‹ L'hérédité syphilitiqueChapitre 53 sur 67 · I. — Avant le mariage · texte numérisé non relu

I. — Avant le mariage

Quelles indications prophylactiques est appelé à remplir le médecin (en vue de l’hérédité morbide, bien entendu, et seulement à ce point de vue), avant le mariage d’un sujet affecté de syphilis? Tel est le premier point qui se présente naturellement a discuter.

Soit dit à l’avance, c’est exclusivement la syphilis du mari que nous aurons en vue dans ce chapitre et les suivants, le mari étant toujours, à cela près de quelques exceptions rares, l’introducteur de la syphilis au foyer conjugal.

Eh bien, ici, rien que de très simple et de très formel comme devoirs médicaux.

Ce que nous avons à faire, en toute évidence, se résume dans les trois points que voici :

1° Traiter ce futur mari ;

2° Faire son éducation relativement aux dangers héréditaires que comporte sa maladie ;

3° Lui interdire formellement le mariage jusqu’à l’époque où, de par un ensemble de conditions rassurantes, il sera devenu inoffensif comme père, non moins, bien entendu, que comme époux.

Quelques détails sur chacun de ces trois points.

Premier point. — Celui-ci ne souffre pas discussion. Traiter le malade, c’est, en pareille matière, faire de la prophylaxie héréditaire à la facon dont M. Jourdain faisait de la prose, c’est-à-dire inconsciemment, sans le savoir; c’est même faire la meilleure de toutes les prophylaxies; car, ainsi que nous l'avons vu dans ce qui précède, le traitement constitue le correctif par excellence de l’hérédité syphilitique.

Bornons-nous done à signaler, sans commentaires, ce premier mode de prophylaxie.

Second point. — Faire l'éducation du malade relativement aux conséquences, aux dangers héréditaires que comporte son état.

S'il m'est permis d'en juger par expérience personnelle, je serai autorisé à dire que cet élément de prophylaxie est souvent négligé en pratique.

Souvent le médecin qui traite un syphilitique se borne à lui prescrire des remèdes contre sa maladie, a le rassurer contre les éventualités de son mal, à lui donner courage et espérance. Rien de mieux que de rester à sa place, sans excéder ses attributions; rien de mieux surtout que de consoler, réconforter et tranquilliser ses malades. Mais, tout en satisfaisant à ces indications majeures, il me semble qu'il en est d’autres en l'espèce, et d'autres qu'il y aurait imprudence grave à méconnaitre, à oublier. Et celles-ci, précisément, consistent a éclairer le malade — en choisissant pour cela

PROFHYLAXIE ET TRAITEMENT. 329

l’occasion et le moment opportun — sur son véritable état et sur les dangers que cet état peut entrainer pour autrui quant à la contagion et quant à l’hérédité. Le plus souvent, en effet, les malades que nous avons à traiter de la syphilis sont des jeunes gens, des célibataires, destinés à se marier un jour ou l’autre. Et le strict devoir du médecin, comme médecin, comme hygiéniste, comme homme, le strict devoir du médecin vis-à-vis de la seience, vis-à-vis de sa conscience, vis-a-vis de la société, est d’employer ses efforts à conjurer les dangers auxquels son client pourrait exposer autrui, c’esta-dire, en l'espèce, sa future famille. Or, quel plus sûr moyen d'atteindre ce but que d'ouvrir les yeux au malade sur de pareilles éventualités, et de le faire juge en sa propre cause?

J’insiste. — Je viens de dire que c'est un devoir, un devoir professionnel pour le médecin, de faire l'éducation de son client au point de vue des dangers conjugaux ou héréditaires qui peuvent résulter de sa maladie. Eh bien, j'ai à cœur de ne laisser aucun doute en vos esprits sur ce point; et, comme je dispose pour vous convaincre d’un argument péremptoire, décisif, irrésistible, je ne veux pas le laisser échapper.

Cet argument ne viendra pas de moi; je l’emprunterai aux malades, oui, aux malades euxmêmes, excellents juges en la question, puisque c’est d'eux et de leurs intérêts les plus chers qu'il s’agit, Or, écoutez bien ceci.

