SECTION IV
DE l’hérédité d’iNFLüÉNQE. ^
Nous avouerons franchement être sceptique sur celleci au point de vue psychologiqué, surtout en cè qui concerne l’homme. Gette forme de l’hérédité consiste dans l’influence qu’un premier conjoint aurait sur les enfants qui naissent d’un mariage postérieur.
Le fait paraît complètement extraordinaire. L’atavisme, en effet, iiîalgré ce qu’il offre d’étrange au premier abord, trouve son explication dans la communauté de sang et d’origine ; si le père et la mère restent étrangers en apparence à la nature de leur enfant; s’ils sont de simples conducteurs de quelque qualité ou de quelque trait des aïeux, du moins entre les ascendants et les descendants, il y aune chaîne continue qui explique la transmission. Ici rien de semblable. L’enfant tient d’un être qui n’a rien de commun avec lui, que d’avoir été uni à sa mère antérieurement.
DES LOIS DE l’hérédité. . 241
Cependant il y a chez les animaux inférieurs et même supérieurs des faits qui prouvent que l’hérédité d’influence est fréquente.
Rappelons d’abord lès observations célèbres de Bonnet sur les pucerons. Il saisit un petit, dès sa naissance, l’isola complètement et le vit, dans cet état de virginité incontestable, donner naissance en vingt et un jours à 95 petits. Les pucerons ainsi enfantés peuvent en produire d’autres. Bonnet en séquestra un et il en obtint sans le secours d’aucun mâle cinq générations successives. Un puceron de la cinquième génération, placé dans les mêmes conditions, en produisit d’autres; et Bonnet vit cette fécondité se prolonger au delà de la dixième génération. Cette viviparité cesse à l’automne, époque où les pucerons mâles commencent à se montrer; alors les pucerons deviennent ovipares.
Nous avons là un exemple curieux de l’influence du mâle sur touteune suite de générations, fécondée, comme on le voit, d’un seul coup. De faits de même nature se rencontrent chez certaines chenilles et dans certaines espèces de mollusques.
Chez les animaux supérieurs, il est plus facile encore d’étudier l’hérédité d’influence. Burdach ^ en donne les exemples suivants.
Lorsqu’une jument s’est accouplée avec un âne, et a mis au monde un mulet, si plus tard elle est fécondée par un étalon, le cheval qu’elle met bas cette fois a quelques traits de ressemblance avec l’âne.
Une jument anglaise qui en 1815 s’accoupla une seule fois avec un couagga, âne moucheté d’Afrique, produisit
* Burdach. Traité de physiologie, II, 243.
M2 , LES LOIS
ainsi un mulet marqué de taches; elle ne revit plus ce mâle. Fécondée en 1817, 1818 et 1823 par trois étalons arabes, elle mit au monde trois poulains, bruns tachetés comme le couagga.
Une truie qui avait eu d’un sanglier des petits, chez lesquels dominait la couleur brune du père, s’accoupla longtemps après la mort de celui-ci avec des verrats domestiques : parmi les petits de la seconde et de la troisième portée, il s’en trouva plusieurs ayant des taches de la même couleur que celles du sanglier.
Quand une chienne a été fécondée une première fois par un chien de race étrangère, toutes les fois qu’elle met bas ensuite, chacune de ces portées offre un petit appartenant à cette race étrangère, quoique elle n’ait été couverte depuis que par des mâles de la sienne.
(( De même dans l’espèce humaine, dit ce physiologiste, nous voyons quelquefois les enfants d’un second lit ressembler au premier époux, mort depuis longtemps, et avoir plus de rapport avec lui, même au moral , qu’avec leur véritable père. »
Il se contente d’ailleurs de cette affirmation, sans en citer aucun exemple. P. Lucasfait de même. Il se borne à remarquer judicieusement que le fait d’enfants adultérins ressemblant à leur père putatif n’est guère probant, vu que le père putatif' peut très-bien aussi être le père véritable ; et que ce serait dans le seul cas de mort, ou d’absence prolongé du mari, que le fait serait concluant. Je trouve dans Michelet, et je donne sous toute réserve, une assertion qui, si on l’accepte, serait un cas d’hérédité d’influence au point de vue psychologique — le seul d’ailleurs que je connaisse. « Madame de Montespan, ditil, avait déjà eu un fils de M. de Montespan. Le
BES LOIS DE l’hÉRIîDITÉ.
premier enfant du roi , le duc du Maine, ne rappela que le mari. Il en eut l’esprit gascon, la bouffonnerie. On l’aurait cru de ce côté petit-lils du bouffon Zamet »
Cette question de l’hérédité d’influence ayant été amenée par la discussion devant la société d’anthropologie, la solution sceptique a prévalu. Tout en reconnaissant qu’un grand nombre d’exemples prouvent que le cas est fréquent chez les animaux, on a exprimé des doutes sur ce point : qu’une veuve puisse avoir des enfants ressemblant à son premier mari
Tenons-nous en donc à ce qui vient d’être dit, et sans nier un fait qui n’a rien d’impossible et qui ne serait peut-être pas inexplicable, nous pouvons le considérer comme si rare, si difficile à constater psychologiquement, qu’il est inutile d’y insister dans une étude sur l’hérédité mentale.
