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CHAPITRE PREMIER

l'hérédité des instincts.

Quand on parle d’instinct, la première difficulté est de s’entendre : car, sans vouloir donner ici, ce qui serait long, une énumération complète des divers sens de ce mot dans la langue usuelle, on en trouve au moins trois chez les naturalistes et les philosophes, qui sont pourtant tenus d’être plus précis que le vulgaire. Tantôt on entend par instinct l’action automatique^ presque mécanique, probablement inconsciente, desanimauX;, pour atteindre une fin déterminée par leur organisation et leurs caractères spécifiques. Tantôt instinct est synonyme de désir, inclination, penchant; ainsi on parle de bons et de mauvais instincts, de l’instinct du vol ou du meurtre, etc. Tantôt enfin on comprend sous le nom d’instinct tous les phénomènes psychologiques qui se produisent chez l’animal, toutes les formes d’activité mentale inférieures à celle de l’homme. Ce dernier sens du mot est évidemment dû au désir de ne pas accorder l’intelligence aux bêtes, et on en est ainsi venu à confondre, contre toute raison,

avec les impulsions aveugles et inconscientes, les actes conscients, résultant pour chaque animal de son expérience individuelle*, et par conséquent analogues à ceux que nous appelons intelligents, quand il s’agit de nous-mêmes.

Quoique, à notre avis, l’instinct et l’intelligence soient une seule et même chose (nous essayerons de le montrer plus tard) et qu’il n’y ait entre eux qu’une différence de degré et non de nature, cependant nous ne prendrons ici le mot instinct que dans son premier sens, le seul qui nous paraisse exact et conforme à l’étymologie. Il nous faudrait, pour plus de précision, commencer par en donner une bonne définition. I\Ialheureusement, elle est encore à trouver. On peut cependant définir l’instinct, avec un philosophe allemand contemporain : « un acte conforme à un but, mais sans conscience du but ^ » ou bien se contenter de dire avec Darwin <r qu’un acte que nous ne pourrions accomplir qu’à l’aide de la réflexion et de l’habitude, lorsqu’il est accompli par un animal, surtout trèsjeune et sans aucune expérience, ou lorsqu’il est accompli de la même manière par beaucoup d’individus, sans qu’ils semblent en prévoir le but, est en général regardé comme instinctif. »

Si, au lieu de le définir, on essaye d’en fixer les caractères, bien qu’il n’y en ait peut être aucun qui soit absolument certain et incontesté, on s’accorde généralement à reconnaître ceux qui suivent :

L’instinct est inné, c’est-à-dire antérieur à toute expérience individuelle. Tandis que l’intelligence se développe lentement par une accumulation d’expériences,

< L’acte par lequel un chien emmené de force loin de sa maison, cherche et choisit entre vingt chemins celui qui l’y ramène, etc,, etc,

^ Hartmann. Philosophie des Unbewussten, p. 54. Berlin, 18G9.

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l’instinct est parfait du premier coup. Le canard couvé par une poule va droit à l’eau ; l’écureuil, avant de connaître l’hiver fait une provision d’avelines et de noisettes. L’oiseau né dans une cage, rendu à la liberté, se construira un nid semblable à celui de ses parents, avec les mêmes matériaux et la même forme.

L’intelligence tâtonne, s’essaie, manque son but, tombe dans l’erreur et s’en corrige. L’instinct a une sûreté mécanique, il fonctionne à la façon d’une machine. De là son caractère inconscient; il ne connaît ni le but à atteindre ni les moyens à employer; il n’a pas à comparer, à juger, à choisir. Tout semble conduit par une pensée, sans que rien arrive à la pensée ; et si ee phénomène paraît très-étrange, on remarquera qu’il y a en nous des états analogues. Ce que nous faisons par habitude, marcher, écrire, exercer un art mécanique, tous ces actes et beaucoup d’autres fort compliqués, s’accomplissent sans conscience.

L’instinct paraît immuable. Il ne semble pas, comme l’intelligence, croître et décroître, gagner et perdre. Il ne se perfectionne pas. S’il ne reste pas absolument invariable, il ne varie du moins que dans des limitesrestreintes ; et quoique cette question, très-débattue de nos jours, ne soitpas encore résolue, on peut dire que, dans les instincts, l’immutabilité est la règle et que les variations sont l’exception.

Tels sont les caractères admis d’ordinaire; et bien qu’aucun d’eux ne soit à l’abri d’une critique minutieuse, bien qu’à nos yeux aucun ne soit vrai absolument, ils sont suffisamment exacts, pour distinguer les instincts de tous les autres phénomènes psychologiques.

L’instinct ainsi entendu est -il transmissible? est il

LES FAITS

soumis à la loi de l’hérédité? évidemment. L’hérédité des instincts est incontestée. L’animal hérite des dispositions psychiques de ses auteurs tout aussi bien que de leur constitution physiologique. Le naturaliste tient compte des premiers caraetères comme des seconds. Il lui paraît tout aussi essentiel pour une abeille d’extraire le pollen des fleurs, de construire des cellules, d’y déposer son miel, que d’avoir des mandibules, sixpattes et quatre ailes. Une abeille ouvrière, ayant les instincts de la fourmi, lui paraîtrait tout aussi étrange qu’une abeille ayant huit pattes et des élytres. Il y a dans l’animal deux fonctions principales; l’une qui conserve l’individu, la nutrition; l’autre qui conserve l’espèce, la génération. Celle-ci transmet les instincts comme les formes physiques, la génération est morale aussi bien que matérielle. Le castor transmet à ses petits ses caractères anatomiques et physiologiques de mammifère rongeur, ses instincts constructeurs et son talent d’architecte.

Nous trouvons donc dès le début une masse innombrable de faits psychologiques, les actes instinctifs, rigoureusement soumis aux lois de la transmission héréditaire. Et il suffit d’un peu de réflexion pour voir combien est vaste le domaine de l’instinct : les invertébrés paraissent complètement réduits à cette forme de l’activité mentale. Dans l’embranchement des vertébrés, les classes inférieures, poissons, batraciens, reptiles^, oiseaux, ne peuvent le plus souvent vivre, attaquer, se défendre, connaître leurs ennemis, qu’au moyen de leurs instincts. Enfin, chez les mammifères et même chez l’homme, l’instinct dimine graduellement, mais sans disparaître. Ainsi son domaine est aussi étendu que celui de la vie animale, et ce domaine si vaste est régi par les lois de l’hérédité.