Nombre de fois j'ai entendu des malades, cruellement éprouvés dans leur ménage par diverses conséquences de leur syphilis, exprimer leur mécontentement, leurs doléances, leurs récriminations contre leur médecin dans les termes que voici : « Pouvais-je m'attendre à ce qui m'arrive? St mon médecin m'avait averti de cela, S'il m'avait dit que je risquais d’avoir des enfants syphilitiques et des enfants capables d’empoisonner leur mère ou leur nourrice, je ne me serais certes pas marié, ou, du moins, j'aurais attendu le temps nécessaire pour me marier. Mais on ne m'a rien dit de tout cela. En définitive, c’est mon médecin qui est responsable de tout ce qui est advenu à ma femme, à mon enfant, à la nourrice de mon enfant. Le coupable, le vrai coupable, c’est lui, le médecin, et non moi. » Etc:;etcr... Et je voussfais gracendes épithètes plus que désobligeantes qui accompagnent usuellement, à l’adresse dudit médecin, de semblables récriminations.

Donc, aux yeux mêmes des malades, /e médecin est coupable, alors qu'il ne les avertit pas des conséquences possibles de leur maladie, voila le fait. Quelle lecon pour nous, et quelle indication formelle du devoir qui nous incombe en pareille situation |

Conséquemment nous obéirons à ce devoir. Impossible de nous y soustraire.

Reste maintenant le modus agendi, mais cela

PROPHYLAXIE ET TRAITEMENT. Hi

n’est plus que question de tact et d'opportunité.

Il va sans dire qu'il ne s’agit pas ici d’une conférence solennelle à faire à nos malades sur les dangers héréditaires de la syphilis, mais d’une simple conversation qui, pour n'avoir rien que de familier, n’en sera pas moins topique comme déclarations. Il va sans dire également que nous saurons choisir notre moment pour ces déclarations et profiter d’une occasion propice, occasion que d’ailleurs le malade nous fournira de lui-même presque toujours; car il est bien peu de malades syphilitiques que ne préoccupent ces questions d'avenir, de mariage, d'hérédité, et qui ne cherchent à se renseigner près de leur médecin sur ces divers sujets. Nous n’aurons donc le plus souvent qu’à répondre à nos clients, sans avoir même besoin de diriger la conversation sur ce terrain.

Enfin; #rotsiéme point: — Ne permettre de mariage aux sujets syphilitiques qu'à l’époque où, de par un ensemble de considérations rassurantes, nous jugerons qu'ils sont devenus inoffensifs pour leur femme et leur progéniture.

Si ce précepte élait toujours respecté, soyez sûrs que bien plus rares seraient les désastres héreditaires qui jettent la mort et le deuil dans les familles.

Mais j'ai regret à dire que nombre de nos confrères se montrent d’une tolérance singulière pour le mariage des sujets syphilitiques, tolérance que,

pour ma part, je combats et condamne énergiquement. J’ai dans mes notes et je pourrais citer (sans le caractère désobligeant qu’auraient de telles citations) des cas nombreux où l’on a permis le mariage soit à des sujets dont la syphilis ne remontait pas à plus de deux ans, à plus d’un an, voire à huit, six et quatre mois, soit à des sujets n'ayant subi qu'un traitement sommaire et notoirement insuffisant. Ce sont là, à mon sens, des fautes graves, contre lesquelles je ne saurais assez vous prémunir.

En pareille matière, la tolérance, la complaisance d’un médecin vis-à-vis d'un client qui, syphilitique, aspire prématurément au mariage, constitue tout à la fois un malfaisant office en ce qui regarde ce client, et une compromission grave en ce qui concerne le médecin.

Laisser marier un malade qui peut être héréditairement dangereux, c’est-à-dire dangereux pour ses enfants et par ricochet pour sa femme, c'est l’engager ou le laisser s'engager dans une situation des plus périlleuses, des plus fécondes en scènes douloureuses, humiliantes, désastreuses. Car, voyez les conséquences possibles d’un tel état de choses :

1° Cet homme pourra engendrer des enfants qui ne verront même pas le jour, ou bien qui mourront à peine nés, ou bien qui apporteront en naissant la maladie de leur père;

>° Cet homme, en plus, pourra, de par ses enfants (sans parler méme des risques d’une con-

tamination directe), infecter sa femme. Quel cadeau de noces à une Jeune mariée!

Et encore je laisse de côté d’autres conséquences qu'une telle situation peut entrainer à sa suite, comme linfection d’une nourrice, par exemple.

