‹ L'héréditéChapitre 2 sur 56 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

la structure externe ou interne qui est transmissible ; des caractères tout à fait particuliers du mode d’existence passent des parents aux enfants. L’hérédité régit les caractères subordonnés comme les caractères dominateurs. Ainsi la fécondité, la durée de la vie, ces manières d’être toutes personnelles que les médecins appellent des idiosyncrasies, se transmettent -par voie séminale. Quelques faits vont le montrer.

On ne peut douter de l’influence de l’hérédité sur la puissance de reproduction. Il y a des familles remarquables par leur fécondité, et cette fécondité se propage, soit par le père, soit par la mère.

Une mère a 24 enfants, dont 5 filles, qui à elles 5 mirent au jour 46 enfants ; la fille de son fils était, jeune encore, accouchée du seizième (Girou). Les fils, filles et petits-fils d’un père et d’une mère de 19 enfants partie cipèrent presque tous, dit Lucas, de cette puissance prolifique.

Dans la vieille noblesse française, plusieurs familles ont joui d’une grande vigueur de propagation. Anne de Montmorency, qui, âgé de plus de 75 ans, put encore, à la bataille de Saint-Denis, briser de son épée les dents du soldat écossais qui lui porta le dernier coup, était père de 12 enfants. Trois de ses aïeux, Mathieu Mathieu II, Mathieu III, en avaient ensemble 18, dont 15 garçons. Le fils et le petit-fils du grand Condé en comptaient 19 à eux deux; et leur arrière-grand-père, tué à Jarnac, 10.

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— Les quatre premiers Guises avaient ensemble 43 enfants, dont 30 garçons. — Achille de Harlay, père du premier président, eut 9 enfants, son père 10, son arrière-grand-père 18. Dans certaines familles, cette fécondité a duré pendant cinq ou six générations ^ .

Il est assez généralement reconnu maintenant, que la longévité dépend beaucoup moins de la race, du climat, de la profession, du genre de vie et d’alimentation, que de la transmission héréditaire. Si l’on consulte les traités spéciaux qui ont été écrits sur ce point, on verra que les centenaires se rencontrent aussi bien dans la race nègre que dans la race blanche , en Russie et en Écosse qu’en Italie et en Espagne, chez ceux qui prennent le plus grand soin de leur santé, aussi bien que chez les hommes qui ont mené la vie la plus dure. Un houilleur d’Écosse a prolongé sa sombre et dure existence jusqu’à 133 ans, il était mineur depuis 80 ans.

Des faits analogues se rencontrent chez des prisonniers et même chez des forçats. « La vie moyenne, dit le docteur Lucas, dépend évidemment du lieu, de l’hygiène, de la civilisation ; mais la longévité individuelle est complètement affranchie de ces conditions. Tout démontre que la longue vie tient à une puissance interne de la vitalité, puisque ces individus privilégiés l’apportent en naissant. Elle est si profondément empreinte dans leur nature qu’elle

* Benoiston de Châteaurieuf. Mémoire sur la durée des familles nobles en France.

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s’y révèle dans tous les attributs de l’organisation. » Cette forme de l’hérédité a été remarquée depuis très-longtemps en Angleterre, où les compagnies d’assurances sur la vie se font transmettre, par leurs agents, des renseignements sur la longévité des ascendants de la personne à assurer.

Il est, en revanche, plusieurs familles où les cheveux blanchissent dès la première jeunesse et presque dès l’enfance, et où l’énergie des facultés physiques et intellectuelles s’éteint de bonne heure. Chez d’autres, une mort précoce est si ordinaire, qu’il n’y a qu’un petit nombre d’individus qui puissent s’y soustraire, à force de précautions. Dans la famille de Turgot, on ne dépassait guère l’âge de 59 ans ; et l’homme qui en a fait la célébrité, voyant approcher cette époque fatale, malgré toute l’apparence d’une bonne santé et d’une grande vigueur de tempérament, fit observer un jour qu’il était temps pour lui de mettre ordre à ses affaires et d’achever un travail qu’il avait commencé, parce que, dans sa famille, on finissait à cet âge. Il mourut, en elîet à 53 ans.

L’immunité dont jouissent certaines familles à l’égard des maladies contagieuses, et en particulier de la variole, est bien établie.

L hérédité peut transmettre la force musculaire et les diverses formes de l’activité motrice. Il y avait dans l’antiquité des familles d’athlètes. Les Anglais ont des familles de boxeurs. Les recherches récentes

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de Galton sur les lutteurs [Wrestler] et sur les rameurs à la course {oarsmen), montrent que les vainqueurs appartiennent en général à un petit nombre de familles qui ont une force et une adresse héréditaires. — Quant à l’activité motrice, qui importe surtout chez les chevaux, l’expérience a appris depuis longtemps à tous les éleveurs que la rapidité à la course, comme les vices du mouvement ou les tics, se transmettent. Chez l’homme il y a des familles dont presque tous les membres èont d’une adresse et d’une grâce exquises dans leurs mouvements. L’hérédité a souvent transmis le talent de la danse : on en trouve un exemple dans la célèbre famille des Vestris.