l’hérédité des instincts. 23

Puisqu’il est clair et admis de tous que l’hérédité est la règle invariable de la transmission des instincts, il est inutile d’entasser ici les exemples à l’appui. La ténacité des instincts est si grande et leur transmission héréditaire si sûre, qu’on les voit quelquefois survivre, pendant des siècles, aux conditions d’existence auxquelles ils étaient appropriés. « Nous avons, dit Darwin des raisons pour admettre une conservation assez durable d’habitudes primitives même après une domestication prolongée. Ainsi nous voyons, comme trace de la vie originelle de l’âne dans le désert, la forte répugnance qu’il éprouve à traverser le plus petit courant d’eau et le plaisir avec lequel il se rouie dans la poussière. Le chameau, qui est cependant domestiqué depuis longtemps, éprouve la même répugnance à traverser le ruisseau. Les Jeunes porcs, quoique bien apprivoisés, se tapissent lorsqu’ils sont effrayés et cherchent à se dissimuler même sur une place nue et découverte. Les jeunes dindons et même les poulets, lorsque la poule donne le signal du danger, se sauvent et cherchent à se cacher, comme font les jeunes perdrix et faisans, pour que la mère puisse prendre son vol, ce qu’à l’état domestique elle n’est plus capable de faire. Le canard musqué, dans son pays, perche souvent et niche sur les arbres; et nos canards musqués domestiques, quoique très- indolents, aiment à se percher sur les murs, les granges .... Nous savons que, quoique abondamment et régulièrement nourri, le chien enfouit souvent, comme le renard, la nourriture dont il ii’a pas besoin ; nous le voyons encore tourner longtemps sur lui -même sur un tapis comme pour fouler l’herbe à la place où il veut se

‘ Dai'win. Variation, etc,, 1, 192.

LES FAITS

coucher .... Nous trouvons enfin, dans le plaisir avec lequel les agneaux et les chevreaux se groupent ensemble et folâtrent sur le plus petit mamelon de terrain à leur portée, les vestiges de leurs anciennes habitudes alpestres. »

Au lieu d’insister inutilement sur l’hérédité des instincts naturels et primitifs, il semble plus curieux de rechercher si les instincts acquis sont transmissibles. Nous avons dit plus haut, en donnant d’après F. Cu\ier et Flourens les caractères généralement attribués aux actes instinctifs, qu’aucun n’est rigoureusement vrai. Ainsi l’instinct n’esl pas toujours invariable. Le castor change, selon les circonstances, le lieu et la forme de son habitation, et de constructeur se fait mineur. L’abeille peut modifier le plan de ses constructions et substituer à ses cellules en hexagone des cavités pentagonales. Dans l’île de Gorée, les hirondelles restent toute l’année, parce que la chaleur du climat leur permet de trouver de la nourriture en tout temps. Chez beaucoup d’espèces, le mode de construction du nid peut varier selon la nature du sol, la situation, la température du pays. Certes, l’instinct n’est pas un instrument aussi souple que l’intelligence ; il ne peut pas, comme elle, s’adapter à tous les milieux, se plier à toutes les circonstances, varier et modifier son action de mille manières : mais il est modifiable dans certaines limites, quand il est soumis à des influences puissantes et durables.

Deux causes principales produisent ces variations : le

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milieu et la domestication. Le climat, le sol, la nourriture, les dangers habituels qui entourent l’animal, les impressions qu’il reçoit, modifient son organisme et par suite ses instincts. L’action de l’homme est encore plus puissante sur lui que celle de la nature; par l’éducation, il le façonne et le plie à ses besoins ou à ses plaisirs. Nous n’avons pas d’ailleurs à rechercher ici comment se produisent ces instincts acquis ou modifiés. La seule question que nous ayons à examiner est celle-ci : Sont-ils héréditaires'^ L’expérience répond affirmativement, des faits nombreux montrent que les instincts acquis sont conservés et transmis par l’hérédité, comme les instincts naturels. En voici quelques-uns:

G. Leroy remarque que dans les lieux où l’on fait une chaude guerre aux renards, les jeunes renards, avant d’avoir pu acquérir aucune expérience, se montrent, dès leur première sortie du terrier, plus précautionnés, plus rusés, plus défiants que ne le sont les vieux, dans les endroits où on ne leur tend pas de piège. Il expliquait cela par l’hypothèse d’un langage chez les animaux. F. Cuvier a donné le mot de l’énigme, en rattachant ce fait à l’hérédité des modifications acquises de l’instinct. On ne peut douter que l’instinct de la peur soit acquis chez beaucoup d’animaux sauvages et transmis à leur descendance. Knight, qui s’est livré, pendant soixante ans, à des observations suivies sur cet ordre de faits, dit que, dans cet intervalle, les mœurs de la bécasse ont éprouvé de grands changements en Angleterre, et que la crainte de l’homme pendant cette période est devenue bien plus puissante, par sa transmission à travers une série de générations. Le même auteur a trouvé des changements de mœurs analogues jusque chez les abeilles. Darwin a établi que

LES FAITS

les animaux qui habitent les îles désertes, aequièrent peu à peu la crainte de l’homme, à mesure qu’ils expérimentent nos moyens de destruction. En Angleterre, dit-il, les grands oiseaux sont beaucoup plus farouches que les petits, sans doute parce qu’ils ont été partout et toujours beaucoup plus persécutés par l’homme. La preuve que cette différence n’a pas d’autre cause, c’est que dans les îles inhabitées, les grands oiseaux rie sont pas plus craintifs que les autres ' .

Quand l’animal est éducable, c’est-à-dire quand ses instincts primitifs peuvent être modifiés, il faut encore, en général, trois ou quatre générations pour fixer les résultats de l’éducation et empêcher le retour des instincts sauvages. Si l’on tente de faire couver, par des canes domestiques, des œufs de canes sauvages, à peine sortis de l’œuf, les canetons obéissent à l’instinct de leur race et prennent leur volée ; et si l’on réussit à en retenir quelques-uns pour la reproduction, il faut attendre plusieurs générations, avant d’en obtenir des canards domestiques. Les haras libres ou sauvages donnent lieu à des observations du même genre. On ne dresse qu’avec beaucoup de peine les produits de ces haras, et même après avoir été assouplis, ils sont encore bien plus indociles que les chevaux nés à l’état domestique. Il n’est pas même jusqu’au métis de chevaux sauvages et de juments domestiques, ou de rennes domestiques et de rennes sauvages, dont les produits ne gardent cette indocilité et n’aient besoin de trois ou quatre générations, pour perdre entièrement les habitudes farouches de l’état de nature. Au contraire les poulains provenant de père ou mère bien dressés, naissent

' Darwin. Origine des espèces, oh. 7. P. Lucas, II, 482.

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souvent avec une aptitude marquée au service du manège ; des écuyers ont même proposé de n’admettre à la reproduction que des sujets déjà exercés dans les cirques.

