‹ L'héréditéChapitre 43 sur 56 · LES LOIS · texte numérisé non relu

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l’état actuel de conscience, la disproportion entre les causes et les effets dépasse toute limite assignable. L’afflux au cerveau d’un peu de sang alcoolisé, les vapeurs de l’opium ou du haschisch, peuvent produire dans la machine mentale les plus étonnants résultats. Quelques gouttes de belladone, de jusquiame, amènent d’effrayantes visions. Un peu de pus accumulé dans le cerveau, une lésion si légère que le microscope la découvre à peine, engendrent ces désorganisations mentales qu’on appelle délire, folie, monomanie. Bref, on peut poser, à titre de vérité générale et solidement appuyée sur l’expérience, que plus un mécanisme est compliqué^ et plus les effets que les causes accidentelles y produisent sont en disproportion avec ces causes.

: L’étude des anomalies et la production artificielle des monstruosités, nous fournissent des preuves convaincantes en faveur de cette vérité. LestravauxdeGeoffroy-Saint-Hilaire et ceux de Dareste, ont montré qu’il est possible de produire des monstres à volonté, et que ces déviations du type sont amenées par des causes très-légères. Les œufs de poule, dressés sur la pointe ou dérangés d’une manière quelconque, donnent des poulets monstrueux. Le même fait se produit quand les œufs sont secoués, perforés, recouverts partiellement d’un vernis. Isidore Geoffroy-Saint-Hi- 1 aire constate que les femmes des classes pauvres, obligées de se livrer, lors même qu’elles sont enceintes, à de pénibles travaux, et les femmes non mariées, forcées de dissimuler leur grossesse, donnent, beaucoup plus souvent que les autres, naissance à des monstres. « Certaines monstruosités, dit-il, sont souvent causées par des lésions survenues à l’embryon, dans l’utérus ou dans l’œuf. Toutefois, il semble que les monstruosités complexes soient

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plus fréquemment déterminées à une période tardive qu’au commencement de la vie embryonnaire. Cela peut provenir en partie de ce qu’un point qui a été endommagé à l’origine du phénomène, affecte ensuite par sa croissance anomale les autres points de l’organisation ayant à se développer ultérieurement. » Son Histoire des anomalies, à laquelle nous renvoyons le lecteur, est pleine de faits curieux, bien propres à faire réfléchir. On verra qu’il suffit des causes insignifiantes pour amener, soit une fusion des parties homologues, soit des inégalités de développement, des arrêts « qui font que les êtres anomaux sont à quelques égards des embryons permanents, chez qui la nature s’est arrêtée en chemin. » Est- il possible, quand on connaît ces faits, de s en tenir à des explications vaines, qui n’ont pour elles qu’une apparence de simplicité, comme « tel effet, telle cause, il doit y avoir dans la cause au moins autant qu il y a dans l’effet?» Ces explications ne sont bonnes que pour des cas très-simples, tout au plus pour les cas compliques, quand ils sont d’un ordre purement mécanique. Suivant une remarque profonde de Stuart-Mill, toutes les fois qu’un effet est le résultat de plusieurs causes (et rien n est plus fréquent dans la nature) , il peut se présenter deux cas : tantôt l’effet est produit par des lois mécaniques, tantôt par des lois chimiques. Dans le cas des lois mécaniques, chaque cause se retrouve dans 1 effet complexe, absolument comme si elle avait agi seule : 1 effet des causes concourantes est précisément la somme des effets séparés de chacune. Au contraire, la combinaison chimique de deux substances en produit une troisième dont les propriétés sont complètement differentes de chacune des deux autres, soit séparément, soit prises ensemble :

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ainsi la connaissance des propriétés du soufre et de l’oxygène ne peut pas nous dispenser d’étudier celles de Facide sulfurique Or, les lois psychologiques sont analogues, tantôt aux lois mécaniques, tantôt aux lois chimiques. Il est même probable que le plus grand nombre appartient à l’espèce chimique. Dès lors, il est impossible d’aller par déduction des causes aux effets. Il n’y a ici que l’expérience qui puisse nous instruire. Il est assez curieux de noter qu’avant les découvertes de la chimie moderne, l’idée d’une dissemblance totale entre les effets et les causes, et, ce qui est plus frappant, entre le composé et ses composants, semble avoir été étrangère à la science, à part peut -être les rêveries des alchimistes sur la transmutation des métaux. On eût certes beaucoup surpris les savants de l’époque, en leur disant : Yoici l’oxygène, qui est un gaz sans couleur et sans odeur, combustible, agent actif de toute combustion^ et voici l’hydrogène, un autre gaz fort différent. Si vous les combinez en proportion définie, il en sortira un liquide qui pourra être aussi bien l’eau que vous buvez, que le nuage où se dessine l’arc-en-ciel. — La chimie de la vie, en nous montrant comment la matière inorganique se transforme en végétal , le végétal en animal , comment chez l’animal la matière organisée retourne par la mort au monde inorganique^ pour recommencer ce mouvement circulaire, nous a révélé des métamorphoses bien plus étonnantes que celles dont nous cherchons ici l’explication.