Essayons maintenant d’embrasser d’un coup d’œil d’ensemble tout ce qui vient d’être dit sur l’hérédité, et de bien saisir ce qui en ressort. , ,
Nous avons d’abord ramené les faits à quelques formules empiriques qui les comprennent tous : l’hérédité directe croisée, l’hérédité directe sans croisement, l’hérédité en retour, l’hérédité collatérale. Elles sont là devant nouscomme autant de fragments d’une loi unique, que nous pressentons sans la connaître. Ce qu’il faudrait trouver maintenant, c’est cette loi. Remarquons bien qu’il ne s’agit pas ici de rechercher la loi théorique et idéale de l’hérédité : nous l’avons déjà donnée. Il ne s’agit que d’une
< Histoire de France, tome Xiïî.
2 Bulletins de là Soc. d’anthrop. 1. 1, p. 291.
loi empirique, d’une formule plus générale qui embrasse toutes les autres et les explique. Si nous parvenons a saisir les liens qui unissent entre elles ces diverses formules, ce travail de simplification nous permettra de mieux cornprendre la nature de 1 hérédité.
Commençons par remarquer que les formules empiriques énumérées plus haut peuvent subir une première simplification et se ramener à deux cas principaux : l'hérédité immédiate et l’hérédité médiate. Quand nous voyons un enfant ressembler à son père ou à sa mere, le fait nous paraît tout simple, soit parce qu’il est frequent, soit parce que nous trouvons très-naturel que le seinblable produise le semblable. Mais quand nous voyonslarrière-petit-fils ressembler i son bisaïeul ou le petit-neveu à songrand-oncle, et entre eux aucun intermediaire qui explique la ressemblance, ce cas d’hérédité nous parait si bizarre, que beaucoup l’ont rejeté. Ce- serait donc un grand point, si nous parvenions à montrer que cette hérédité médiate rentre dans l’autre. Pour cela, il nous faut
faire un petit détour. ^
Tous les naturalistes sont d’aecord pour reconnaître qu’aucune étude n’a été plus féconde pour eux^ que celle de l’anatomie et de la physiologie comparées, que la connaissance dés organismes rudimentaires leur a fait mieux comprendre les organes et les fonctions, que ces résultats ont été remarquables surtout en ce qui concerne la génération. L’étude des formes inférieures de cette fonction a singulièrement élargi la manière de la concevoir et meme complètement modifié les idées des savants sur ce sujet. Entre ces découvertes, celle des générations alternantes, plus qu’aucune autre, nous paraît propre à éclaircir la question qui nous occupe.
DES LOIS DE l’hérédité. 245
En 1S18, les études de Chamisso sur certains mollusques appelés hiphores ou salpas 1 amenèrent a découvrir que ces animaux sont tour à tour libres et agrégés.
A la première génération, on trouve les biphores chaînes produits par gemmation, à la deuxième, les biphores solitaires produits par des spores ; à la troisième, on retrouve les bipbores chaînes; en sorte que le fils ne ressemble jamais à son père et ressemble toujours à son grandpère.
1'® génération Salpas agrégés grand père
■ 2® — Salpas libre Sis.
,3e ' Salpas abrégés père.
Les travaux de Saars, Steenstrup, Owen, Van Beneden, montrèrent que chez certains animaux, le cycle ne se borne pas à trois générations, qu’il est souvent plus étendu ; et que la ressemblance, au lieu d’aller de l’aïeul au petit-fils, ne vaque du bisaïeul à l’arrière-petit-fils. Chez les espèces qui se propagent par génération alternante, voici d ordinaire comment la chose se passe. Un œuf produit unœtre simple — celui-ci se propage par bourgeon ; — les etres ainsi produits ne ressemblent ni à leurs parents ni à leur progéniture, — puis le type primitif reparaît et avec lui les attributs des deux sexes et la propagation par œuf. Ainsi, chez la méduse, entre deux types parfaits, on en
compte trois, comme le montre ce tableau.
génération Méduse.
2® Larve ciliée
3e Polype.
4e Strobila.
5c. . Méduse.
Ce n’est plus ici comme dans les métamorphoses un même individu qui passe de l’état de larve à l’état de
bisaïeul.
aïeul
père. fils.
arrière-petit-fiis.