Croyez-moi sur parole, messieurs. Pour avoir assisté déja bien des fois à des scènes, à des drames domestiques de ce genre, je déclare ne rien connaître de plus pénible, de plus navrant, de plus lamentable, que la situation d’un homme qui a importé la vérole dans son jeune ménage, que la situation de cet homme :

1° Vis-à-vis de sa femme, qui se désole et qui pleure, sans rien comprendre à ce qui se passe ou plutôt en s’efforçant de n’y rien comprendre;

2° Vis-a-vis d’une nouvelle famille qui, elle, comprend, juge, et ne pardonne pas;

3° Vis-à-vis d’un enfant qui végète misérablement, chétif, étiolé, vieillot, immonde, et qui, au lieu d’être ce « bébé rose » rêvé des familles et des mères, n’est pour tous, voire pour ses proches, qu'un objet de dégoût et d'horreur ;

4° Parfois, enfin, vis-à-vis d’une nourrice contaminée qui, elle, parle haut, menace, fait scandale, et divulgue le triste secret d’une famille, ete.

Représentez-vous bien une telle scène, messieurs, et jugez quelle doit être la douleur, quel doit être le supplice de l'homme à qui de telles désolations restent imputables.

Mais, d'autre part, ne quittez pas des yeux, je

vous en prie, la scène en question sans vous demander quelle responsabilité revient ici au médecin qui a permis ce mariage prématuré. Quoi! Ce médecin connaissait, il devait par métier connaitre les.conséquences possibles d’une telle union, et il n’a pas mis son peio à celte union, et il n'a pas protégé son client contre d’aussi terribles éventualités! S'il n'est pas lPauteur de ces catastrophes, tout au moins est-il coupable, par sa complaisance ou par son imprudence, de les avoir laissées se produire.

Est-ce assez vous dire, messieurs, le rôle que vous êtes appelés à jouer en semblable occurrence, non moins que la responsabilité qui dérive pour vous d’un tel rôle?

Est-ce assez vous dire qu'il y a pour vous, médecins, un véritable devoir professionnel à remplir en vous efforçant de prémunir vos malades contre les dangers d’une telle situation, c’est-à-dire en leur interdisant le mariage d’une façon absolue et formelle jusqu’à l’époque où les risques de semblables dangers n’existeront plus?

Voilà pour les indications auxquelles il nous faut obéir dans la première des quatre situations que nous avons à envisager. Examinons maintenant la seconde.

IL — Après le mariage.

La situation a changé. Le célibataire de tout à l'heure est devenu mari. Mais, ce qui n'a pas changé, c'est son état de syphilis, avec les dangers héréditaires qu'il comporte.

Dans cette situation nouvelle, quelles indications se présentent à remplir, toujours au point de vue et au seul point de vue dont nous poursuivons l'étude, c’est-à-dire en tant que prophylaxie héréditaire ?

Ici encore rien que de très simple. — Trois choses à faire :

1° Plus que jamais ouvrir les yeux à ce malade sur les dangers dont il a assumé la responsabilité en se mariant avant l’heure, à savoir : dangers pour sa femme (tant au point de vue d’une contagion directe qu'a celui d’une contamination par grossesse), et dangers héréditaires pour ses enfants. — Cela va de soi; inutile donc de commenter ce premier point.

2° Traiter ce malade et le traiter énergiquement, de facon à couper court le plus vite possible aux dangers en question, de façon à étouffer au plus tôt les germes de contagion et d’hérédité que ce malade porte en lui, — c’est-à-dire, au total, faire après le mariage ce qui aurait dû être fait avant le mariage, mais le faire de manière (passez-moi l'expression) à rattraper le temps perdu. Je précise.

Dans les conditions les plus habituelles où l’on est appelé à traiter la syphilis, c’est-à-dire sur un jeune homme, sur un garçon, on peut se contenter d’une médication douce, circonspecte, ménagée, contenue; en d’autres termes, on peut aller lentement, patiemment, parce qu'on a du temps devant soi. Mais, dans les conditions spéciales qui nous occupent, le cas est tout différent. lei, il y a urgence à conjurer des dangers imminents; l'indication est done d'aller vite et de frapper fort, Si je puis ainsi parler; et cela pour sauvegarder la femme, voire peut-être l'enfant. En conséquence, il convient d’agir en l'espèce comme dans les cas où l’on se trouve en face d’accidents spécifiques graves qu'il importe d’enrayer promptement.

in un mot, sans dépasser une juste mesure, instituez, dans ces conditions, un traitement vigoureux, énergiquement répressif ; instituez ce qu’on appelle, dans le langage à la mode, le traitement intensif de la vérole. Telle est, me semble-t-il, une règle de conduite non pas seulement rationnelle, mais nécessaire”.

