L'HÉRÉDITÉ ET LA LOI D’ÉVOLUTION
sous l’influence constante de l’éducation ou d’un même milieu moral, les caractères acquis se fixent, et alors s’établit dans notre constitution psychique une seconde nature, si étroitement fondue dans la première qu’on ne peut les distinguer le plus souvent.
En résumé, sans la loi d’évolution, rien de plus simple que les conséquences de l’hérédité. Elles ne vaudraient point la peine d’être étudiées à part, car elles ne consisteraient que dans la conservation indéfinie des mêmes caractères spécifiques. Mais, avec l’évolution, tout change. L’être vivant tend à se modifier sans cesse, par des causes soit internes, soit externes. Les causes internes amènent ces modifications spontanées de l’organisme et du dynamisme, que nous avons vu quelques auteurs expliquer par une loi d’innéité; tels sont un nouveau caractère physique, une nouvelle aptitude mentale. Les causes externes sont les actions de milieu, qui influent aussi puissamment sur l’être moral que sur l’être physique et tendent à la longue à le façonner d’une certaine manière. Dans la bataille de la vie, dans la lutte pour l’existence, grand fait biologique que Darwin a si bien établi que ses adversaires eux-mêmes l’ont accepté, ces modifications sont une chance de survie, si elles adaptent mieux l’individu à de nouvelles conditions. Elles font qu’il devient possible pour l’être vivant, d’abord de subsister, ensuite de se perpétuer. L’hérédité, force essentiellement conservatrice, tend à transmettre aux descendants la nature de leurs parents tout entière, aussi bien toute détérioration physique, intellectuelle, morale, que toute amélioration physique, intellectuelle, morale. La fatalité aveugle de ses lois régularise aussi bien la décadence que le progrès.
L’homme, quand il vient au monde, n’est donc pas cette statue, vierge d’impression, qu’avaient imaginée
LES CONSÉQUENCES Bonnet et Gondillac. Non seulement il a une certaine constitution, une certaine organisation nerveuse, qui le prédisposent à sentir, penser et agir d’une manière qui lui est propre, personnelle; mais on peut dire que l'expérience de générations infinies en nombre sommeille en lui. Il est si peu créé d’une pièce que le passé tout entier a contribué à le former. L’état actuel de son mécanisme et de son dynamisme est le résultat de modifications innombrables, lentement accumulées; et l’on peut affirmer que, si l’hérédité agissait seule, s’il n’y avait pas des croisements, des variations spontanées, des combinaisons et des transformations psychiques dont le secret nous échappe, les descendants seraient sollicités à sentir et à penser fatalement comme leurs ancêtres.
Nous avons vu que l’évolution dans les êtres vivants, quoiqu’elle implique le plus souvent amélioration, progrès, passage du pire au meilleur, de l’inférieur au supérieur, ne signifie cependant, au sens scientifique, que le passage du simple au complexe et de l’homogène à l’hétérogène; que, par suite, elle n’amène quelquefois, au lieu de progrès, qu’affaiblissement et déchéance. C’est sous ce dernier aspect qu’il nous reste à considérer l’hérédité, dans son rapport avec la loi d’évolution.
Tout ce qui vit décline et s’éteint. C’est sans doute grâce à cette vérité d’une évidence surabondante que la croyance au progrès s'est produite si tardivement. L’individu disparaît, puis la famille, puis le peuple; et de même que l’individu use plusieurs corps avant de s’éteindre, de même la famille use plusieurs individus, de même le
l’hérédité et la. loi d’évolution peuple use plusieurs familles, de même l’humanité use plusieurs peuples. Peut-être elle-même doit-elle disparaître à son tour. Peut-être doit-elle être usée par une force plus puissante. Peut-être, dans le déroulement du monde, n’est-elle qu’un terme d’une série sans limites, qu’un anneau d’une chaîne sans fin.