246 LES LOIS
nymphe, puis d’insecte parfait : ce Boni plusieurs individus totalement différents les uns des autres.
La conclusion à tirer de ces faits, c’est qu’on entend ordinairement l’hérédité d’une maniéré trop étroite, en ne la comprenant que sous sa forme immédiate, d’ une génération à la suivante. Nous voyons qu’elle peut embrasser un cycle bien autrement large. Sans doute, ces phénomènes ne se rencontrent que dans les espèces inférieures, il ny a aucun exemple de génération alternante chez les vertébrés ; mais ils nous montrent combien l’hérédité est solide, tenace, et pour ainsi dire imprescriptible. En même temps, ils nous font rnieux comprendre l’atavisme. 11 n y a certainement pas identité entre les deux faits, et l’on ne veut aucunement prétendre que l’atavisme soit une forme de là génération alternante ; cependant l’esprit saisit facilement entre eux une analogie. L’hérédité en retour lui paraît moins surprenante chez l’homme, quand il la rapproche de ces cycles réglés, et il comprend mieux à la vue de ces faits indiscutables combien est grande la puissance de l’hérédité,
A une époque où les générations alternantes n’étaient pas encore connues, Burdaeh et Giron de Buzareingues avaient été conduits par leurs recherches, à admettre que les ressemblances sont plus grandes du grand-père au petit-fils et de la grand’mère à la petite-fille que du père au fils ou de la mère à la fille ; c’est ce qu’ils ont figuré dans ce tableau, (Burdaeh, Physiologie, II, 269.)
i" Génération.
, 2' Génération.
3® Génération.
LIGNE l'ATERSELLE.
Grand-père, grand’mère.
pere.
fille.
ligne maternelle.
Grand-père, grand’ mère.
DES LOIS DE l’hérédité. ' 247
Si l’on rapproche ce tableau de celui qui a été donné plus haut pour les salpas, il est impossible de n’être pas frappé de la ressemblance. ;
Cependant il reste encore une difficulté. Dans les cas d’hérédité en retour, quand le petit-fils ressemble au grand-père, le petit-neveu au grand-oncle et que les intermédiaires sont totalement dissemblables, comment expliquer cette ressemblance? Comment dire surtout, ainsi que nous l’avons fait, que ces cas se ramènent à l’hérédité immédiate? Pour répondre à cette question, il n’y a que deux hypothèses à faire ; ou bien admettre que ces ressemblances sont fortuites, ou bien admettre qu’elles ont été conservées à l’état latent, Adcas les générations intermédiaires, et que par suite l’hérédité médiate, en apparence, est immédiate en réalité. La première hypothèse est inacceptable; il faut donc s’en tenir à la seconde. Ceci nous conduit à rechercher ce qu’il faut entendre par « caractères latents. »
L’un des meilleurs exemples qu’on en puisse donner, dit Darwin S ce sont les caractères sexuels secondaires. Dans - chaque femelle, tous les caractères secondaires mâles, et dans chaque male tous les caractères secondaires femelles existent à l’état latent, prêts à se manifester dans certaines conditions. On sait qu’un grand nombre de femelles d’oiseaux revêtent partiellement les caractères secondaires mâles de leur espèce, après rablation des ovaires ou lorsqu’elles Vieillissent. Watterton rapporte le cas curieux d’une poule qui, après avoir cessé de pondre, prit le plumage, la voix, les ergots et le naturel belliqueux du coq et se montrait toute prête à combattre l’adversaire qu’on lui montrait. Tous les caractères, y
' Pour l’étude des caractères latents, V. Darwin, Variation, II, p. 54-59.
compris l’instinct du combat, étaient donc restés assoupis chez cette poule, tant que ses ovaires avaient rempli leurs fonctions. On voit des faits analogues dans l’espèce humaine ; nous en parlerons ailleurs.
On sait d’autre part que, chez les animaux males, les caractères sexuels secondaires disparaissent plus ou moins à la suite delà castration, comme cela se voit en particulier chez le chapon.
Ainsi, les caractères de chaque sexe demeurent à l’état latent chez le sexe opposé, prêts à se développer dans certaines circonstances particulières. Cela nous explique <( comment une vache bonne laitière peut transmettre par Sa progéniture mâle Ses bonnes qualités aux générations futures ; nous devons croire que cés qualités sont présentes, mais à l’état latent, chez les mâles de chaque génération. 11 en est de même du coq de combat qui transmet à sa progéniture mâle, par la femelle, sa vigueur et sa supériorité de courage. »
Ces divers faits, comme le dit Darwin, nous obligent â admettre que certains caractères, aptitudes et instincts, peuvent demeurer à l’état latent dans un individu et même dans une série d’individus, sans qu’il nous soit possible de découvrir aucune trace de leur présence ; et dans cette hypothèse, la transmission d’un caractère du grand-père à son petit-fils, avec omission apparente dans le parent intermédiaire du sexe opposéy devient très-simple.
