‹ L'héréditéChapitre 32 sur 56 · SECTION II · texte numérisé non relu

SECTION II

DE l’atavisme.

Toutes les fois que Tenfant, au lieu de ressembler à ses parents immédiats, ressemble à l’un de ses grands parents ou à quelque ancêtre encore plus reculé, ou à quelque membre éloigné d’une branche collatérale de la famille — ce qui doit être attribué à ce que ses membres descendent d’un ancêtre commun à tous, — on dit que c’est un fait ài’ atavisme. Le D’’ Lucas l’appelle hérédité en retour. Les expressions anglaises de réversion^ ou thromng-hackj les termes les plus ingénieux des Allemands, coup en arrière (Ruckschlag) et, pas en arrière {Ruckschritt) , traduisent sous des formes diverses la même idée.

Ce fait était connu de l’antiquité : Aristote^ Galien, Pline en parlent. Plutarque raconte qu’une femme grecque ayant mis au Jour un enfant noir^ et étant appelée ën Justice pour adultère, il se trouva qu’elle était en la quatrième ligne descendue d’un Éthiopien. Montaigne S’èn émerveille : « Quel monstre est-ce que cette goutte de semence de quoy nous sommes produits, porte en sôy les impressions non de la femme corporelle seulement, mais des pensements et inclinations de nos pères? Cette goutte d’eau, où loge-t-elle ce nombre infiny déformés? et comme porte-t-elle ses ressemblances d’un progrez si téméraire et si desréglé que rarrière-petit-fils respondra à son bisaïeul, le nepveu à l’oncle .»

On a déjà trouvé dans îâ première partie de ce travail un grand nombre de cas d’atavisme ; il suffira de s’en

tenir ici à quelques faits curieux, propres à nous faire saisir la marche de l’hérédité.

Le phénomène du retour est très-fréquent dans les races végétales et animales. Le docteur Broca en donne un curieux exemple, résultant d’expériences instituées par lui pour étudier la formation des races par sélection méthodique. Il a pris de la graine de hluets recueillie au hasard dans un champ, et l’a semée. Elle a produit des hluets bleus et des hluets rouges. En semant la graine des hluets rouges seulement, il a obtenu une centaine de fleurs dont les deux tiers bleus, le reste variant du violet au rose. Si l’on sème de nouveau les roses, on recueille peu de bleus, beaucoup de rouges, de roses et même de blancs. On arriverait ainsi à créer une race blanche, mais à force de lutter contre les phénomènes de retour, qui ramènent obstinément le type primitif ' .

Gironde Buzareingues a raconté longuement l’histoire d’une famille de chiens croisés de braque et d’épagneul ; la voici en quelques mots. A la première génération le produit est un épagneul; croisé avec un braque pur, il en résulte un métis mâle qui a tous les caractères extérieurs du braque ; mais si on le marie avec une femelle de braque pur, on obtient des épagneuls, et, si on le marie avec un épagneul, on obtient des braques présentant les caractères des braques purs. C’est donc par des phénomènes d’hérédité alternante et d’atavisme, que se révèle tour à tour et d’une génération à l’autre la nature mixte du métis.

Des faits de même nature se rencontrent dans beaucoup d’autres races domestiques. P. Lucas rapporte qu’une ju-

* Bulletins de la Société d'anthropologie, 2® série, t. IV. On trouvera beaucoup de faits de retour chez les végétaux et les animaux cités dans Darwin. Variation, etc., ch. XI».

DES LOIS DE l’hérédité.

ment métisse d’arabene trahissait en aucune façon sa noble origine : croisée avec un cheval de race inférieure, elle a donné un produit remarquable par sa ressemblance avec ses ancêtres maternels. Souvent, c’est le contraire qui a lieu, et dans des races améliorées par le croisement, les éleveurs voient souvent reparaître, après une assez longue période, des échantillons du type inférieur. Chez le ver à soie l’atavisme se présente après plus de cent générations.