3° Enfin, interdire pour l'instant la paternité à ce malade, et cela d’une facon absolue, formelle.

IL est à croire que votre client n’a pas notion ou ne se rend qu'un compte très incomplet des résul-

tats néfastes qui pourraient succéder à une eros-

1. Pour de plus amples détails, voir Syphilis et mariage, p. 234 ét suiv.

DA

sesse survenant dans les conditions où il se trouve. C’est done à vous de l’éclairer à ce sujet, et de l'éclairer in extenso, de facon « à ce qu'il n’en ignore », comme disent les gens de justice, et à ce qu'il règle sa conduite en pleine connaissance de cause, dûment édifié sur la situation.

Intimez done cette prohibition spéciale à votre client, en la motivant d’une facon catégorique et sur des considérants des plus clairs. « Et surtout, monsieur, lui direz-vous, dans les conditions où vous vous trouvez actuellement, c’est-à-dire non guéri de votre syphilis, n'allez pas courir le risque d'avoir un enfant. Pas d'enfant jusqu'à nouvel ordre, vous m'entendez bien ; évitez à tout prix que votre femme ne devienne enceinte!

«Car, d'une part, lenfant qu'elle recevrait de vous pourrait soit hériter de votre maladie (ce dont vous jugez l'effet dans votre nouvelle famille), soit même (ce qui serait bien pis encore) mourir avant de naître, ou naître syphilitique pour mourir peu de temps après sa naissance. — Et, d'autre part, il ne serait pas impossible que votre femme füt infectée par cet enfant, c'est-à-dire reçût de lui la syphilis qu’il aurait reçue de vous.

« Done, une fois encore, arrangez-vous pour ne pas devenir père quant à présent. »

Et libre alors à vous d’insister au besoin, et d'ajouter un complément d'instructions, si vous le jugez nécessaire d’après l’attitude de votre client ; libre à vous, comme l’a dit spirituellement M. Diday,

Fournier. —— L’Hérédité syphilitique. 22

« de vous faire professeur jusqu’au bout, professeur toujours décent, mais suffisamment clair. »

IT. — Au cours de la grossesse.

Cette nouvelle situation n’est que la situation précédente, mais avec une complication, une grave complication en plus, à savoir une grossesse,

Votre client de tout à l'heure, je suppose, vous a désobéi; il s’est oublié, et voila sa femme enceinte.

Comptez que, l'oreille basse, contrit et repentant, il va bientôt accourir vers vous et réclamer votre secours dans ce péril nouveau.

Ici, messieurs, nous sommes en pleine pratique. Voilà une situation ou plutôt un ordre de situaions qu'avec des variantes diverses vous rencontrerez maintes fois dans l’exercice de votre art; voilà une consultation qui vous sera maintes fois demandée, vis-à-vis de laquelle il importe que vous soyez préparés, pour laquelle vous devez avoir votre plan de campagne élaboré, médité, organisé à l'avance. Done, je ne craindrai pas d'entrer iei dans les détails et de vous décrire la scène comme elle se présente usuellement en prauque.

A cela près de quelques détails secondaires, c’est toujours la même histoire. Un jeune homme a contracté la syphilis. Il s’en est traité tant bien que mal,

et mal plus souvent que bien. Aucun aceident ne se produisant plus, il s’est cru guéri et n’a plus pensé à sa maladie. — Un mariage, sur ces entrefaites, lui a été proposé; il Va conclu sans songer au passé. — Puis, quelques mois après, sa femme lui a glissé à l’oreille une heureuse nouvelle; elle s’est sentie mère. — Et alors, règle presque générale, se produit le curieux phénomène psychologique que voici : cet homme, qui a traité si légèrement sa syphilis quand il était garcon, qui ne s’en est pas même soucié au moment de son marlage, cet homme est envahi tout à coup par Île souvenir de sa maladie comme par un remords; il ne pense plus qu’à cela, depuis l'instant où 1l à appris sa paternité prochaine; il devient troublé, anxieux, car il a entendu dire que les enfants des syphilitiques « tournent mal » quelquefois, qu’ils « naissent avec la maladie de leur père », qu'ils « ne voient souvent le jour que pour mourir », ete. Puis, finalement, il n’y tient plus; il accourt chez un médecin, chez l’un de vous, par exemple, et lui conte son histoire, en ne manquant jamais de terminer par cette question qui le préoccupe, qui l’agite, qui ne lui laisse plus de repos :