Si l’on jette un coup d’œil sur une famille quelconque ayant joué un rôle dans l’histoire, voici ce qu’on verra. Son origine est si obscure, que le plus souvent on en est réduit à la supposer ou à la fabriquer; elle se révèle, grandit, atteint son apogée dans une, deux, trois personnes au plus, puis décline et s’éteint. Prenons la seconde race de nos rois. Elle part de saint Arnoul, évêque de Metz, suit ure marche ascendante dans Pépin d’Héristall, Charles Martel, Pépin le Bref, Charlemagne, atteint dans ce dernier son complet épanouissement, puis décline. — La troisième race part de Robert le Fort, comte de France, arrive à son apogée sous Philippe-Auguste, saint Louis, Philippe le Bel, puis s’éteint avec trois rois obscurs. Il en est à peu près de même de la branche des Valois, issue de Charles de Valois, fils de Philippe le Hardi; de la branche d’Angoulême, issue de Louis d’Orléans, fils de Charles V, et qui finit avec les faibles fils de Catherine de Médicis. Puis viennent les Bourbons, dont Henri IV, Louis XIV marquent l’apogée, et qui, depuis, n’ont fait que décliner. Il en est de même des Guise, des Condé, etc., etc. Les familles qui n’ont joué un grand rôle que sur un petit théâtre, dans leur province ou leur ville, n’échappent pas à cette loi. Ainsi font les peuples. Leur origine est obscure; ils grandissent, donnent la mesure de leur force, puis, fatalement, en viennent à cette période où ils n’appartiennent plus qu’à l’histoire ; et cette décadence est due moins aux causes vagues auxquelles les
LES CONSÉQUENCES
historiens les attribuent d’ordinaire qu’à une cause précisé, l’affaiblissement des facultés physiques, intellectuelles, morales (et des fonctions organiques qui en sont la condition), sinon chez tous les citoyens, au moins chez le plus grand nombre.
Ici, une question se pose : quelle est la durée de l’hérédité? Naturellement il ne s’agit pas de la transmission des caractères généraux, spécifiques, qui ne peut avoir dans le temps d’autres limites que celles de l’espèce. Le problème doit être posé sous une forme plus restreinte. Etant donnée l’apparition, dans une famille, d’un talent mathématique, musical ou autre, d’un caractère particulier comme celui des Guise ou des Gondé, est-il fixé pour toujours? Dans le cas contraire, combien de temps peut-il résister à la dissolution?
En ce qui concerne l’homme, on ne peut répondre que par à peu près. Seule l’expérimentation donnerait la réponse exacte, et elle n’a jamais été tentée rigoureusement. Qu’on remarque en effet ce qui se passe en réalité. Chez un homme, un talent quelconque se produit. Chez ses enfants, une deuxième hérédité entre en jeu, celle de la mère avec la somme des influences ancestrales qu'elle représente. De même à la troisième génération. « Dans l’histoire des familles célèbres, c’est l’histoire du nom qui a été faite et non celle du sang1. » Pour répondre à la question posée, il faudrait que l’union eût lieu entre deux êtres ayant exactement le même talent et qu’elle se continuât pendant plusieurs générations suivant la méthode appelée in and in. Il est probable qu’il se produirait alors chez l’homme comme chez les animaux la fixité du caractère acquis *.
. Loraiu, ouv. cité, p. 10.
2. Voir dans le cbap. IV ce qui concerne les mariages consanguins.
l’hérédité et la loi d’évolution
Si l’on prend la question sous sa forme pratique, c’està-dire selon nos habitudes sociales, on doit admettre que la persistance de l'hérédité mentale ne dépasse guère quatre à cinq générations au plus . Les nombreux exemples cités dans cet ouvrage en font foi. Lucas arrive à la même conclusion : « Le mouvement ascendant des hautes facultés d’un assez grand nombre de fondateurs de races s’arrête presque toujours à la troisième, se continue rarement jusqu’à la quatrième et presque jamais ne dépasse la cinquième génération. » L’hérédité morbide nous fournit un résultat analogue quand la maladie n’amène pas une dégénérescence complète; « la dualité des auteurs qui participent à la génération et l’action du grand nombre sur le petit nombre arrivent à détruire les types individuels en plusieurs générations, six ou sept à peu près L »
C’est encore là, après tout, une assez belle preuve de ténacité, et la puissance de l’hérédité se mesure aussi bien dans cette lutte où elle finit par disparaître que dans ces croisements répétés qui la fixent à perpétuité.
