‹ L'héréditéChapitre 1 sur 56 · L'hérédité · texte numérisé non relu

L'hérédité

L’hérédité est la loi biologique, en vertu de laquelle tous les êtres doués de \ie tendent à se répéter dans leurs descendants; elle est pour l’espèce ce que l’identité personnelle est pour l’individu. Par elle, au milieu des variations incessantes, il y a un fond qui demeure ; par elle, la nature se copie et s’imite incessamment. Considérée sous la forme idéale, l’hérédité serait la reproduction pure et simple du semblable par le semblable. Mais cette conception est purement théorique, car les phénomènes de la vie ne se plient pas à cette régularité mathématique, leurs conditions d’existence se compliquant de plus en plus, à mesure qu’on s’élève du végétal aux animaux supérieurs, et de ceüx-ci à l’homme. ^

L’homme peut être considéré dans son organisme ou dans son dynamisme, dans les fonctions qui constituent

INTRODUCTION

sa vie physique ou dans les opérations qui constituent sa vie mentale. Ces deux formes de la vie sont-elles soumises à la loi d’hérédité ? le sont elles totalement ôu partiellement, et, dans ce dernier cas, jusqu’à quel point ?

Le côté physiologique de cette question a été fort bien étudié ; le côté psychologique l’a été beaucoup moins. Nous nous proposons de le faire ici. Mais la transmission héréditaire des facultés mentales, considérée dans ses phénomènes, ses lois, ses conséquences et surtout ses causes, est si intimement liée à l’hérédité physiologique, qu’il est nécessaire d’en parler un peu tout d’abord. Nous le ferons très-brièvement, renvoyant pour plus de détails aux traités spéciaux. Il nous suffira de montrer, par quelques faits bien clairs et bien sûrs, que l’hérédité s’étend à tous les éléments et à toutes les fonctions de l’organisme, à sa structure externe et interne, à ses maladies, à ses caractères particuliers, à ses modifications acquises.

Ce qui frappe tout d’abord, même les yeux les moins attentifs, c’est l’hérédité de la structure externe. Ce fait est d’observation vulgaire, et rien n’est moins rare que d’entendre dire qu’un enfant « est le portrait de son père, de sa mère, de ses grands parents. » L’influence héréditaire peut s’accuser dans les membres, le tronc, la tête, les ongles même ou les poils, mais surtout dans le visage, l’expression ou les traits de la physionomie. Les anciens avaient fait cette observation : de là, chez les Romains, les Nasones, les Laheones^ les Buccones, les Capitoneset

INTRODUCTION

autres noms tirés d’un signe héréditaire. D’après Haller, les Bentivoglio portaient sur le corps, de père en fils, une tumeur légèrement proéminente, qui les avertissait des changements de temps et se gonflait toutes les fois que le vent humide venait à souffler. « La ressemblance peut aller jusqu’à faire illusion sur l’identité ou jusqu’à déceler, au premier coup d’œil, l’origine des personnes. Dix ans avant sa mort, un chanteur de l’Opéra, Nourrit, parut sur la scène avec un de ses fils, qui avait hérité de sa complexion physique comme de sa belle voix, et dans une pièce dont l’intrigue est du genre de celle des Ménechmes^ la ressemblance vraiment extraordinaire du père et du fils centupla l’intérêt des méprises sans nombre, dont la pièce était remplie ^ )) Ces ressemblances héréditaires ont donné lieu quelquefois aux rencontres les plus imprévues et les plus romanesques ; aussi n’est-il pas étonnant que Dickens en ait tiré parti dans un de ses romans, Japhet à la recherche d\in père.

Ce qui est plus curieux, c’est que la ressemblance peut subir des métamorphoses, qui font que l’enfant ressemble successivement à son père ou à sa mère. Girou de Buzareingues, dans un livre SMr la génération, qui contient des faits curieux observés par lui, raconte que deux frères qu’il a connus ressemblaient dans leur bas âge à leur mère; leur sœur ressemblait au père. Ces ressem-

de l'hérédité naturelle.

INTRODUCTION

blances frappaient tous ceux qui en étaient témoins. « Aujourd’hui et depuis l’adolescence, les deux garçons ressemblent à leur père et la fille a cessé de lui ressembler. » Plusieurs observations ont porté le même auteur à croire que ces changements sont plus frequents et plus complets chez les garçons que' chez les filles.

Ce système de sélection voulue et consciente a même été appliqué à l’humanité. Le père de Frédéric II, Frédéric-Guillaume dont on connaît la passion pour les colosses, opérait à l’égard du régiment des géants qu’il avait formé, comme les éleveurs sur leurs animaux. Il ne tolérait le mariage de ses gardes qu’avec des femmes d’une taille égale à la leur. Haller se vantait ce d’appartenir à l’une de ces races dont les individus, par leur stature imposante, semblent nés pour commander aux autres hommes. »

L’hérédité existe aussi en tout ce qui touche la couleur de la peau, la forme et le volume du corps. Ainsi l’obésité résulte si bien d’une prédisposition de l’organisme, que souvent on l’a vue se produire au milieu des privations, sous le poids de la fatigue et de la misère.

L’hérédité agit sur la conformation interne comme sur la structure externe. Rien de plus positif que 1 hérédité de la forme, du volume et des anomalies du système osseux ; celle des proportions, en tous sens, du crâne, du thorax, du bassin, de la colonne vertébrale, et des moindres os du squelette, est d’une observation quotidienne et vul-

INTRODUCTION

gaire. On a constaté jusqu’à celle du nombre, en plus ou en moins, des vertèbres et des dents (Lueas). — Le système circulatoire^ le système digestif^ le système musculaire, suivent les lois de transmission des autres systèmes internes de l’organisme. Il existe des familles où le cœur et le calibre des principaux vaisseaux sont naturellement très-considérables; d’autres chez lesquelles ils sont relativement petits ; d’autres où ils présentent les mêmes vices de conformation. — Enfin, et ceci nous touche de plus près, l’hérédité régit les proportions du système nerveux. Elle est manifeste dans les dimensions générales du cerveau, son principal organe ; elle est même très-souvent sensible dans le volume, et jusque dans la forme des circonvolutions : Gall l’avait observée et expliquait par ce fait la transmission des facultés mentales. Nous aurons ailleurs assez d’occasions de revenir sur ce point pour ne pas insister ici.

L’hérédité des éléments internes a lieu pour les liquides de l’organisme aussi bien que pour les parties solides : le sang est plus abondant dans certaines familles, et cette surabondance transmet ou peut transmettre, aux divers membres, une prédisposition aux apoplexies, aux hémorrhagies, aux inflammations. On en cite quelques-unes chez qui une légère piqûre causait une hémorrhagie que rien ne pouvait arrêter. Il en est de même pour ce qui concerne la bile ou la lymphe.

Et ce n’est pas seulement, comme on pourrait le croire,

Page 1