« Y a-t-il quelque chose à faire pour que mon enfant n'hérite pas du mal qu’il pourrait tenir de moi? »

Eh bien, je suppose que du réeit qui vient de vous étre fait il résulte pour vous que cet homme était encore en état de syphilis au moment où il a procréé son enfant, et que, par conséquent, 11 y a

des risques pour que cet enfant subisse l’hérédité paternelle. Dans ces conditions (je reprends la question même du père), y a-t-1l quelque chose à faire pour cet enfant? Est-il quelque sauvegarde que vous puissiez lui conférer? — C'est là ce qu’il nous faut discuter actuellement.

En toute évidence, si nous pouvons quelque chose en faveur de l’enfant, dans cette situation toute spéciale, ce ne saurait être qu’en agissant sur la mère; car nous ne pouvons atteindre l’enfant, le fœtus (pour mieux dire), que médiatement et par V’intermédiaire de la mère. D'autre part, si nous pouvons quelque chose pour l'enfant, ce ne saurait être que grâce au traitement spécifique. Conseéquence : faut-il donc prescrire le traitement spécifique à la mère en vue du fœtus?

En sorte, vous le voyez, que la question à résoudre se transforme en celle-ci :

Faut-il ou non soumettre au traitement spéctifique une femme enceinte d'un enfant qui, issu d'un père en état de syphilis, court le risque de subir l'hérédité paternelle ?

Or, cette question est de celles auxquelles il est impossible de répondre catégoriquement par oui ou par non; et cela, parce que, dans sa grande généralité, elle embrasse des cas différents, susceptibles de solutions différentes.

IL est tel ordre de cas, pour le dire à l'avance, où, de l’avis unanime, le traitement de la mère

devra être institué; — il est tels autres cas où, de l’'aveu commun également, ce traitement serait superflu ;-— et il en est d’autres, enfin, sur lesquels les opinions pourront être divisées, sur lesquels même la science n'est pas actuellement fixée.

Force nous est done ici de diviser les cas comme les divise la pratique, et de rechercher pour chaque ordre d’entre eux la solution qui lui est rationnellement et empiriquement applicable.

Eh bien, une dichotomie s'impose aussitôt en l'espèce, dichotomie très naturelle, puisqu'elle est basée sur l'état syphilitique ou non syphilitique de la mère. Vous allez me comprendre.

Consultés dans les conditions susdites, e’està-dire par un père syphilitique qui vient nous dire : « Ma femme est enceinte, et, de par mes antécédents personnels, jai peur pour mon enfant; est-il quelque chose à faire pour lui? »; consultés, dis-je, dans ces circonstances, nous demanderons tout d’abord et tout naturellement à examiner la mère, c'est-à-dire la femme de notre client.

Et alors, de deux choses l’une, forcément :

Ou bien nous trouverons cette femme absolument indemne, au point de vue syphilitique;

Ou bien nous la trouverons affectée de syphilis — et cela même quelquefois à son insu —, soit qu'elle ait été infectée directement par son mari, soit qu’elle tienne la contagion de son enfant, c’està-dire qu'elle ait été infectée par conception.

Il est évident que, dans ces deux ordres de cas, les indications à remplir vis-à-vis de l’enfant reposent sur des données très différentes.

Eh bien, examinons tour à tour ces deux alternatives; et, tout naturellement, débutons par la plus simple, celle où le quid agendum ne saurait donner lieu à discussions, celle (vous l'avez désignée à l’avance) où la future mère se trouve en état de syphilis.

[. — Donc, voier la situation dans un premier groupe de faits :

Le père est syphilitique ; — la femme est enceinte

de fraiche date; — et, appelés à lexaminer, nous avons constaté qu'elle était en état de syphilis (n’importe d’ailleurs que cette syphilis dérive d’une contamination directe ou d’une infection conceptionnelle, c’est tout un).

Qu'avons-nous à faire dans ce eas, en vue de l’objectif que nous poursuivons, à savoir : la sauvegarde de l'enfant?

Ici, la réponse est toute simple et s'impose.