Nous rapprocherons de ce qui vient d’être dit sur les caractères latents, une forme de l’hérédité dont nous n’avons pas encore spécialement parlé : c’est Vhérédité aux époques correspondantes; elle nous paraît s’expliquer aussi par l’hypothèse des caractères latents, contenus dans l’individu à l’état de germes, mais qui ne se produisent au
des lois de l’hérédité. ■ 249
jour que dans des conditions déterminées, à un moment précis de son développement ; et ce moment précis correspond à un même moment chez les ascendants. Les maladies héréditaires fournissent un excellent exemple de l’hérédité aux époques correspondantes. Ainsi, la chorée apparaissant d’ordinaire dans l’enfance, la phthisie dans râge moyen, la goutte dans la vieillesse, sont naturellement héréditaires aux mêm.es époques.
La cécité fournit des exemples encore plus frappants. Dans une famille, elle fut héréditaire pendant trois -générations, et 3T enfants et petits-enfants devinrent tous aveugles entre dix-sept et dix-huit a,ns» Dans un autre cas, un père et ses quatre enfants furent atteints de cécité à vingt et un ans. De même pour la surdité : deux frères, leur père et leur grand-père paternel devinrent tous sourds à l’âge de quarante ans L Esquirol donne quelques exemples d’aliénation mentale qui s’est déclarée au même âge dans diverses générations, entre autres celui d un grand-père, d’un père et d’un fils, qui se suicidèrent aux environs de leur cinquantième année ; et celui d’une famille entière dont tous les membres furent atteints de folie à quarante ans.
Tous les faits de cette nature, et ils sont nombreux, constituent un apport considérable en faveur de l hypothèse des caractères latents, et celle-ci aide beaucoup^ à entreprendre les bizarreries apparentes de l’hérédité , comme nous pouvons le montrer m.aintenant , en passant en revue tous les cas énumérés.
Le cas où l’ enfant tient également de son père et de sa
• D' Sedgwick. Britishand Foreign. Med. chir. Rewiew, 1861, p. 485. Sur cette forme de rhérédité, V. Lucas. If, 739, et -Darwin, Variation, !1, 8D.
21 50 LES LOIS-
mère n’a nul besoin d’explication, étant la loi idéale réalisée
dans la mesure possible.
Quand l’enfant ressemble à l’un de ses deux parents à l’exclusion de l’autre, l’exclusion n’est qu’apparenté. Le parent dont l’influence paraît anéantie peut reparaître à la suivante génération ou plus tard.
On remarquera aussi que la question débattue plus haut : « si l’hérédité est plus fréquente entre les sexesde même nom qu’entre les sexes de nom contraire, » perd beaucoup de ^on importance, quand on considère l’hérédité comme un cycle. Quand on voit le père reparaître dans sa fille et finalement dans son petit-fils, la mère dans son fils et finalement dans sa petite-fille, on croit volontiers qu’à la longue chaque sexe reprend ses droits, quand il ne les a pas pris tout d’abord.
Enfin l’hypothèse des caractères latents donne une explication plausible et simple de tous les phénomènes de
retour, en ligne directe ou en ligne collatérale.
Il est clair d’ailleurs que ces formules ne peuvent aspirer à donner une explication complète d’un fait aussi fuyant et aussi complexe que la transmission héréditaire. Nous n’avions qu’un but : montrer qu’on la conçoit d’une façon étroite quand on la restreint à deux générations, et que les faits paraissent moins étranges, dès qü’on les embrasse dans leur totalité. Nous voulions' mettre aussi dans tout son Jour le caractère merveilleusement tenace de l’hérédité. Sa loi c’est ^transmission absolue, et contre tous les obstacles qui tendent à l’affaiblir ou à l’anéantir, elle lutte sans trêve ni relâche, perdant sur la route beaucoup de forcés, s’éparpillant pour ainsi dire Jusqu’à faire croire qu’elle n’est plus. Et pourtant, quand nous voyons les mêmes caractères reparaître quelquefois après cent
DES LOIS DE l’hérédité.
générations, rien n’est plus propre à faire réfléchir. On peut dire que l’hérédité Yérifie à sa manière l’axiome : Rien ne se perd. Avec son caractère de solidité invincible, de persistance obstinée, elle nous apparaît comme un de ces nombreux liens inflexibles, par lesquelles la toutepuissante Nature nous emprisonne dans la nécessité.
Il nous reste maintenant à voir comment on a essayé de soumettre les faits d’hérédité au contrôle du nombre.