Il en est de même de la voix. Chaque animal a la voix propre à son espèce ; mais les earaetères individuels euxmêmes sont transmis : ainsi le bégayement, le nasillement, le grasseyement. Les familles de ehanteurs sont nombreuses, et il y en a d’autres rebelles à la mélodie. — La loquacité est aussi héréditaire. « La plupart des enfants nés de parents bavards, dit le doeteur Lucas, sont bavards de naissance. La parole sans idée, sans but, sans frein, semble obéir en eux à un ressort élastique, dont ils ne sont pas maîtres. Nous avons vu, chez un de nos amis, une domestique d’une loquacité irrésistible. Elle parlait aux personnes à ne pas les laisser libres de respirer; elle parlait aux bêtes, elle parlait aux choses, elle s’entretenait tout haut avec elle-même. Il fallut la congédier : a Mais, disait-elle à son maître, ce n’est pas de ma faute; cela me

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vient de mon père, dont le même défaut désespérait ma mère, et il avait un frère qui était comme moi. »

L’hérédité des anomalies de l’organisation est bien constatée. L’une des plus bizarres et des plus connues est celle d’Edward Lambert^ dont le corps, moins le visage, la paume des mains et la plante des pieds, était revêtu d’une sorte de carapace d’excroissances cornées, bruissant l’une contre l’autre. Il donna le jour à six enfants qui tous, dès l’âge de six semaines, présentèrent la même singularité. Le seul qui survécut la transmit comme son père à tous ses fils, et cette transmission, marchant de mâle en mâle, s’est ainsi continuée pendant cinq générations ’ — L’albinisme, le rachitisme, la claudication, l’ectrodactylie et la polydactylie, le bec de lièvre, bref, toutes les déviations du t\q)e résultant soit d’un excès, soit d’un arrêt de développement organique, sont transmissibles par la voie séminale, et ces faits sont très-intéressants en ce qu’ils montrent que le t\q)e individuel est soumis à la loi d’hérédité tout aussi bien que le type spécifique.

Mais faut-il conelure de là que les déviations du type spécifique, que Içs anomalies de toute sorte, strabism.e, myopie, atrophie ou hypertrophie des membres, restent fixées pour toujours? ou bien n’ont elles qu’une hérédité restreinte et temporaire ? La question est débattue ; car ces désordres individuels tantôt se transmettent, tantôt ne se transmettent pas. L’expérience semble montrer cependant

' nhüosoplucal transactions . Vol. xvu et vol. xlix.

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qu’il y a tendance vers le retour au type primitif. Ainsi, dans la famille Golburn, qui a présenté un des cas les plus curieux de sexdigitisme (les membres de cette famille avaient un doigt et un orteil surnuméraires], cette anomalie dura pendant quatre générations; mais, dit Burdach le rapport de la normalité à l’anomalité alla constamment décroissant.

Ce rapport était :

1” génération, comme l à 35.

Le retour au type normal s’opérait donc rapidement. Ceci nous amène à la question importante et difficile de Vhérédité des modifications acquises. Ce qui a été dit sur la transmission séminale de la structure externe ou interne, de la longévité, de la fécondité, des idiosyncrasies, tout cela tient à la nature même de l’être, tel qu’il est constitué virtuellement par l’acte de la. génération, c’est ce qu’il y a en lui déplus intime; et, par suite, il semble assez naturel, que toutes ces qualités et manières d’être soient transmises à ses descendants. Mais l’homme, comme tout animal, ne peut vivre sans contracter des habitudes, sans subir, par l’influence du milieu, par l’excès où le défaut d’exercice des organes, de modifications de toute sorte, qui restent fixées en lui. Se transmettent-elles? sont-elles

* Physiologie. Tome II, p. 251.

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destinées à périr avec l’individu, ou bien deviennent-elles

dans ses descendants un caractère nouveau, un caractère

Par exemple, le cerveau, comme tout organe, se développe par l’exercice. Si cet accroissement, soit en volume, soit en énergie, est transmissible, il en résultera des conséquences importantes pour les facultés mentales; le progrès aura lieu, non plus seulement extérieurement et par tradition, mais intérieurement et par organisation. Nous examinerons cette question dans lé cours de cet ouvrage, nous bornant ici aux phénomènes physiologiques.

L’habitude est, par définition, une disposition acquise. Y a-t-il des habitudes purement individuelles qui soient transmises? On en cite des exemples. Girou de Buzareingues dit avoir connu un homme qui avait l’habitude, lorsqu’il était dans son lit, de se. coucher sur le dos et de croiser la jambe droite sur la gauche. Une de ses filles a apporté en naissant la même habitude ; elle prenait constamment cette même position dans son berceau, malgré la résistance des langes. <c Je connais, ajoute-t-il, plusieurs filles qui ressemblent à leur père et en ont reçu des habitudes e.xtraordinaires qu’on ne peut rapporter ni à 1 imitation ni à l’éducation ; et de môme pour des garçons à l égard de leur mère. Mais les bienséances m’empêchent d entrer dans aucun détail là-dessus*. » Darwin signale le cas suivant qu’il a observé lui-même sur enfant. Lorsqu’il

' De la génératiüii, 282.