En toute évidence, rl faut traiter la mère.

A tous égards, l'indication est de la traiter; — de la traiter et pour elle-même, d’abord (cela va sans dire); — et pour son enfant, qui est doublement menacé, à savoir : menacé de par l'hérédité paternelle, et menacé de par l’état syphilitique de sa mère.

Certes, en pareille situation, les dangers encourus

par l'enfant sont des plus graves, puisque, indépendamment de l’hérédité paternelle qui est à redouter pour lui, l'enfant se trouve sous le coup de l'infection maternelle, laquelle est infiniment plus nocive que celle du père (nous l’avons vu par ce qui précède), laquelle, en outre, se montre particulièrement pernicieuse alors qu’elle est de date récente. Mais qu'importe? La situation est critique, des plus critiques; raison de plus pour lutter.

Et d’ailleurs, même en pareille occurrence, tout n’est pas absolument désespéré. Car, de par lexpérience, il n’est pas impossible — il n’est pas impossible, je ne dis rien de plus — que le traitement conjure un désastre complet. En d’autres termes, il n’est pas impossible que, soumise pendant la gestation à un traitement actif, la mère donne le jour à un enfant vivant et viable, voire à un enfant qui restera indemne de tout accident syphilitique.

Ainsi :

1° Maintes fois, en pareil cas, jai obtenu de la médication spécifique ce premier et inestimable succès de prévenir l'avortement, d'amener la grossesse à terme. L'enfant né dans ces conditions, il est vrai, n’échappait pas à la syphilis; mais il naissait viable, résistant, susceptible de tolérer la médication spécifique, susceptible en un mot de vivre avee la syphilis et de guérir de cette syphilis par un traitement ultérieur.

De cela les exemples sont assez nombreux pour que toute citation particulière soit superflue.

2° Mieux encore. — On a vu, même en pareille circonstance, des enfants naître sains, naître indemnes (au moins en apparence) de tout symptôme syphilitique.

Exemple :

Un jeune homme se marie en pleine période secondaire, malgré l’avis de son médecin. Cinq mois plus tard, sa femme devient enceinte. Au deuxième mois de sa grossesse elle m'est amenée, et je constate sur elle des accidents spécifiques aussi manifestes, aussi indubitables que possible. — Je la traite alors énergiquement, et je poursuis la médication pendant toute la durée de la gestation. — Qu'arrive-t-i1? C’est que j'ai le bonheur, d’abord, d'amener la grossesse à terme, et qu'en outre l'enfant naît sam, bien portant, presque moyen comme développement. Puis, il continue à vivre, et 1l reste exempt de toute manifestation spécifique. Je lai observé minutieusement pendant quinze mois environ (au delà desquels je lai perdu de vue), et je puis garantir que, durant toute cette période, il n'a pas présenté le moindre symptôme suspect.

De même, M. le docteur Langlebert à relaté un fait presque identique”.

Des succès de ce genre, obtenus dans des condi-

1. Voici ce fait : « Mme X..., dit M. le D' Langlebert, se maria en novembre 1869 avec un de mes clients que je traitais depuis quelques mois pour une syphilis constitutionnelle.... Elle devint immédiatement enceinte, et dut contracter presque aussitôt la

tions aussi défavorables, sont bien faits, à coup sûr, pour encourager le médecin et lui indiquer, lui imposer la ligne de conduite à suivre en pareille circonstance.

Done, nulle hésitation possible. Dans l’ordre de cas que nous étudions, l’indication à remplir est aussi simple que formelle et absolue. Elle n’est même pas discutable, puisque létat de syphilis de la mère implique pour elle la nécessité d’un traitement. Par conséquent la question, en ce qui concerne la sauvegarde de l’enfant, se trouve jugée par ce fait même qu'un traitement est indispensable a la mère.