Examinons maintenant quel rôle joue l’hérédité dans la décadence. Nous avons vu que, bien qu’elle ne puisse rien par elle-même, étant une simple tendance conservatrice, cependant elle seule rend le progrès possible durant l’époque ascendante de l’évolution. Mais aussi, quand on est entré dans la période descendante, elle affermit et régularise la décadence. Elle avait posé, l’une après l’autre, fatalement, aveuglément, les assises de l’édifice; elle les enlève l’une après l’autre avec la même aveugle fatalité.
{.Dictionnaire (le médecine, etc., Voisin, art. Hérédité, p. 466. Rappelons que, pour fixer un caractère dans une race, il faut aussi de cinq à sept générations.
Hibot. — Hérédité.
LES CONSÉQUENCES
Son influence est directe ou indirecte,
Son influence directe s’exerce par le mariage. Il n’est point rare que des raisons de famille, de convenance, un hasard ou un caprice amènent un homme éminent à épouser une femme fort médiocre. On a fait remarquer que les grands hommes ne laissent souvent qu’une postérité indigne d’eux ; on en a même profité pour mettre en doute la transmission héréditaire, tandis qu’il fallait peutêtre ne voir dans ce fait qu’une confirmation éclatante de la loi. Galton, dans son travail sur les Juges d’Angleterre *, remarque que, sur 31 juges qui ont été élèvés k la pairie avant la fin du règne de George IV, il y a 19 peerages qui subsistent et 12 qui sont éteints. Ayant recherché minutieusement les causes de cette extinction, il les a trouvées dans des raisons sociales, dans des motifs ûe convenance qui amenaient des unions mal assorties : les pairs dont la famille a promptement disparu « épousaient des héritières ». Lors même que ces mariages inégaux ne produisent pas des résultats aussi graves, on ne peut douter que, en vertu même des lois de l’hérédité, ils doivent causer une déchéance qui, renouvelée plusieurs fois, amène nécessairement l’extinction d’une famille bien douée ou, ce qui est pis, sa médiocrité. Il est clair qu’un fils peut tenir tout aussi bien de sa mère médiocre que de son père illustre; que, dans le cas le plus ordinaire, devant être une résultante des deux, il a deux chances contre une d’être inférieur au père dont il est issu.
Considérée comme cause indirecte de décadence, l’hérédité agit par accumulation. Toute famille, tout peuple, toute race apporte en naissant une certaine dose de vita-
1. Galton, p. 130-132. Sur la question de savoir s’il est vrai que les grands hommes n’ont pas de postérité, voir la conclusion.