L’homme, à l’origine, n’a dressé les animaux, actuellement domestiques, qu’avec beaucoup de peine et d’effort ; encore seraient-ils restés vains, si l’hérédité n’était venue à son secours. On peut dire que quand l’homme a réussi à modifier à son gré un animal sauvage, il y a dans sa dèscendance, comme éass une lutte silencieuse entre deux hérédités : l’une qui tend à fixer les modifications acquises, l’autre qui tend à conserver les instincts primitifs. Souvent celle-ci l’emporte, et ce n’est qu’après plusieurs générations que l’éducation peut être sûre de sa victoire. Mais, qu’on le remarque, dans les deux cas, l’hérédité conserve toujours ses droits.

Chez les animaux supérieurs, qui ont non -seulement de l’instinct mais de l’intelligence, il n’est rien de plus fréquent que de voir des dispositions mentales, manifes tement acquises, se fixer par l’hérédité au point de se confondre avec l’instinct, par leurs caractères d’innéité et d’automatisme. On voit de jeunes chiens com’ants tomber en arrêt, dès la première fois qu’on les lance et mieux parfois que d’autres depuis longtemps exercés. Le sauvetage est héréditaire, chez les races dressées à cet effet, comme, chez les chiens de berger, l’habitude de tourner autour du troupeau et de lui courir sus.

Knight a démontré, d’une façon expérimentale que le proverbe « bon chien Ai chasse de race » est vrai. Il prit des précautions pour que les jeunes chiens, menés pour la première fois à la chasse, ne pussent être en rien dirigés par leurs aînés. Cependant, dès le premier jour, voici ce qui arriva. L’un d’eux demeura tremblant d’anxiété, les

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yeux fixes, les muscles tendus devant les perdrix que ses parents avaient été élevés à arrêter. Un épagneul, appartenant à une race dressée à chasser la bécasse, sut très-bien , dès sa première sortie, se conduire à la manière d’un vieux chien, évitant les terrains glacés où il eût été inutile de chercher le gibier, à cause l’absence de tout fumet. Enfin un jeune terrier à putois, entra en fureur la première fois qu’il se trouva dans le voisinage d’un de ces animaux, tandis que l’épagneul restait parfaitement tranquille.

D’après Roulin, la première fois qu’on mène au ’hois, en Amérique, les descendants de chiens dressés de longue date à la périlleuse chasse du pécari, ils savent, comme leur père et sans nulle instruction, la tacti |ue à suivre. Les chiens des autres races qui ne la savent point, si vigoureux qu’ils soient, sont d’abord dévorés. — Les lévriers d’Amérique, au lieu de prendre les cerfs en leur sautant à la gorge, les attaquent par le ventre M les renversent comme leurs ancêtres avaient été dressés à le faire pour la chasse aux Indiens.

Ainsi donc l’hérédité transmet les modifications acquises comme les instincts naturels. Toutefois, il y a une diffé-. rence importante à noter : l’hérédité des instincts est sans exception ; celle des modifications en présente beaucoup. Ce n’est que quand les variations sont solidement établies, qu’étant devenues organiques, elles forment une seconde nature qui a supplanté la première, et qu’elles ont pris, comme l’instinct, un caractère mécanique, c’est alors seulement qu’elies peuvent être transmises. Notons en passant ces différences, elles pourront nous conduire plus tard à des conclusions importantes.

l’hérédité des JlSISTINCTS.

Kous venons de montrer, par des faits qui ne laissent lieu à aucun doute, que l’hérédité régit la transmission des instincts soit acquis, soit primitifs. Il semble que dans cette partie de notre travail qui n’a pour objet que les faits, nous devions nous en tenir à cette exposition. Mais des théories contemporaines, dues à des auteurs célèbres, attribuent à l’hérédité un rôle si important dans la formation des instincts, que nous ne pouvons les passer ici sous silence. Ces théories, en effet, font la part si belle à l’hérédité qu’elle deviendrait l’un des facteurs essentiels du développement psychologique : son œuvre serait immense et sa puissance souveraine, car elle aurait pour résultat non-seulement de conserver, mais de créer les instincts. Nous voici donc obligé d’étudier plus intimement la nature de l’instinct, et de quitter le domaine des faits pour celui des causes, c’est-à-dire des hypothèses. Bien à regret ; car risquer en passant une théorie de l’instinct n’est pas chose facile. A nos yeux, il n’y a pas en psychologie de question plus embrouillée, et Schelling n’exagère rien quand il dit : « Pour l’homme qui pense, il n’y a pas de phénomènes qui touchent à de plus grandes choses que ceux de l’instinct animal, ni qui soient un meilleur critérium de la vraie philosophie. »

Nous ram'ènerons cette courte étude à deux qustions : Qu’est-ce qne l’instinct? Quelle est son origine?

Nous répondrons à la première question : L’instinct est un mode inconscient de l’intelligence ; à la seconde : Il est possible que les instincts ne soient que des habitudes fixées par l’hérédité.

LES FAITS

On ne peut nier que c’est depuis une centaine d’années seulement, que le sujet de l’instinct a été sérieusement étudié. Notre siècle surtout a beaucoup fait. Antérieurement, on ne trouve guère que des vues confuses ou d’ingénieux paradoxes; mais les naturalistes ont replacés la question sur son vrai terrain, l’observation etl expérience. Or, quand on étudie l’instinct en naturaliste, ce qui frappe tout d’abord, c’est la parfaite appropriation des organes aux instincts. « La forme de l’animal correspond parfaitement à ses penchants ; il ne veut rien, que ce qu’il peut exécuter au moyens de ses organes, et ses organes ne le sollicitent à rien dont n’éprouve le penchant. La taupe, destinée par ses penchants intérieurs à vivre sous terre, n’a rien dans ses organes qui la pousse à s’écarter de cette disposion. Quoiqu’elle voie, sa vue manque de précision, tant à cause de la petitesse des yeux que parce qu’ils sont entourés de poils épais. Ses pattes de devant sont organisées entièrement pour fouir et non pour servir à la marche : sa main a une forme et une disposition par rapport à l’avant-bras, qui lui permettent à peine de marcher, sans fouiller la terre. Les paresseux, qui marchent sur le bord externe du pied, les orteils repliés en dedans, sont extrêmement lents sur un sol uni, ce qui avait fait naître dans quelques esprits, la pensée fausse que la nature les avait traiter en marâtre. Loin de là, ils sont aussi parfaits dans leur genre que tous les autres animaux ; leurs membres sont disposés de manière à leur permettre de grimper, de passer leur vie sur les arbres. L’araignée a ses pattes insérées et organisées de telle manière qu’elle marche mal sur un plan ; ses appendices sont destinés à agir sur une ligne, sur un fil ; elle porte avec elle les matériaux des fils qu’elle doit

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tisser \ » On peut dire d’une façon générale : Telle organisation, tels instincts et réciproquement. Un bon naturaliste pourra, étant donnés les instincts d’un animal, en inférer son organisation ; et étant donnée son organisation, en inférer ses instincts.

