Herbert Spencer, Princ. of psychology , 2* édit., p
lient les phénomènes et imposent l’ordre à cette masse indisciplinée et confuse.
C’est ce que Kant a très bien vu et très bien montré. Mais les philosophes dont nous parlons, lui reprochent à juste titre d’avoir considéré les lois de la pensée comme des faits ultimes, irréductibles, inexplicables, au lieu d’en chercher la genèse. « Kant et ses disciples, dit M. Lewes, prenant l’esprit humain adulte, ont considéré ses formes constitutives comme des conditions initiales. » Ils disent : « Ces formes sont impliquées dans les expériences particulières. » Accordé, car, si elles n’y étaient pas impliquées , on ne pourrait pas les en tirer. Ce procédé est parfait pour la logique, mais mauvais pour la psychologie, qui a une question d’origine à résoudre. En raisonnant à priori , on peut dire : Le type vertébré est la forme nécessaire qui rend le vertébré possible. Cela est acceptable en anatomie, mais faux en morphologie; car cette dernière étude nous montre que la forme typique sort des phases successives du développement de l’animal. Kant a bien fait l’anatomie de la connaissance; il en a négligé la morphologie.
Que sont donc ces mystérieuses formes de la pensée? — Les formes de la pensée, comme les formes de la vie, sont des évolutions , non des préformations. Tout en étant les lois de l’expérience, elles sont le résultat de l’expérience , mais de V expérience de la race et non de V expérience individuelle ; elles sont le produit de V hérédité. Essayons de bien saisir cette doctrine.
J’entends une cloche qui sonne. Ce fait, très simple en apparence, est très complexe. C’est un groupe de sensations, inductions et images dont chacune est elle-même un groupe. Sans descendre jusqu’aux éléments primitifs, ce qui est inutile ici, et à nous en tenir aux faits bruts.
Kl bût — Hérédité. 19
LES CONSÉQUENCES
vulgaires, connus de tous, dont la somme constitue pour nous le phénomène d’une cloche qui sonne, nous savons quel en est le timbre, si elle est grande, petite ou moyenne, éloignée ou proche, sonnée à coups ou en branle, si elle est dans telle église ou dans telle autre, etc., enfin si elle sonne longtemps ou non. Ce dernier fait, la durée de la sensation, m’apparaît comme un des éléments du groupe ; bien mieux, comme un élément essentiel, fondamental et pour ainsi dire comme l’étoffe sur laquelle les autres se dessinent. — Je me fais arracher une dent. Ce fait consiste également en un groupe de sensations, de sentiments et d’idées encore beaucoup plus complexe que le précédent; mais, parmi les éléments de ce groupe, nous retrouvons encore la durée comme élément essentiel. — Prenez tous les faits possibles, toutes les expériences imaginables, et vous trouvez toujours des groupes de sensations, et parmi les éléments de chacun de ces groupes, la durée ou le temps, c’est-à-dire la durée sous sa forme abstraite, générale et considérée objectivement.
J’ouvre les yeux, et j’aperçois devant moi un champ ensemencé. Ce fait est encore un groupe de sensations et d’idées (couleur, formes, distance, etc.), et, dans ce groupe, il y a un attribut que je considère aussi comme essentiel; c’est cette continuité qui, unissant tous les points du champ, infinis en nombre, en fait un tout étendu. Cette quali lé d’être étendu , je la trouve mêlée à d’autres qualités variables, dans un très grand nombre d’objets que j’appelle matériels. Je considère ainsi, comme un attribut permanent des corps, Y étendue ou Y espace, c’est-à-dire l’étendue abstraite, simplement possible.
Je m’approche du feu et il me chauffe, je respire de l’alcali et il me prend au nez, je vois partir un boulet et il fait tomber en ruine un mur qu’il rencontre : dans tous
ces cas et dans des millions d’autres semblables, le premier fait est toujours suivi du second. Le phénomène, pris dans sa totalité, se présente à nous comme un composé de deux groupes, tel que le premier amène toujours le second ; en d’autres termes, dans la somme de qualités et de rapports qui constituent ce couple indissoluble, nous trouvons comme élément essentiel le rapport de succession constante entre le premier et le second, la propriété que le premier a d’être toujours suivi du second. Cette propriété fondamentale, qui se rencontre également dans un grand nombre d’autres couples, s’appelle la causalité.