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lité, une somme d’aptitudes physiques et morales qui doivent se produire au jour avec le temps. Cette évolution a pour causes les actions et réactions continuelles du milieu sur l’être et de l’être sur son milieu. Elle dure jusqu’au moment où la famille, le peuple, la race a accompli sa destinée, brillante pour quelques-uns, remarquable pour beaucoup, obscure pour le plus grand nombre. Dès que cette somme de vitalité et d’aptitudes commence à s’affaiblir, la déchéance commence. Si faible qu’elle soit au début, l’hérédité la transmet à la génération suivante, puis de celle-ci à une autre, et ainsi descendant toujours jusqu’au complet anéantissement, à moins qu’une cause extérieure ne vienne arrêter la décadence. L’hérédité n’est donc ici qu’une cause indirecte d’affaiblissement; la cause directe est l’action du milieu, en comprenant sous ce mot tout ce qui est action extérieure, non seulement le climat et le régime, mais les mœurs, les coutumes, les idées religieuses, les institutions, les lois qui souvent sont aussi efficaces que possible pour amener l’abâtardissement de la race. En Orient, les harems avec leur vie d’ignorance absolue et d’oisiveté complète ont amené, grâce à l’hérédité physique et morale, un affaissement rapide des diverses nations : « Nous n’avons pas le harem en France, dit un naturaliste, mais d’autres causes d’une origine bien différente tendent à abaisser finalement la race. Aujourd’hui, l’amour paternel, aidé par les soins d’une science médicale plus sûre et plus habile, assure de plus en plus l’avenir des enfants, en arrachant à la mort une foule d’êtres chétifs, contrefaits ou d’une constitution viciée, qui auraient certainement péri chez les sauvages ou seulement il y a un ou deux siècles. Ces enfants deviennent hommes, se marient; par l’hérédité, ils transmettent à leurs descendants au moins une prédisposition
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à des imperfections analogues aux leurs. Parfois même, les deux époux apportent leur part dans cet héritage. Les petits-fils vont se dégradant, et il en résulte, dans une société donnée, Pabàtardissement et finalement la disparition de certains groupes '. »
La seule idée un peu nette qu’on puisse se faire sur
. Revue des cours scientifiques , t. VI, p. 690.
Ajoutons que la sélection intellectuelle est par elle-mêtne une cause de décadence. C’est ce que M. Jacoby a démontré avec plus de force que personne dans son ouvrage, dont nous transcrivons les conclusions :
« De l’immensité humaine surgissent des individus, des familles et des races qui tendent à s’élever au-dessus du niveau commun; ils gravissent péniblement les hauteurs abruptes, parviennent au sommet du pouvoir, de la richesse, de l’intelligence, du talent, et, une fois arrivés» sont précipités en bas et disparaissent dans les abîmes de la folie et de la dégénérescence. La mort est la grande nivelatrice; en anéantissant tout ce qui s’élève, elle démocratise l’humanité. Mais la nature est mauvaise ménagère; elle n’atteint le but qu’avec un gaspillage énorme de matière et de force. Chaque homme de génie, de talent, est un capital accumulé de plusieurs générations, dit M. Renan. Or ce capital accumulé, personnifié en un homme, ne rentre plus dans la richesse commune de l’humanité; il est perdu pour elle, retiré comme il est de la circulation, et son seul reliquat n’est que folie, misère, dégénérescence de la postérité, qui s’éteint et meurt bientôt, — heureusement, — mais non sans avoir porté la dégénérescence et la mort dans les familles alliées.
« Ce phénomène explique le cycle de la vie des nations civilisées.... La science, l’art, les idées pour naître et se développer consomment des générations et des peuples. Les nations s’épuisent par la production, comme les terrains non fumés, puisque les produits, comme nous l’avons vu, ne retournent plus au fond commun et sont matériellement perdus pour lui C’est dans ce sens qu’il faut comprendre ce phénomène qu’on a appelé dans l’histoire la vieillesse et la décrépitude des nations. Par le fait de la sélection et de la loi fatale d’extinction des races privilégiées, les peuples se civilisent d’abord, montent au faîte de la grandeur, puis déclinent rapidement et disparaissent épuisés, surmenés, anéantis; et sont remplacés par des peuples plus jeunes, c’està-dire chez lesquels la sélection des talents et des énergies s’établit à peine et qu’elle n’a pas encore épuisés..
« Les lois de la nature sont immuables, et malheur à qui les viole; chaque privilège que l’homme s'accorde est un pas vers les dégénérescences, les plirénopathies, la mort de sa race. En abaissant qui veut s’élever au-dessus du niveau commun de l’humanité, en châtiant les orgueilleux, en se vengeant de l'excès de leur bonheur, la nature charge les privilégiés eux-mêmes d’être les bourreaux de leur race. Trop de bonheur offense et indigne les dieux, pensaient les anciens; et l’étude médicale des conséquences de toute distinction, intellectuelle et sociale, de toute sélection, nous a conduits à la même conclusion. »