Cette corrélation intime, entre la constitution physiologique et la constitution mentale, devait amener assez naturellement à conclure que les instincts de l’animal résultent de son organisation. Chaque organe, et même chaque tissu, a ses fonctions particulières à remplir et cette tendance constitue le besoin ou l’instinct ; le même organe ou le même tissu communique aux êtres qu’il forme le même besoin ; tout organe, tout tissu nouveau apporte un besoin ou un instinct de plus : l’instinct de l’animal donc est la somme des instincts de ses divers organes ; il en est la conséquence fatale, nécessaire, et il entre en jeu sous des influences que l’être subit sans en avoir conscience.

Cette explication est bien simple. Est-elle bien sûre? Il est indubitable que l’instinct dépend de l’organisation, mais il est très-douteux qu’il soit totalement son œuvre. Nous sommes dans une région où les phénomènes sont déjà si complexes, que la vie physiologique ne suffit plus à tout expliquer ; car c’est évidemment ici que, par le moyen de l’action réflexe, qui est surtout physiologique, et de l’instinct, qui est surtout psychologique, s’opère la transition mystérieuse de la vie purement organique à la vie mentale : transition insensible et insaississable, bien propre à montrer qu’entre la psychologie et la physiologie toute ligne de démarcation est factice, et que la vie mentale se dégage de la vie physique lentement, par

Muller, Physiologie, IF, 108.

LES FAITS

degrés, sans qu’on puisse dire ni où elle naît ni comment. Mais le méeanisme, qui paraît être le caraetère dernier et irréduetible des phénomènes vitaux, suffit-il à expliquer l’instinet? Qu’on y prenne garde ; si le mécanisme explique les phénomènes inférieurs de la vie spirituelle, il devra aussi expliquer les plus élevés ; il n’y a qu’une différence de degrés et de complication; mais aussi, si le mécanisme n’explique pas les plus élevés, il ne peut expliquer davantage les plus infimes. A notre avis, il ne les explique pas. On a dit que la pensée n’est qu’une transformation du mouvement, qu’elle n’est que la forme la plus haute du mécanisme universel. Cette théorie est sans doute fort séduisante, puisqu’elle permettrait de ramener à une même loi tous les phénomènes de l’univers, depuis le simple choc, jusqu’aux événements compliqués de la société et de l’histoire. Mais ce n’est qu’une h^qiethèse. De plus, ce qui la rend suspecte, c’est que entre la pensée elle mouvement, nous n’apercevons aucune équivalence. Chacun d’eux nous apparaît comme un fait ultime, sui generis, irréduetible à l’autre.

A ces considérations théoriques, on peut en ajouter d’autres tirées des faits. Si l’organisation est la cause des instincts, ils devront varier si elle varie. Or, l’observation fournit des faits contraires; elle nous apprend que la corrélation des instincts et des organes n’est pas absolue, qu’il peut y avoir la même organisation avec des instincts différents et le même instinct avec des organisations diverses. Ainsi le castor d’Europe, qui se distingue à peine de celui d’Amérique, creuse comme la taupe, tandis que 1 autre construit des cabanes. Toutes les araignées oui le même appareil pour tisser leurs toiles ; cependant, l’une 1 etend en forme de rayons, l’autre en fait d’irrégulières ;

l’hérédité des instincts. 33

l’autre n’en fait pas^ se loge dans les cavités et se contente d’y façonner une porte. Tous les oiseaux n’ont pour faire leur nid que leur bec et leurs pieds, et cependant quelles différences dans la forme, l’architecture, la position, etc. I

D’ailleurs, admettons, si l’on veut, que l’opinion ici discutée est vraie ; quoique dans l’état actuel de nos connaissances, elle soit une simple hypothèse. La science nous a habitués à des révélations si inattendues, que peutêtre il y a témérité à dire : Cela n’est pas. Supposons donc que l’instinct n’est pas le résultat de l’organisation, il n’en restera pas moins à étudier sa nature, car cette hypothèse ne nous renseigne que sur la cause. Elle nous apprend d’où il vient, non ce qu’il est. La réduction de tous les phénomènes physiques au mouvement n’empêche pas d’étudier séparément l’électricité, le son, la chaleur, la lumière. La réduction de tous les phénomènes psychiques au mouvement n’empêcherait pas davantage d’étudier séparément l’instinct, la sensibilité, l’imagination, la volonté, etc... Dans toute hypothèse, nous avons donc à résoudre cette question : Qu’est-ce que l’instinct?

L’instinct est une forme inconsciente de l’intelligence, déterminée par l’organisation.

T^ous proposons de donner plus loin (3® partie, ch. I", § 2) une exposition détaillée des phénomènes psychologiques inconscients, et d’insister sur ces faits si négligés par la psychologie française, qui ont peuhêtre beaucoup à nous apprendre. Bornons-nous pour le moment à faire remarquer que, outre l’activité consciente de l’âme, il y a son activité inconsciente, dont la sphère est beaucoup plus large ; que la conscience est l’accompagnement habituel mais non nécessaire de notre vie mentale; qu’il n’y a peüt-

LES FAITS

être pas un seul de ces phénomènes, instinct, sentiment, perception, mémoire, sentiment^ etc., etc., qui ne puisse être tour à tour conscient et inconscient. Peut-être ceci va nous aider à éclaircir le problème de l’instinct.

Supposons que chez un peuple très-civilisé, chez qui par conséquent la division du travail est poussée très-loin, il y ait des architectes, des poètes, des ingénieurs, des musiciens, des tisserands, etc., qui ne soient capables que d’un seul et unique travail, celui qui constitue leur spécialité ; que l’architecte ne puisse faire que des maisons et telle sorte de maison, l’ingénieur des ponts et telle sorte de pont, le poète des vers et telle sorte de vers; supposons de plus qu’il fasse cela sans conscience : ces actes ne seront-ils pas considérés comme instinctifs et ne pourra-t-on pas rapprocher l’architecte du castor, l’ingénieur de l’abeille et de la fourmi, le tisserand de l’araignee, le charpentier du termite? Il ne leur manquera qu’un seul caractère de l’instinct, l’innéité. Laissons-le pour un moment. Que nous montre cette hypothèse? La métamorphose d’actes intellectuels en instincts. Pour cela, il a suffi de resserrer l’intelligence dans d’étroites limites et de lui ôter la conscience ; il a fallu lui enlever sa souplesse et ses aptitudes multiples, l’appauvrir et pour ainsi dire l’élaguer.

