L’HÉRÉDITÉ ET LA LOI D’EVOLUTION
mouvement. L’évolution, qui, dans ses traits généraux, consiste en un passage de l’homogène à l’hétérogène, de l’indéfini au défini, de l’incohérent au cohérent, aprèsavoir atteint l’équilibre pour un moment plus ou moins long, finit par une période de dissolution.
L’évolution ainsi comprise, et ramenée quant à sa loi et quant à sa cause « à une interprétation purement physique » des phénomènes, offre un caractère scientifique que n’a pas la doctrine courante du progrès. De plus, celle-ci, ne s’inquiétant que du bonheur humain et le considérant comme la cause finale de tous les changements, se trouve fort embarrassée en face des faits nombreux, incontestables, qui montrent que l’humanité, à certains moments, s’arrête et retourne en arrière. L’évolution les explique. La théorie transformiste, par exemple, n’implique pas la progression nécessaire. Il est possible qu’une nouvelle race soit d’une structure plus simple et d’une intelligence moins développée que celles qu’elle efface: un léger avantage suffit pour lui assurer la victoire sur ses concurrents. La loi d’évolution rend également bien compte du progrès et de ce qu’on a appelé la dégradation, c’est-à-dire d’un mouvement rétrograde vers une structure inférieure ou une forme inférieure du dynamisme. Il suffit que l’être ainsi dégradé, au physique ou au moral, s’adapte mieux à ses nouvelles conditions d’existence qu’un être plus richement doué.
Maintenant que nous sommes bien fixés sur le sens précis des mots évolution, développement, progrès, nous pouvons voir comment cette loi domine toute la question des conséquences de l’hérédité. Nous nous proposons dans cette partie de notre travail de montrer comment l'hérédité a contribué à la formation de certaines facultés intellectuelles ou sensitives et de certaines habitudes morales.
LES CONSÉQUENCES
Nous n’avons à examiner ici la loi d’évolation que sous son aspect psychologique, et encore dans des limites très restreintes, dans ses seuls rapports avec l’hérédité.
L’évolution psychologique suppose nécessairement deux facteurs : l’un qui produit les variations (innéité des anciens auteurs), l’autre qui produit la permanence (hérédité).
Tandis que les naturalistes contemporains ont étudié avec grand soin les causes de variation physique, leurs influences utiles ou nuisibles dans le combat pour la vie et la sélection qui en résulte ; dans l’ordre mental et social, le travail n’a pas été poursuivi avec autant d’opiniâtreté. On admet bien en général qu’il y a pour les individus et pour les races des variations psychiques utiles ou nuisibles qui augmentent ou diminuent leurs chances dans cette lutte, dont le résultat final est la survivance des plus aptes. Mais ce problème, extrêmement complexe d’ailleurs, n’a jamais été étudié dans son ensemble. Je souhaite que ce travail tente un jour quelque écrivain1. S’il était fait, nous pourrions le suivre pas à pas et montrer à chaque forme de variation l’influence correspondante de
1. Je dois pourtant signaler dans l’ouvrage de M. de Candolle déjà cité un essai important Sur la sélection dans l’espèce humaine. 11 l’examine : 1° chez les sauvages ; conditions physiques de la sélection : vue perçante, ouïe fine, force musculaire, faculté de résister au chaud, au froid, à l’humidité, à la faim; conditions intellectuelles et morales : esprit, finesse, perspicacité, éloquence pour agir sur ses semblables, habileté à la chasse et à la pêche, etc. ; — 2° chez les barbares ou peuples à demi civilisés ; — 3° chez les peuples civilisés; conditions physiques : force, santé, beauté (moins importantes que chez les sauvages) , résultats des exigences dq eervice militaire; conservation des faibles grâce aux progrès de la médecine : l’auteur se demande si finalement le mal l’emporte ou le bien ; conditions morales : grande influence de l’opinion publique qui réprime les actes par trop malhonnêtes ; conditions intellectuelles : il se rattache sur ce point aux idées exposées par Spencer, Biologie , t. Il, ch. 12 : la fatigue intellectuelle et les excès de la vie mondaine diminuent la fécondité; et il termine par cette conclusion peu optimiste : « La sélection produit des effets contraires qui se neutralisent » (voir p. 312 et suivantes). — 11 faut aussi mentionner l'ouvrage plus récent du Dr Jacoby, Eludes sw la sélcclio?i chez l'homme dans ses rapports avec l'hérédité , 1881.