Maintenant, si nous admettons avec les philosophes précités que l’esprit se forme, tant par l’action des objets extérieurs sur lui que par sa réaction sur les objets extérieurs; si nous admettons que des attributs accidentels, variables, changeants, doivent produire dans l’organisme — et de là dans l’esprit — des modifications accidentelles, variables, changeantes, mais qu’aux attributs fixes et essentiels doivent correspondre des modifications permanentes; si nous remarquons que l’attribut de durée étant au fond de tous les groupes, l’attribut d'étendue au fond de presque tous les groupes, le rapport de causalité au fond d’un très grand nombre de couples, ils doivent se répéter plusieurs millions de fois dans la vie d’un individu, et par conséquent tendre par la répétition à devenir organiques; si nous remarquons enfin que ces modifications sont transmises héréditairement à un nouvel individu, qui éprouve à son tour les mêmes impressions fixes et permanentes, par celui-ci à un autre et ainsi sans fin, alors nous pourrons comprendre quel rôle joue l’hérédité dans la genèse des formes de la pensée, et comment elle doit produire, dès la seconde ou troisième génération, une habitude mentale si stable qu’on a raison de l’appeler
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innée, mais à condition de remarquer comment elle Test.
« De même, dit M. Herbert Spencer, que l’établissement de ces actions réflexes composées, que nous appelons instincts, est explicable, par ce principe que des relations internes s’organisent par une perpétuelle répétition, de façon à correspondre à des relations externes, de même l’établissement de ces relations mentales instinctives qui constituent nos idées de temps et d’espace est explicable par le même principe. Si, même pour des relations externes qu’un seul organisme a éprouvées, il s’établit des relations internes qui sont presque automatiques; — si, dans un individu humain, une combinaison complexe de changements psychiques, comme ceux du sauvage qui tue un oiseau avec une flèche, devient par une répétition constante assez organique pour se produire, presque sans la pensée des divers actes qu’il y a à exécuter; — si une adresse de cette sorte est tellement transmissible que des races particulières d’hommes sont caractérisées par diverses aptitudes, qui ne sont rien autre chose que des connexions psychiques qui commencent à devenir organiques : alors, en vertu de la même loi, il doit arriver que, s’il y a certaines relations qui ont été expérimentées par tous les organismes quels qu’ils soient, relations qui ont été éprouvées à tout instant pendant la veille, relations éprouvées en même temps que toute autre expérience relations qui résultent d’éléments extrêmement simples relations qui sont absolument constantes, absolument universelles, — il s’établira graduellement dans l’organisme des relations qui sont absolument constantes, absolument universelles. Telles sont les relations d’espace et de temps... Étant le substratum de toutes les autres relations dans le non-moi , elles doivent correspondre à des conceptions qui sont le substratum de toutes les autres
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relations dans le moi. Étant les éléments constants et infiniment répétés de toute pensée, ils doivent devenir les éléments automatiques de toute pensée, — les éléments de la pensée dont il est impossible de se défaire, — les formes de l’intuition ’ . »
Il est facile de voir par ce bref exposé que la question est une des plus hautes de la philosophie, puisqu’il s’agit de la genèse même de la pensée. Ici, nous arrivons à une cause première ; nous quittons les faits pour entrer dans la métaphysique.
Nous avons dit que l’école associationiste, tout en admettant avec Kant la nécessité de certaines formes (temps, espace, cause) pour lier l’expérience et constituer la pensée, diffère de ce philosophe en ce qu’elle admet que ces formes sont le résultat d’une évolution. G’est là une différence plus radicale qu’il ne semble d’abord ; car, dans l’hypothèse de Kant, ce sont les formes du sujet qui façonnent l’objet; dans l’hypothèse associationiste, c’est l’objet qui façonne le sujet : pour l’un, le monde dépend de la pensée ; pour les autres, la pensée dépend du monde. Remarquons en passant que l’on a fait, en France, àl\4s.sociation psychology, une critique qui n’est point fondée. On a dit que, la loi de l’association des idées ayant été découverte avant elle, toute son originalité se réduisait en définitive à l’avoir généralisée, à avoir essayé de ramener à elle seule toutes les opérations de la pensée. Mais c’est là se méprendre sur la véritable originalité de cette école : elle est ailleurs. Soutenir que la cause de nos liaisons internes est dans les liaisons externes, que quand deux phénomènes sont rarement associés dans l’objet, ils sont rarement associés dans le sujet, que quand ils sont