Mais ceci n’est qu’une hypothèse qu’on peut légitimement récuser. Serrons donc de plus près la question. Je prends un fait commun, connu de tout le monde : le somnambulisme. Le somnambule marche, court, sert à table, comme le valet de Gassendi, fait des vers, copie de la musique, compose et corrige des sermons, résout des problèmes, écrit même des pages de philosophie comme Condillac. Tout cela se fait aussi bien et même mieux qu’à

l’hérédité psychologique. 35

l’état de veille, avec une sûreté remarquable, comme dans l’instinct. De plus, le somnambule, durant son accès n’exécute que les actes qui lui sont habituels, le poëte ne fait pas de musique, le musicien ne fait pas de vers, et Gondillac ne s’est Jamais surpris à broder. Enfin, autre analogie avec l’instinct, tous ces actes s’accomplissent sans conscience. Si le somnambulisme durait toujours et s’il était inné, il serait impossible de le distinguer de l’instinct. Ce rapprochement a été fait par Cuvier : « On ne peut, dit-il très-bien, se faire une idée claire de l’instinct, qu’en admettant que les animaux ont dans leur sensorium des images ou sensations constantes qui les déterminent à agir, comme les sensations ordinaires ét accidentelles déterminent communément. C’est une sorte de rêve ou de vision qni les poursuit toujours, et dans tout ce qui a rapport à leur instinct, on peut les regarder comme des espèces de somnambules. » « Du reste, dit Millier, l’organisation des animaux favorise singulièrement la réalisation des images, des idées, des penchants qui apparaissent dans le sensorium. Comme l’intérieur et l’extérieur dépendent de la même cause finale, la forme de l’animal correspond parfaitement à ses penchants... Ainsi les penchants instinctifs de l’araignée lui représententj comme une sorte de rêve, le thème de ses actions, la construction de sa toile. »

Ici encore, dans le cas du somnambule, pour opérer la métamorphose d’actes intellectuels en actes instinctifs, il a suffi de deux choses : que l’intelligence fût réduite à quelques actes spéciaux (broder, faire des vers), et qu’elle devînt inconsciente. Enfin, les phénomènes d’habitude, qu’on a si justement rapprodhés de l’instinct, montrent également la transformation de l’intelligence en instinct.

LES FAITS

Dès qu’une opération intellectuelle parla répétition (c’està-dire en restreignant son domaine) est devenue automatique (c’est-à-dire inconsciente), l’acte est devenu habituel ou instinctif.

Il est donc moins difficile qu’on ne le croit d’entrevoir comment l’intelligence peut devenir instinct ; même à part le caractère d’innéité qui est réservé, on peut dire que nous avons vu s’opérer cette métamorphose. Quelle raison dès lors de faire de l’instinct une faculté à part, sui generis, un phénomène si mystérieux et si étrange, que le plus souvent on n’a pu l’expliquer qu’en l’attrihuant à une action directe de la Divinité? Tout le mal vient d une psychologie incomplète, qui a laissé en dehors d’elle l’activité inconsciente de Fâmé.

On est cependant si habitué à opposer un à un les caractères de Tinstinct à ceux de l’intelligence, à dire que l’un est inné, invariable, automatique, l’autre acquise, variable, spontanée, qu’il semble tout d’abord paradoxal de soutenir que l’instinct et l’intelligence sont identiques.

On dit que l’instinct est inné. Mais si l’on remarque, d’une part, que beaucoup d’instincts sont acquis, et que, d’après une théorie qui sera exposée plus loin, tous ne seraient que des habitudes héréditaires; si l’on remarque, d’autre part, que l’intelligence est innée, en un certain sens, pour toutes les écoles contemporaines, lesquelles sont d’accord pour rejeter l’hypothèse de la table rase, et pour reconnaître soit des idées latentes, soit des formes à priori de la pensée, soit des préordinations du système nerveux et de l’organisme, on reconnaîtra que ce caractère d’innéité n’établit pas entre l’instinct et l’intelligence une différence absolue.

L’intelligence est variable, mais l’instinct ne l’esl-il

l’hérédité des instincts.

pas? Nous avons vu le contraire : pendant l’hiver, le castor du Rhin pétrit son mur du côté du vent; de bâtisseur, il est devenu terrier; il vivait en société, il est devenu solitaire L’intelligence varierait-elle davantage? Nous en avons donné d’ailleurs d’autres exemples. L instinct peut se modifier, se perdre, se réveiller.

Enfin, si l’intelligence est consciente d’ordinaire, elle devient aussi inconsciente et automatique, sans cesser d’être elle-même. Et l’instinct n’est pas toujours aussi aveugle, aussi mécanique qu’on le croit, car quelquefois il se trompe. La guêpe qui a mal taillé sa feuille, recommence. L’abeille ne donne a sa cellule la forme hexagonale qu’a près beaucoup de remaniements et de tâtonnements. Il est bien difficile de croire que les instincts les plus élevés, chez les animaux supérieurs, ne sont pas accompagnés d’une conscience au moins confuse.

Il n’y a donc aucune distinction absolue entre 1 instinct et l’intelligence ; il n’y a pas un seul caractère qui, sérieusement' considéré, reste exclusivement propre à 1 un d’eux. L’opposition qu’on établit entre les actes instinctifs et les actes intellectuels est vraie pourtant, parfaitement vraie, mais à condition que l’on ne compare que les extrêmes. A mesure que l’instinct monte, il se rapproche de l’intelligence ; à mesure que l’intelligence descend, elle se rapproche de l’instinct. Il ne tallait pas l’oublier. Il est bon de voir les différences, mais il faut tenir compte aussi des ressemblances.

L’intelligence est un miroir qui réfléchit l’univers: instrument merveilleux, elle est, en un sens, infinie comme le monde, car elle l’embrasse elle mesure. Par le

• Bulletin de la Société d’anthropologie, 1° série, t. I, p. 307.

progrès accumulé des générations, elle tend vers une correspondance de plus en plus parfaite avec son objet. Dans son déroulement à travers le temps, l’espaee, la variété infinie des êtres, elle poursuit sans relâche son idéal : tout comprendre, depuis le phénomène vulgaire jusqu’aux lois éternelles et souveraines du cosmos. L’instinct est bien plus humble ; il ne reflète le monde que sous un angle étroit : sa correspondance est bornée ; il n’est approprié qu’à un milieu restreint; il n’est adapté qu’à un petit nombre de circonstances. Au lieu d’un palais immense d’où l’on embrasse un horizon sans bornes, c’est une modeste maisonnette qui n’a qu’une petite fenêtre. Mais pour regarder au dehors, le procédé n’est-il pas le même?