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l’hérédité. Il suffit à notre sujet de faire remarquer que les causes de variation tiennent ou bien à la nature intime de l’individu et de la race (c’est-à-dire à la constitution du cerveau), ou bien aux circonstances extérieures, telles que les lois, les institutions, la forme religieuse, l’opinion, l’éducation, les conseils, les traditions de famille. Le rôle de l’hérédité est d’ailleurs bien simple, comme la suite le fera voir.
Posez la variation sans l’hérédité, tout changement devient transitoire; une modification quelconque, bonne ou mauvaise, utile ou nuisible, disparaît avec l’individu. L’évolution confinée dans ces bornes étroites perd toute signification et toute portée ; elle n’est plus qu’un accident sans valeur.
Posez l’hérédité sans les variations, et vous n’avez plus que la conservation indéfinie, incroyablement monotone, des mêmes types fixés une fois pour toutes. Les caractères physiologiques, les instincts, les facultés intellectuelles et morales sont conservées et transmises, sans modifications. Rien n’augmente, rien ne diminue, rien ne change.
Au contraire, posez la variation et l’hérédité, la vie et la variété deviennent possibles. L’évolution amène des modifications physiologiques et psychologiques ; l’habitude les fixe dans l’individu, l’hérédité les fixe dans la race. Ces modifications accumulées, et à la longue devenues organiques, rendent possibles des modifications nouvelles, dans la suite des générations : ainsi l’hérédité devient en quelque sorte une puissance créatrice. Ce fait de l’hérédité des modifications acquises a déjà paru plusieurs fois dans le cours de ce travail : quoiqu’il doive être examiné plus loin en détail, il ne sera pas inutile d’y insister ici ; il fera bien comprendre le rapport jintime de l’hérédité avec la loi d’évolution.
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Dans l’introduction physiologique, nous avons montré qu’il est certain que les modifications acquises peuvent se transmettre. Nous avons vu , pour n’en rappeler qu’un exemple, quelques animaux qu’on a rendus épileptiques, par un moyen artificiel, transmettre cette disposition morbide à leurs descendants. Mais nous avons vu aussi que ce point est embarrassant; car les faits semblent montrer que ces déviations du type tendent à revenir à l’état normal, et que la loi, c’est que les accidents ne se perpétuent pas, qu’après avoir subsisté pendant quelques générations tout au plus, ils s’atténuent, puis disparaissent. Nous reviendrions ainsi par un détour à la difficulté du début : ce serait l’évolution sans l’hérédité ou du moins avec une hérédité restreinte, sans résultats valables. La difficulté n’est qu’apparente. En admettant même l’hypothèse qui nous est le plus contraire, celle du retour au type, on remarquera que ce retour n’a lieu que dans la race abandonnée à elle-même. Les expériences des éleveurs montrent que certains caractères physiologiques peuvent parfaitement être fixés et perpétués par une sélection continue, en dépit des exceptions et des cas de retour : or l’éducation agit sur les facultés mentales, exactement comme l’art de l'éleveur sur l’organisme et ses fonctions. Nous verrons que l’aptitude à saisir des idées abstraites ou à se plier aux conditions de la vie civilisée ne se fixe qu’à la longue chez certaines races; abandonnées à elles-mêmes, elles retournent aussi au type mental primitif. Il s’établit ainsi, dans l’individu, entre l’hérédité des caractères naturels et l’hérédité des caractères acquis, une lutte où la nature doit l’emporter, si l’art ne la combat point. Le mot de Bacon est vrai de l’hérédité comme de toutes les lois naturelles : Naturd non nisi parendo vincitur. Mais avec le secours de l’art.