Chez l’homme, c’est un fait vulgaire que certaines af-^ fections, telles que le rhumatisme et surtout la goutte, vont du grand-père au petit-fils. Dans les galeries de portraits des anciennes familles, et dans les bronzes monumentaux des églises voisines, on voit souvent des types de figures qui se répètent encore de temps en temps dans les membres de ces familles ^ .

Il est fréquent de rencontrer chez les enfants le nez ou la bouche du père ou de la mère. Le nez est peutêtre, de tous les traits du visage, celui que l’hérédité conserve le mieux. Le nez des Bourbons est célèbre. P. Lueas raconte qu’au commencement de ce siècle, en Angleterre, le docteur Gregory, en visite dans un château chez une dame de grande famille, fut frappé de la ressemblance du nez de la châtelaine avec celui du grand chancelier d’Ecosse, sous Charles TL Aussi ne fut-il pas étonné d’apprendre que cette dame était une arrière-petite-fille de ce personnage mort, il y avait deux siècles. Ce n’est pas tout. En se promenant aux environs du château et dans le village, le docteur Gregory remarqua le même nez chez plusieurs paysans ; et il sut de l’intendant que ceuxlà descendaient aussi, mais par la main gauche, du grand chancelier. Au reste, le retour des mêmes traits est un fait

< Herbert Spencer. Principles ofBiology, § 83.

LES LOIS

si fréquent qu’il est devenu une croyance populaire. Ch, Dickens en a tiré parti dans son livre intitulé : Japhet àla recherche d'un père,

<( J’emprunte, dit M. Quatrefâges au docteur Parsons un cas doublement intéressant^ en ce qu’il a été officiellement constaté et en ce qu’il montre une disposition héréditaire fort étrange, dans l’union de deux noirs :

« Deux esclaves noirs, dans une même habitation située dans la Virginie, se marient. La femme^met au monde une fille entièrement blanche. En voyant la couleur de son enfant, elle fut saisie de terreur, et tout en déclarant qu’elle n’avait jamais eu de relations avec un blanc, elle s’efforça de cacher sa fille, en faisant éteindre la lumière pour que le père ne la pût voir. Celui-ci arriva bientôt, sè plaignit de cette obscurité inusitée et demanda à voir son enfant. Les terreurs de la mère s’en accrurent, quand elle vit son mari approcher la lumière; mais dès qu’il put voir sa fille, il parut enchanté... Peu de jours après, il lui dit : et Vous avekeu peur de moi, parce que mon enfant était blanc, mais je l’aime bien davantage pour cela. Mob propre père était blanc, bien que mon grand-^père et ma grand’mère fussent aussi noirs que vous et moi. Quoique nous venions d’un pays où l’on n’a jamais vu de peuple blanc, il y a toujours eu un enfant blanc dans toutes les familles qui se sont alliées à nous.» —Cette fille, à Page de quinze ans, fut vendue à l’amiral Ward et conduite à Londres pour être montrée à la Société royale des sciences.

ce II paraît que des phénomènes de cette nature se sont produits même en Afrique, et M. l’amiral Fleuriot Delangle m’en citait dernièrement un analogue. »

. Unité de l’espèce humaine.

DES LOIS DE l’hérédité. 235

L’hérédité en retour, dans l’aliénation, est, comme nous l’avons vu, bien çonstatée, 11 n’est pas rare de voir des personnes issues d’aïeux aliénés, vivre Jusqu’à trente ou quarante ans en faisant preuve de prudence et de raisoh et être alors atteintes de folie sans cause visible. Gintrac raconte qu’un homme qui avait été atteint de folie, eut des fils de talent qui remplirent avec distinction des emplois publics. Ceux-ci eurent des enfants qui montrèrent d’abord un Jugement droit; mais à vingt ans, ils donnèrent des signes d’aliénation. Tous les aliénistes ont rapporté des faits de ce genre.

Quant à l’hérédité en retour du talent, du caractère, des aptitudes, des passions, elle est aussi fréquente que celle qui est purement organique. Nous en donnons dans le tableau suivant quelques exemples, qui ont été exposés en detail dans la première partie.

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