Il n’est pas étonnant, d’ailleurs, que l’instinct soit toujours restreint au même ordre de phénomènes, puisque, étant inconscient, il ne peut comparer, délibérer, choisir, perfectionner.

Il resterait encore à se demander d’où vient la variété infinie des instincts, d’où vient que chaque espèce voit le monde sous tel angle et non sous tel autre. Ces différences sont dues sans doute à l’organisation, mais ce n’est pas ici le lieu de se livrer à ces recherches. Elles nous entraîneraient trop loin de notre sujet. Nous y reviendrons.

Une question bien plus obscure encore que celle de la nature des instincts, c’est celle de leur origine. Elle ne s’est posée que de nos jours, logiquement amenée par le grand débat scientifique sur l’origine et la variation des

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espèces. Il est bien elair que sur une question ouverte, vivement discutée entre les maîtres, peut être insoluble^, nous n’avons la prétention de rien décider. Il ne s’agit ici que d’exposer une hypothèse ; mais cette hypothèse étant fondée sur l’hérédité, et lui attribuant un rôle de premier ordre, nous ne pouvons la passer sous silence.

On sait comment une théorie ébauchée par de Maillet, Robinet et surtout Lamarck, reprise et modifiée de nos jours par Darwin et Wallace, a rallié un grand nombre d’hommes illustres en Angleterre, en Allemagne et même en France. Elle admet que les espèces sont variables et se sont formées par l’accumulation de petites différences, que l’hérédité a fixées. Les genres et les espèces actuellement existants, si nombreux qu’ils soient, ont dû dériver de trois ou quatre types primitifs, peut-être d’un seul. Pour cela, il a suffi de quelques variations spontanées. Si elles ont été appropriées à des conditions nouvelles d’existence, si elles ont fourni à l’individu une arme de plus pour la bataille de la vie, si l’hérédité les a transmises, il s’est formé une espèce qui, sous l’action continue des mêmes causes, s’est éloignée de plus en plus du type primordial. Les variations spontanées, la concurrence vitale et la sélection, le temps, l’hérédité : tels senties facteurs à l’aide desquels s’expliquent l’évolution des êtres, la formation et la disparition des espèces.

Cette hypothèse hardie a jeté un jour tout nouveau sur les instincts. Dans l’animal, la constitution physique et la constitution mentale étant, comme nous l’avons vu, corrélatives, si à l’origine il n’y eut que des organismes rudimentaires, il ne dut y avoir non plus que des instincts très-grossiers. D’ailleurs, l’instinct présentant, comme l’organisme, des variations spontanées, étant soumis

LES FAITS

comme lui aux lois de la coneurrence vitale et de l’hérédité, on en doit conclure que si ces causes expliquent la formation des espèces, elles expliquent aussi celle des instincts. Si une modification physique, en adaptant l’animal à un milieu nouveau, amène une déviation qui peut devenir fixe, parce qu’elle constitue un progrès sur les états antérieurs, il en sera de même pour les modifications mentales. Toute variation de l’instinct qui mettra l’animal en état de se défendre contre de nouveaux ennemis, de saisir quelque nouvelle proie, le rendra apte à survivre, dans des conditions plus compliquées.

Tant que les espèces ont été considérées comme fixes, la question de l’origine des instincts ne pouvait même être posée. C’est tout simple : l’espèce semblait avoir été mise au monde toute faite^ avec ses caractères physiques et moraux. Pour l’école transformiste, au contraire, les instincts actuels sont très-complexes, formés par l’accumulation lente du temps et de l’hérédité. 11 s’agit de les soumettre à un procédé minutieux d’analyse, de les défaire couche par couche, de déterminer par la comparaison, l’induction et l’analogie, ceux qui paraissent de formation plus récente, de descendre de là pas à pas vers des couches de plus en plus anciennes, et en procédant toujours ainsi du composé au simple, d’arriver à quelques manifestations mentales très-humbles, qui peuvent être considérées comme la source d’où tput est sorti.

Ainsi, au début, un minimum d’intelligence, un je ne sais quoi qui joue, dans la vie mentale, le rôle de la cellule dans la vie physiologique; puis des actions et réactions qui, par une répétition constante, se changent en habitudes et sont fixées par l’hérédité ; puis des variations qui se changent aussi en habitudes et sont fixées

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également par l’hérédité ; bref^ une somme d'habitudes héréditaires : telle est, d’après l’école transformiste, la genèse des instincts.

Darwin a développé cette thèse avec une science et une habileté consommées. Il s’est bravement attaqué aux instincts les plus compliqués, les plus merveilleux, les plus inexplicables : ceux de la fourmi et de l’abeille ; s’efforçant de faire voir comment ces phénomènes si singuliers ont pu sortir, par la sélection et l’hérédité, de quelques instincts très-simples.

Si nous prenons l’abeiile domestique, telle qu’elle existe maintenant, sans la comparer à aucun autre animal ; si nous, supposons que, dès l’origine, elle a construit ses cellules comme aujourd’hui, nous restons confondus d’étonnement et sans explication possible. Mais si, ayant recours au principe des transitions graduelles, nous cherchons à établir une série de degrés transitoires, « la nature nous révélera peut-être elle-même sa méthode de création. » Rapprochons donc l’abeille de la mélipone et du bourdon.

Les bourdons n’offrent que des instincts assez grossiers. Ils déposent leur miel dans de vieux cocons, en y ajoutant quelquefois de courts tubes de cire. D’autres fois, ils construisent des cellules isolées, d’une forme globuleuse irrégulière.

Entre les cellules parfaites de l’abeille domestique et la grossière simplicité des cellules du bourdon, on trouve, comme degré de perfection intermédiaire, les cellules delà mélipone domestique du Mexique. La mélipone ellemême est intermédiaire, par sa structure, entre l’abeille et le bourdon, mais plus voisine de celui-ci. Elle construit un rayon de cire presque régulier, coniposé de cellules

LES FAITS

cylindriques, dans lesquelles les larves éclosent, et de quelques grandes cellules, destinées à recevoir les provisions de miel. Ces dernières sont presque sphériques et situées à une assez grande distance les unes des autres. Or, le calcul montre que si la mélipone construisait ses sphères à égales distances, et si elle les faisait de la même grandeur, en les disposant symétriquement sur deux rangs, il en résulterait une structure aussi parfaite que celle du rayon de l’abeille domestique. « Nous pouvons conclure de là en toute sécurité, dit Darwin, que si les instincts actuels de la mélipone, qui n’ont rien de fort extraordinaire, étaient susceptibles de quelques légères modifications, cet insecte pourrait arriver peu à peu à construire des cellules, d’une perfection aussi merveilleuse que celles de notre abeille. »