Tenons donc pour certain que dans le domaine de la vie (et il renferme la pensée), il y a souvent entre la cause

Stuart Mill. Logique, liv. VI, IT, et livre III, vi.

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et l’effet une disproportion que le raisonnement ne peut prévoir, que l’expérience seule donne, et que c’est une assertion toute gratuite de dire : Il y a trop de différence entre tel fait et tel autre, entre la simplicité de l’un et la complexité de l’autre, pour que l’un soit la cause et l’autre l’effet.

Ce serait ici le lieu de rappeler la fameuse théorie sur les rapports du génie avec la folie et l’idiotie (Moreau de Tours, Lélut). Nous y trouverions de nombreux arguments en faveur de notre thèse, sur la disproportion des effets et des causes dans Tordre physique. Sans insister sur ce point, nous avouerons que la plupart des critiques qu’on a adressées à cette doctrine, ne nous ont pas semblé bien concluantes. Si les auteurs avaient soutenu l’identité de la folie et du génie, quant aux faits qui les traduisent (par exemple, que les élucubrations d’un fou valent les travaux de Newton ou de Gœthe), l’assertion eût été si prodigieuse, qu’il n’eût fallu y voir qu’un jeu d’esprit. Mais qu’ont-ils soutenu? Que les causes secondes, que les conditions organiques du génie et de la folie paraissent presque identiques, de telle façon qu’une certaine organisation nerveuse n’a dû qu’à des circonstances accessoires de produire de grandes créations artistiques ou scientifiques, plutôt que de se perdre dans les rêves d’un aliéné.

Evidemment, pour conclure sur ce point, il faudrait un grand nombre de faits constatés, bien interprétés, bien vérifiés. Mais on n’a guère fait valoir contre cette thèse que des raisons de sentiment qui pourraient bien n’être que des préjugés, et il est probable que si nous savions de science claire et certaine à quelle «condition le génie se produit, nous en serions bien surpris.

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A notre avis, ce (|ui a soulevé le plus d’hostilités contre cette doctrine, c’est ce matérialisme inconscient qui fait que nous attachons tant d’importance aux conditions organiques des phénomènes. Mais quand bien meme, au point de vue de l’expérience physiologique, il n’y aurait entre les causes de la folie et celles du génie que des différences insignifiantes, au point de vun de 1 expérience psychologique et sociale, y en aurait-il moins entre les deux, une différence du tout au tout? L’analogie des causes ne changerait rien à l’énorme différence des effets. Quand même le génie résulterait d un certain état de la masse cérébrale, il n’en resterait pas moins la chose la plus élevée qu’il y ait au monde. Depuis que l’on a découvert que le diamant est du charbon, a-t-il perdu de son prix? « Ce n’est que pour les esprits vulgaires, comme le dit bien Stuart-Mill, qu’un grand et bel objet perd son charme en perdant quelque chose de son mystère, en dévoilant une partie du procédé secret par lequel la nature Ta enfanté. »

Si l’on réfléchit aux faits qui précèdent, on accordera je pense que les exceptions à l’hérédité, si grandes qu’elles soient, sont moins embarrassantes qu’il ne semble d’abord. Supposons deux enfants aussi différents que possible par leur constitution psychique, il est probable que si nous pouvions remonter jusqu’aux causes de ces diffé- , rençes, nous en trouverions de très-simples. Malheureusement il n’existe pas de chimie m.entale qui puisse transformer ces probabilités en certitude.

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Examinons maintenant une autre cause de déviation du type héréditaire, une autre source de diversité dans l’acte de génération : ce sont les métamorphoses ou transformations de l’hérédité. Ce cas est plus simple que le précédent, dans lequel il rentre d’ailleurs comme une espèce dans le genre. Ici on peut suivre Thérédité â la piste, parce que le passage a lieu non plus d’un contraire à son contraire, mais de l’analogue à l’analogue, non plus du génie à l’idiotie, d’un père vertueux à un fils corrompu, mais de l’épilepsie à la paralysie, de l’exeentricité à la folie. Nous dirions que, dans le cas actuel, il y a des exceptions partielles, et dans le cas précédent des exceptions totales, si nous ne craignions de faire perdre de vue cette vérité importante : qu’il n’y a jamais d’exception totale à l’hérédité , l’exception portant tout au plus sur les caractères individuels.

L’étude des transformations de l’hérédité a été faite en détail par le D'' Moreau, de Tours, dans sa Psychologie morbide. '^ous renverrons pour le détail à cet ouvrage, en nous bornant à en extraire ici les faits les plus curieux pour la psychologie L

«C’est mal comprendre, dit-il^ la loi d’hérédité que d’attendre à chaque génération nouvelle le retour de phénomènes identiques. Il y en a qui ont refusé de soumettre les facultés mentales a l’héredite, parce qu’ils voudraient que le caractère et l’intelligence des descendants fussent

^ Psychologie morbide, iOl à 193.

