lois chimiques. Dans le cas des lois mécaniques, chaque cause se retrouve dans l’effet complexe, absolument comme si elle avait agi seule : l’effet des causes concourantes est précisément la somme des effets séparés de chacune. Au contraire, la combinaison chimique de deux substances en produit une troisième dont les propriétés sont complètement différentes de chacune des deux autres, soit séparément, soit prises ensemble : ainsi la connaissance des propriétés du soufre et de l’oxygène ne nous fait pas con-

dernières formules, quoique suffise tes pour donner aux naturalistes une idée de l’hérédité, peuvent être critiquées au point de vue uaathémar tique et qu'il faudrait écrire :

en supposant

et de même :

F = ( mp -f- nat) -f ( m'p ' + n' at'\

m 4- n + mf -J- n' = 100,

R = ( mp -f nat) + (mtp' -f n'at') + xacg,

en supposant

LES LOIS

naître celles de l’acide sulfurique *. Dans le domaine de la vie (et il renferme la pensée), rien de plus fréquent que le second cas. Bien qu’il n’existe pas une chimie mentale qui nous permette de retrouver les éléments dans leurs combinaisons, nous pouvons cependant, dans le sujet qui nous occupe, signaler des transformations psychiques d’une haute probabilité. Ceci nous conduit à examiner une autre cause de déviation du type héréditaire : ce sont les métamorphoses ou transformations de l’hérédité.

Cette étude a été faite en détail par Moreau (de Tours) dans sa Psychologie morbide. Nous renverrons pour le détail à cet ouvrage, en nous bornant à en extraire ici les faits les plus curieux pour la psychologie 8.

« C’est mal comprendre, dit-il, la loi d’hérédité que d’attendre à chaque génération nouvelle le retour de phénomènes identiques. Il y en a qui ont refusé de soumettre les facultés mentales à l’hérédité, parce qu’ils voudraient que le caractère et l’intelligence des descendants fussent exactement semblables à ceux des ascendants , qu’une génération fût la copie de la précédente, que le père et le fils donnassent le spectacle d’une même créature, naissant deux fois et parcourant chaque fois la même vie dans les mêmes conditions. Mais ce n’est point dans l’identité des fonctions ou des faits organiques ou intellectuels qu’il faut chercher l’application de la loi d’hérédité : c’est dans la source même de l’organisation, dans la constitution intime. Une famille dont le chef est mort aliéné ou épileptique ne se compose pas nécessairement d’aliénés et d’épileptiques; mais les enfants peuvent être idiots, paralysés, scrofuleux. Ce que le père a transmis à ses enfants, ce n’est pas sa folie, mais c’est le vice de sa constitution, qui

1. Stuart Mill, Système de logique , liv. VI, 4; liv. III, 6.

Page 1