La sélection naturelle n’agissant qu’en, accumulant les variations légères d’organisation, ou d’instinct, qui peuvent être avantageuses à l’individu, on peut se demander comment ce sont les variations successives et graduelles de l’instinct constructeur, plutôt que de tel autre, qui ont formé peu à peu le talent architectural de l’abeille domestique. Darwin répond : a L’abeille doit consommer une grande quantité de miel pour sécréter une faible quantité de cire ; et elle vit de son miel pendant l’hiver. Tout ce qui amènera une épargne de cire, amènera une épargne de miel et par suite sera utile à l’avenir de la ruche. » Ceci posé, si l’on suppose que des bourdons hivernent, ils auront besoin d’une grande quantité de miel : par suite, toute modification d’instinct qui les amènerait à construire leurs cellules assez près les unes des autres pour avoir une cloison mitoyenne, leur épargnerait un peu de cire, et leur serait avantageuse par conséquent. Il serait donc

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de plus en plus avantageux aux bourdons de construire leurs cellules de plus en plus régulières, de plus en plus rapprochées, comme celles delà mélipone. Toujours, pour la même raison, il serait avantageux à la mélipone de construire ses cellules encore plus rapprochées et plus régulières qu’aujourd’hui, et de se rapprocher ainsi peu à peu du rayon parfait de l’abeille domestique. « Ainsi on peut expliquer le plus merveilleux de tous les instincts connus, à l’aide de modifications successives, innombrables, mais légères, d’instincts plus imparfaits dont la sélection naturelle aurait profité ' . »

Darwin a essayé d’expliquer de même les instincts esclavagistes de certaines fourmis. On sait, par les observations célèbres de P. Huber, que les fourmis amazones volent les larves des fourmis noir-cendrées qui deviennent leurs esclaves. Incapables d’autre travail que la guerre, elles sont nourries, portées, soignées et même gouvernées par les noir-cendrées. En Angleterre, les fourmis sanguines ont aussi des esclaves ; elles les emploient aux travaux de la fourmilière, mais y travaillant elles-mêmes. Selon Darwin, cet instinct s’explique ainsi : A l’origine, les fourmis auront volé des œufs étrangers pour s’en nourrir, quelques-uns auront éclos, et les fourmis étrangères auront rendu dansla communauté des servicescomme travailleurs. De là, l’instinct d’aller capturer des œufs pour avoir des esclaves. Puis les maîtres, après avoir laissé à leurs esclaves une partie du travail, comme les fourmis anglaises, en seront venus à s’en déshabituer complètement, comme les fourmis suisses.

La théorie qui ramène les instincts à des habitudes

' Darwin, Origine des espèces, ch. vm, g 8,

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héréditaires, a été également soutenue en France, mais seulement par des naturalistes qui, ainsi que Darwin, se sont attachés surtout aux phénomènes physiologiques. Le seul auteur, à notre connaissance, qui Fait exposée sous sa forme psychologique, est M. Herbert Spencer. Il a essayé de démontrer, non pas comment ont dû se former tels instincts déterminés, ceux du coucou, de la fourmi, du castor, mais de trouver et de retracer, sous une forme générale,, le processus d’évolution qui a dû faire sortir les instincts complexes des instincts simples, par sélection et hérédité. Abordant la question d’origine première qui avait été écartée par Darwin, il a essayé de donner la genèse vraie et complète des instincts. Nous ne pouvons indiquer ici que les principaux traits de cette synthèse très-délicate.

D’abord, au point de vue spécial de Fauteur, qui est celui de l’unité de composition des phénomènes psychologiques, l’instinct représente un des premiers moments de l’évolution ascendante de l’esprit. M. H. Spencer ne voit, dans les facultés généralement admises, instinct, mémoire, raison, etc., qu’un moyen commode de grouper et de désigner les phénomènes, mais qui ne répond à aucune différence réelle, au fond, ces phénomènes forment série, et il n’y a que des transitions insensibles d’une classe à l’autre. Dans cette série ascendante, l’instinct occupe une place intermédiaire entre Faction réflexe et la mémoire ; Finstinct pouvant être considéré comme une sorte de mémoire organisée, et la mémoire comme une sorte d’instinct naissant.

L’instinct peut être défini : « Une action réflexe composée. » Il sort de Faction réflexe simple par des complications successives. Tandis que dans Faction réflexe

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simple, une seule impression est suivie d’une seule contraction ; tandis que dans les formes les plus développées de l’action réflexe, une simple impression est suivie d’une combinaison de contractions, dans celles que nous distinguons sous le nom d’instinct, une combinaison d’impressions est suivie d’une combinaison de contractions. Tel est le cas du gobe-mouche qu’on voit, aussitôt après sa sortie de l’œuf, attraper un insecte avec le bec. La question de la genèse de l’instinct se réduit donc à ceci : Comment de l’action réflexe simple peuvent sortir des actions réflexes de plus en plus composées?

Pour comprendre comment ce passage peut s’opérer par une accumulation d’expériences, prenons, dit M. Herbert Spencer, quelque animal aquatique d’ordre inférieur, muni d’yeux rudimentaires. Cette vision naissante n’étant guère qu’un toucher anticipé, l’animal ne pourra apprécier le passage des corps opaques dans l’eau, que quand ils seront très-près de ses yeux. Par suite, dans la plupart des cas, ces corps seront mis en contact avec son organisme, et produiront ainsi une sensation tactile qui sera suivie de contractions, effet nécessaire produit par un désordre mécanique dans l’activité vitale. Ainsi, chez les animaux de cette espèce, il y aura constamment cette succession : une impression visuelle, une impression tactile, une contraction. « Mais si des états psychiques qui se suivent constamment l’un l’autre, dans un certain ordre, se lient de plus en plus étroitement dans ce même ordre, de manière à devenir inséparables, il s’ensuit que si, dans l’expérience de toute une race d’organismes, une impression visuelle, une impression tactile et une contraction sont continuellement répétées sous cette form.e successive, les divers états nerveux

LES FAITS

seront si solidement liés, que le premier ne pourra se produire sans que les autres le suivent nécessairement. » Maintenant, si nous supposons dans l’animal une vision plus parfaite, il en résultera que les mêmes corps seront aperçus à une plus grande distance, et que les corps plus petits seront aperçus quand ils seront plus proches. Ici il n’y aura probablement plus de collision, ou elle sera très-légère, n’étant produite que par le petit objet qui est proche. Il n’y aura pas non plus de forte contraction, mais une tension partielle des musclés, comme celle de l’animal qui va saisir sa proie. Ainsi, une impression visuelle, une tension des muscles : le dernier état permet à l’animal soit de saisir un petit objet, s’il est proche, soit de rentrer dans sa coquille, soit de produire des mouvements convulsifs pour échapper à. un ennemi. ^

Allons plus loin. Supposons dans l’animal un développement encore plus complet de là vision et l’habitude de se mouvoir dans l’eau. Entre tous les corps qui passent autour de lui, ceux qui lui font d’ordinaire le plus d impression sont ceux qui viennent en face : d’abord il les voit, puis souvent les touche ; et ce contact amène souvent près de sa tête ou de ses organes tactiles quelques petits corps qui peuvent servir de nourriture. Rien de plus fréquent dans l’expérience de l’animal que la succession de ces trois états psychiques : excitation des nerfs de la rétine, excitation des nerfs des organes de préhension, excitation d’un ensemble spécial de muscles. Par leur répétition, dans des générations sans nombre, ils doivent se lier si bien que le premier appelle nécessairement les autres.