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était content, il avait la singulière habitude de remuer rapidement ses doigts, parallèlement les uns aux autres ; quand il était très-excité, il levait les deux mains de chaque côté de sa figure, à la hauteur des yeux, toujours en remuant les doigts. Cet enfant, devenu vieillard, avait encore de la peine à se contenir, pour ne pas faire ces gestes ridicules. Il eut huit enfants, dont une petite fille qui, dès râge de quatre ans, remuait ses doigts et levait les mains exactement comme son père. L’écriture dépend d’un grand nombre d’habitudes physiques et mentales, et cependant, on voit souvent une grande ressemblance entre l’écriture du fils et celle du père. Ceux qui sont un peu observateurs auront eu plus d’une fois l’occasion de le remarquer. Hofacker a constaté en Allemagne l’hérédité de récriture. Chez nous, on l’a fait aussi ; on a même remarqué que les jeunes Anglais qui apprennent à écrire en France ont une tendance marquée à conserver la manière anglaise ‘ . — Il en est des anomalies acquises par accident, comme des habitudes. Elles peuvent se transmettre. Ainsi un homme blessé à la main droite, eut un doigt mal remis; il engendra plusieurs fils qui avaient ce doigt tors (Blumenbach). — Les déformations artificielles sont transmissibles : trois peuplades du Pérou, les Aymaras, les Huancas et les Chinchas avaient chacune leur mode particulier de déformer la tête des enfants, et

' Darwin. Variation, etc., Il, p. 6.-- Comptes rendus de l’Acad. des sciences, 5 avril 1847.

^ introduction.

cette déformation s’est maintenue'depuis. Les Esquimaux, dit M. de Quatrefages, coupent la queue aux chiens qu’ils attellentà leurs traîneaux : leurs petits naissent souventsans queue. .

Malgré ces faits, la transmission séminale des modifications acquises parait très-restreinte, même quand elle se rencontre dans les deux parents. Un sourd-muet épousant une sourde-muette a des enfants qui peuvent entendre et parler. La nécessitéde la circoncision, chez les Juifs, montre qu’une modification acquise et souvent répétée, peut n’être pas héréditaire. Les déviations du type, après avoir duré quelques générations, reviennent à l’état normal ; en sorte que beaucoup de naturalistes affirment que la règle : c’est que les accidents ne se perpétuent pas.

Nous voila bien loin de la loi ainsi formulée par Lamarck : «Tout ce que la nature a fait acquérir ou perdre aux individus par l’influence des circonstances où leur race se trouve depuis longtemps exposée, elle le conserve par la génération aux nouveaux individus qui en proviennent, pourvu que les changements acquis soient communs aux deux sexes ou à ceux qui ont produit de nouveaux individus*. »

Cependant, ces deux opinions opposées, qui ont chacune des faits à alléguer en leur faveur, sont conciliables, si

à’Lfhr physiologique, voir les Bull

P- particulier p, 551 et

De l hérédité des anomalies.

de la Société — Tome n,

INTRODUCTIOK.

l’on remarque qu’il y a des modifications qui, par leur nature même, sont en lutte avec leur milieu, et dont les conditions d’existence deviennent par conséquent de plus en plus difficiles; tandis qu’ily enad’autres qui, s’y accommodant bien, peuvent être fixées par une élection, soit naturelle soit artificielle (comme l’art de l’éleveur) ; et qu’ainsitout concourt à effacer les premières et à perpétuer les secondes. Nous retrouverons cette difficulté, à-propos de l’hérédité psychologique, et nous la' traiterons plus amplement.

Il nous reste à parler d’une dernière forme de l’hérédité, celle des maladies. L’observation en semble presque aussi reculée que l’origine de la médecine; elle est de toutes les époques, de tous les lieux, de tous les peuples. Les médecins grecs distinguaient déjà les maladies héréditaires (vôffoi xX'/joovofxixac). Daus les temps modernes, cependant, l’hérédité morbide a soulevé des discussions de toute sorte chez les médecins. 11 serait hors de notre sujet et de notre compétence d’en parler ici. Bornons-nous à faire remarquer que la question semble absolument jugée, quant aux fond, par ce fait que les adversaires les plus déclarés de l’hérédité morbide admettent, sinon l’hérédité de la maladie elle-même, au moins celle d’une prédisposition à la contracter. On trouvera, dans l’ouvrage du docteur Lucas sur V hérédité, des faits de toute sorte, assez nombreux et assez clairs pour permettre de conclure.

introduction.

Ce rapide exposé physiologique suffit à montrer que la loi d hérédité régit toutes les' formes de l’aetivité vitale, ce qui est d’ailleurs généralement connu et admis. En est-ildemême, dans l’ordre psychologique ? C’est ce que nous allons maintenant examiner, en commençant par l’étude des faits.

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