Traiter la mère en pareil cas est donc la solution

maladie de son mari, car elle achevait à peine le troisième mois de sa grossesse qu’une roséole confluente lui couvrait le corps. Des croûtes noirâtres disséminées sur le cuir chevelu, une alopécie très prononcée, une adénopathie cervicale, des plaques muqueuses amygdaliennes de forme ulcéreuse, tout en un mot semblait indiquer chez elle le début d’une syphilis assez grave, qu’elle devait fatalement transmettre à son enfant, si toutefois cet enfant voyait le jour, ce qui paraissait alors bien peu probable, Je prescrivis aussitôt à Mme X... des pilules de sublimé; plus tard je la soumis à l’usage de l’iodure de potassium, tout en continuant le mercure. La grossesse suivit régulièrement son cours; et, vers la fin d'août 1870, Mme X... accoucha d’une fille assez chétive, mais bien portante, qu’elle nourrit elle-même, d’après le conseil que je lui avais donné... Or, cette enfant n’a pas cessé un seul instant de se bien porter. Elle n’a rien eu sur le corps, ni taches, ni boutons, ni le moindre symptôme d'apparence suspecte. Aujourd’hui elle a un peu plus de deux ans; elle est grande, bien développée, et se porte à merveille. Elle a donc échappé à la syphilis; et ce résultat, elle le doit au traitement, qui seul a pu la préserver d’une infection que l’état de sa mère, durant la gestation, devait rendre fatale, inévitable, » (La syphilis dans ses rapports avec le mariage, p. 237.) |

qui s'impose indirectement, pour le plus grand bien de l’enfant.

Elle est même si simple, cette solution, qu'on serait tenté de la considérer comme naïve. Eh bien, ne vous y trompez pas, pour y arriver il a fallu le travail, les discussions et l'expérience de près de quatre siècles. C’est une solution qui, pour avoir été entrevue, défendue même par quelques esprits indépendants des siècles passés, a été tenue en échec par les préjugés et la routine jusqu'à une époque presque voisine de la nôtre. C’est une soluüon toute moderne, dirai-je.

Et, en effet, la doctrine ancienne était de re pas traiter les femmes syphilitiques en état de grossesse. De parti pris et au nom des principes, on ne les traitait pas, parce que l’on considérait le mercure comme <« un abortif »; tout au plus les plus hardis consentalent-ils à les traiter « quand une grossesse un peu avancée semblait pouvoir donner l'espérance qu'elle résisterait à l’action abortive du mercure ». Si bien que, lorsqu'une malheureuse syphilitique en état de grossesse venait implorer le secours de son médecin, celui-ei se bornait à lui donner le peu consolant avis « qu’on ne pouvait rien pour elle quant à présent, et qu'elle eût à patienter jusqu'à une époque voisine de son accouchement, voire Jusqu'après son accouchement ».

A ce point de vue, une observation que nous à

léguée Mauriceau est des plus curieuses et des plus

instructives, parce qu'elle traduit avec une vérité photographique l’état des esprits et des doctrines médicales à l’époque où exerçait le grand aceoucheur. La voici, en abrégé : R

Une jeune femme de. vingt ans, ayant eu « la maladie vénérienne », était accouchée avant terme d’un enfant mort et « tout pourry de vérole ». — Devenue enceinte une seconde fois en lan 1660, elle fut prise, vers le troisième mois de sa grossesse, « de quantité d’ulcères très malins sur tout le corps et particulièrement aux deux mamelles ». Appréhendant que lesdits ulcères ne se convertissent en cancer avant qu'elle eût atteint le terme de sa grossesse et voulant porter son enfant à bien, elle résolut de « risquer sa vie » en cet état pour se faire traiter. « Elle communiqua donc son dessein à trois ou quatre chirurgiens, ne leur célant pas qu'elle était grosse, lesquels ne voulurent jamais la traiter pour ce sujet, nonobstant qu'elle les en requit, et qu’elle leur promit de bien les payer. Chacun d’eux luy dit que sa conscience y serait engagée, s’il le faisait en l’état qu’elle estait, et qu'il serait bien à propos qu'elle patientät au mieux qu’elle pourrait jusques à ce qu’elle fût accouchée; après quoy ils l’entreprendraient volontiers ». Si bien que, voyant qu’elle ne trouverait personne pour la traiter dans l’état où elle se trouvait, elle prit le parti de s'adresser à un autre chirurgien,

auquel elle dissimula soigneusement sa grossesse

« qui, pour n’estre que de trois mois, ne paraissait

presque pas pour lors ». Celui-ci, trompé, la traita en la manière ordinaire, la fit saliver, et la guérit... « Aussi, quand elle vint à l’'Hôtel-Dieu pour y faire ses couches, je l’accouchay à terme d’un enfant sain, aussi gros et gras, et aussi sain que si sa mère n'eüt jamais eu en tout son corps aucune tache de cette maladie‘, etc... »

Ainsi, en 1660, une femme syphilitique ne trou-

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