Lois scientifiques du développement des nations , p
En ce qui concerne l’intelligence, les uns n’attribuent à, l’hérédité qu’une influence secondaire : elle permet la transmission et l’accumulation de certains caractères, elle rend possible le développement de l'intelligence, dans l’individu et dans l’espèce.
Les autres vont beaucoup plus loin ; ils accordent à l’hérédité un véritable pouvoir créateur; la genèse des formes constitutives de l’intelligence, des lois et conditions de la pensée serait son œuvre.
Commençons par examiner cette dernière doctrine, la plus radicale, la plus neuve. Soutenue en Angleterre par quelques philosophes contemporains, elle a posé, sous une forme toute nouvelle, le problème de l’origine des idées. D’ailleurs, si on la tient pour vraie, elle accorderait à l’hérédité un rôle si capital, qu’elle vaut bien la peine que nous en parlions à notre aise.
L’un des grands mérites de l’école sensualiste a été de comprendre de bonne heure l’importance des questions de genèse Au fond, dans ses recherches sur l’origine de nos connaissances, ce qu’elle a essayé de faire, c’est l’embryologie de l’esprit. Il ne semble pas cependant qu’elle en ait eu une conscience bien claire à l’origine; autrement, on ne saurait s’expliquer comment Condillac et Bonnet ont pu imaginer leur statue, véritable individu adulte, dont la genèse ne pouvait être qu’illusoire et artificielle. Autant vaudrait pour le physiologiste prendre l’homme à sa naissance, sans s’inquiéter de la période embryonnaire qui l’a précédé. On reste confondu de voir combien les procédés de Condillac sont superficiels, extérieurs, incomplets, et avec quelle simplicité il croit expli-
LES CONSÉQUENCES
quer et produire les phénomènes les plus embrouillés et les plus complexes. Mais la critique de la méthode de Condillac a été très bien faite, même dans son école *. D’ailleurs, fût-elle encore plus mauvaise qu’elle n’est, il faudrait lui savoir gré d’être entrée dans la bonne voie, d’avoir pressenti que l’embryogénie de l’esprit était à faire.
Au temps de Condillac, les diverses hypothèses des naturalistes, sur la génération, pouvaient se réduire à deux principales : l’une admettant la préexistence des germes, l’autre l’épigenèse.
La doctrine de la préexistence des germes , appelée aussi de V emboîtement , était la plus ancienne et avait en quelque sorte un caractère orthodoxe. Yallisnieri, Bonnet, Spallanzani la soutinrent au xvme siècle; Haller s’y rattachait. Elle supposait que l’œuf contient déjà l’animal ou l’homme tout formé, mais à l’état de petitesse infinie; que les êtres, avec la structure qui leur est propre, sont contenus dans les œufs, de mère en mère, depuis la création; que l’acte de la génération ne fait que leur donner la vie et les rendre capables de croissance et de développement. « Ce ne sont, disait Maupertuis, dans la Vénus physique , que de petites statues renfermées les unes dans les autres, comme ces ouvrages de tour où l’ouvrier s’est plu à faire admirer l’adresse de son ciseau, en formant cent boîtes qui, se combinant les unes dans les autres, sont contenues dans la dernière. »
Au contraire, la doctrine de l’épigenèse, qui avait alors pour représentants Buffon et WolfF, soutenait que l’être est formé de toutes pièces, dans l’acte de la génération. Les embryologistes du xrxe siècle ont montré qu’à l’ori-
i. Cabanis, p. 521, édition Peisse.
gine les germes de tous les organismes sont semblables; que le développement de chaque germe consiste à acquérir la structure propre à son espèce; que l’on retrouve, dans les formes passagères et fugitives de l’embryogénie de l’homme et des vertébrés, les formes arrêtées et permanentes des organismes des invertébrés; qu’à un moment les embryons de tous les vertébrés, oiseau ou poisson, reptile ou homme, ne présentent que les traits les plus généraux et les plus simples du type vertébré. 11 n’y a rien de plus opposé, comme on le voit, à l’hypothèse des « petites statues » toutes formées.
Si l’on rapproche de ces deux doctrines sur l’embryogénie du corps les théories sur l’origine de nos connaissances, c’est-à-dire sur l’embryogénie de l’esprit, la question philosophique prend un aspect nouveau.
L’école spiritualiste ou rationaliste soutient à sa façon la préexistence des germes. Que l’on admette avec Descartes des idées innées, ou que l’on dise avec Leibniz que l’arithmétique et la géométrie sont en nous d’une manière virtuelle, qu’il y a des vérités gravées dans l’âme qu’elle n’a jamais connues, c’est soutenir au fond que, dès que l’âme existe, elle possède tous ses éléments constitutifs. L’expérience l’achève et la complète, mais elle lui donne bien peu, au prix de ce qu’elle reçoit. Tout comme, dans l’hypothèse de la préexistence des germes, le petit être se développe, mais sans rien changer à ses parties essentielles, ni aux rapports qui existent entre elles, ne faisant que les accroître, combler les vides et acquérir quelques organes accessoires, de même, dans l’hypothèse spiritualiste, l’expérience ne fait que s’adapter aux formes et lois fondamentales de l’âme humaine, à ces idées et jugements qui la constituent pour ainsi dire, qui sont pour l’esprit ce que l’axe cérébro-spinal est pour le corps.
LES CONSÉQUENCES On sera encore plus frappé de ce rapprochement, si l’on se rappelle que Leibniz compare l’âme humaine, antérieurement à l’expérience, à une statue que des veines dessinent dans un bloc de marbre non dégrossi.
Quant à l’épigenèse, ce qui lui correspond en philosophie, ce n’est pas le sensualisme ordinaire, ancien ; mais c’est la doctrine nouvelle que nous allons exposer d’après MM. Herbert Spencer, Lewes, etc., et qui fait une si grande part à l’hérédité.
Ces philosophes ont fait d’abord du vieil empirisme une critique décisive. « S’en tenir, dit M. Herbert Spencer, à l’assertion inacceptable que, antérieurement à l’expérience, l’esprit est une table rase, c’est ne pas voir le fond même de la question, à savoir d’où vient la faculté d’organiser les expériences... Si à la naissance il n’existe rien qu’une réceptivité purement passive d'impressions, pourquoi un cheval ne pourrait-il pas recevoir la même éducation qu’un homme?... Pourquoi le chat et le chien, soumis aux mêmes expériences que leur donne la vie domestique, n’arriveraient-ils pas à un degré égal et à une même espèce d’intelligence? Comprise sous la forme courante, l’hypothèse expérimentale implique que la présence d’un système nerveux, organisé d’une certaine manière, est une circonstance sans importance, un fait dont on n’a pas besoin de tenir compte. Cependant c’est là le fait important par excellence *. »
La connaissance est nécessairement le produit de deux facteurs : il y a d’abord ce qui est donné à l’esprit, les phénomènes externes ou internes, les formes, les couleurs, les sensations agréables ou désagréables, etc.; il y a ensuite ce que donne l’esprit, les lois de la pensée qui