« Ici donc, nous voyons comment un instinct des plus simples, sous les conditions requises, s’établira par une

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accumulation d’expériences. Qu’on accorde que chez tous les animaux, comme chez nous, c’est une loi que plus fréquemment des états psychiques se produisent dans un certain ordre, plus est forte leur tendance à se lier dans cet ordre, jusqu’à ce qu’ enfin ils deviennent inséparables ; qu’on accorde que cette tendance est héritée quoique à un degré très-faible, de sorte que, si les expériences restent les mêmes, chaque génération successive lègue une tendance quelque peu augmentée, il en résulte que, dans les cas semblables à celui qui précédé, il doit s’établir une connexion automatique d’actions nerveuses correspondant aux relations externes perpétuellement expérimentées. Si, par suite d’un changement quelconque dans lè milieu environnant, les membres des individus sont fréquemment mis en contact avec une relation nouvelle ; si l’organisation de l’espèce est assez développée pour pouvoir être affeetée par les termes de cette nouvelle relation, dans une étroite succession, alors il se formera graduellement une relation interne, correspondant à cette nouvelle relation externe ; finalement elle deviendra organique .... Et ainsi de suite pour tous les degrés subséquents de développement. ‘ »

Il est clair d’ailleurs, comme le dit l’auteur, qu’il ne faut voir dans tout ce qui préeède qu’une esquisse probable du développement des instincts. Il sera toujours impossible d’expliquer les instinets actuels dans leurs variétés et leurs complications infinies. Les data sont inaccessibles, et fussent-ils accessibles, on ne pourrait les saisir d’une manière complète.

Maintenant, que faut-il penser de cette solution sur

< Herbert Spencer. Principes de psychologie, 2® édit., g§ 194-198.

LES FAITS

rorigine des instincts? Nous n’avons pas à la Juger ici ; ce serait hors de notre sujet, et surtout de notre compétence. Evidemment cette question est liée à celle de l’origine des espèces, et la science ne l’a pas encore tranchée. Y parviendra-t-elle? Si un Jour elle Justifie Darwin, il faudra bien admettre alors que tous les instincts sontacquis,quece qui est stable actuellement fut variable à l’origine ; que toute stabilité vient de l’hérédité qui conserve et accumule, et que dans la formation des instincts son rôle est souverain.

Séduisante de simplicité et de grandeur, l’hypothèse transformiste, sur le terrain des faits, n’est pas sans difficultés. Elle en explique beaucoup ; mais il y en a qui rembarrassent. Rappelons seulement l’objection tirée de l’existence des insectes neutres, qui ont leur structure propre, leurs instinéts particuliers, et qui cependant, étant stériles, ne peuvent propager leur race. Comment expliquer, dans cette hypothèse, la formation du merveilleux instinct des fourmis ouvrières? Comment, chez des neutres, a-t-il pu se former par sélection et hérédité? Darwin a risqué de très-ingénieux essais d’explication, tout ên avouant que ces faits lui ont paru d’abord insurmontables, au point de renverser sa théorie. Dans l’état de la science, il est impossible de dire si tel instinct actuel est le résultat d’une habitude héréditaire ou un fait primitif, naturel, irréductible. Il n’y a aucun signe qui nous permette de les distinguer.

Pour nous en tenir à ce qui nous concerne, nous ferons remarquer que l’expression consacrée: « l’instinct est une habitude héréditaire, » est vague et incomplète au point d’être inexacte. L’habitude, en effet, est une disposition acquise par la continuité des mêmes actes: elle suppose

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donc nécessairement un acte ou état primitif dont elle est la répétition. Je n’ai l’habitude de peindre, d’écrire, de calculer, que parce qu’à l’origine j’ait peint, écrite calculé avec beaucoup de peine et de lenteur, et par un effet spécial de ma volonté. Si l’instinct est une habitude, il est donc l’habitude de quelque chose. îl suppose un état primitif antérieur à l’état habituel. Qu’est ce que cet état? Évidemment c’èst l’un des modes les plus humbles de l’activité mentale, c’est ce minimum d’intelligence dont nous parlions plus haut (en comprenant dans l’intelligence la sensibilité et la volition, qui sont confondues et à l’état d’enveloppement dans l’instinct). Nous voici donc ramenés par un détour à notre solution sur la nature des instincts ; car il faut y prendre garde : si l’intelligence n’est pas déjà en germe dans l’acte psychologique le plus humble, toutes les transformations et évolutions possibles ne l’y feront pas entrer : ou bien on sera dupe d’une illusion continuelle, d’un escamotage sans fin, qui consistera à croire qu’on peut tirer d’une chose ce qu’on n’y a pas mis. Si l’on en reconnaît un peu à l’origine, on pourra bien expliquer que plus tard il y en ait beaucoup. La graine peut bien devenir arbre ; mais il n’y aura pas d’arbre sans graine. Il est donc strictement nécessaire de qualifier cette habitude héréditaire d’où naissent les instincts, en disant que c’est une habitude mentale.

En résumé, dans l’hypothèse qui considère les instincts comme fixes, ou ne variant que dans de faibles limites, l’hérédité est simplement ^

Dans l’hypothèse transformiste, l’hérédité est réellement créatrice, puisque sans elle nulle modification acquise ne pouvant se transmettre, la formation des instincts proprement dits, meme peu compliqués, serait impossible.

50 LES FÀiTS.

L’une et l’autre hypothèse s’accommodent également bien avec notre solution sur la nature de l’instinct. Qu il soit le minimum de l’intelligence, développé par une évolution graduelle ou une forme inférieure de l intelligence, invariable, à jamais fixée et déterminée par les organes, il n’importe. Et l’on peut dire, à notre point de vue, que puisque l’hérédité des instincts est constatée, celle de l’intelligence est déjà établie partiellement et par avance. Mais nous l’étudierons ailleurs de plus près.

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