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exactement semblables à ceux des ascendants^ qu une génération fût la copie de la précédente, que le père et le fils donnassent le spectacle d’une meme créature, naissant deux fois et parcourant chaque fois la même vie dans les mêmes conditions. Mais ce n’est point dans 1 identité des fonctions ou des faits organiques ou intellectuels qu’il faut chercher l’application de la loi d’hérédité : c’est dans la source même de l’organisation, dans la constitution intime. Une famille dont le chef est mort aliéné ou

épileptique, ne se compose pas nécessairement d’aliénés et

d’épileptiques, mais les enfan> peuvent être idiots, paralysés, scrofuleux. Ce que le père ,a transmis à ses enfants, ce n’est pas sa folie, mais c’est le vice de sa constitution qui se manifestera sous des formes différentes, par l’épilépsie, l’hystérie, la scrofule, le rachitisme. C’est ainsi que doit se comprendre la transmission héréditaire. »

Le D" Morel, dans son Traité des Dégénérescences , blié à la même époque, dit en termes presque semblables :

cc Nous n’entendons pas exclusivement par hérédité la maladie même des parents, transmise à l’enfant, avec l’identité des symptômes de l’ordre physique et de l’ordre moral observés chez les ascendants. Nous comprenons sous le mot hérédité la transmission des dispositions organiques des parents aux enfants. < Les médecins aliénistes ont de plus fréquents cas que d’autres, peut-être, d’observer cette transmission héréditaire, ainsi que les transformations diverses qui se montrent chez les descendants. Ils savent qu’un simple état névropathique des parents peut créer chez les enfants une disposition organique, qui se résume dans la manie et la mélancolie, affections nerveuses qui, à leur tour, peuvent faire naître

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des états dégénératifs plus graves^ et se résumer dans l’idiotie ou l’imbécillité de ceux qui forment les derniers anneaux de la chaîne des transmissions héréditaires. »

En parlant de Jeunes détenus des maisons de correction, le D’’ Legrand du Saullenous montre parmi eux toute une catégorie « d’êtres quinteux, irritables, violents, peu intelligents, réfractaires à tout sentiment honnête, indisciplinables et incorrigibles. » Et de qui sont-ils néS? « Tantôt ils sont fils de vieillards, de consanguins, d’alcoolisés, d’épileptiques ou d’aliénés. Tantôt, et c’est le cas le plus fréquent, ils doivent la vie à un père inconnu, et ils la reçoivent d’une mère scrofuleuse, rachitique, hystérique, prostituée ou folle L »

Ôn trouvera dans la Psychologie morbide un ..certain nombre de cas de transformation de l’hérédité, empruntés à la pathologie et à l’histoire. Beaucoup de faits biographiques qui s’y trouvent sont loin d’être à l’abri de la critique. Voici quelques-uns des plus concluants :

Frédéric-Guillaume de Prusse était en proie à une sorte de folie. Ivrogne à l’excès, excentrique, brutal, il chercha plusieurs fois à s’étrangler et finit par tomber dans une profonde hypocondrie. — Il fut père de Frédéric le Grand.

« On chercherait vainement, ditleD*’Moreau, une preuve plus éclatante des rapports qui existent entre l’état névropathique et certains états intellectuels et affectifs, . que dans la famille de Pierre le Grand. Génie à sa plus haute puissance, imbécillité congéniale, vertus et vices poussés à l’extrême, férocité outrée; emportements maniaques irrésistibles, suivis de repentir ; habitudes crapuleuses,

■Gazette des hôpitaux, 6 octoh. 1867.

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morts prématurées, attaques épileptiformes : tout se trouve réuiii chez le czar Pierre ou dans sa famille. »

Les Coudés offrent uri exemple analogue. Le talent, " l’excentricité, l’originalité de caractère, la perversité morale, le rachitisme, la folie, se heurtent ou se succèdent de façon à dérouter taes les prévisions.

Rappelons ce que nous avons -dit précédemment de la famille Pitt. Lady Esther, la Sibylle du Liban, son père lord Stanhope, son grand-père lord Chatam, son cousin lord Camelford, et Pitt son oncle, furent étonnants de génie, de bizarrerie ou d’extravagance. -

Tacite eut un fils idiot. Le sombre Louis XI eut un grand-père fou, Charles VL Hoffmann, l’auteur des Contes fantastiques, a eu des aliénés dans sa famille et était sujet lui-même à des hallucinations. ‘

Si nous sortons des hommes illustres* pour nous en tenir au vulgaire, nous trouverons dans les ouvrages des aliénistes un grand nombre de cas de transformations de l’hérédité, en ce qui touche, aux facultés psychiques. On y voit la lypémanie des parents devenir chez les enfants tendance au suicide : la folie devient convulsion ouépilepsie ; la scrofule raehitisme, et réciproquement.

La fixité des idées chez les ascendants peut devenir chez les descendants mélancolie, goût delà méditation, aptitude aux scienees exactes, énergie, de la volonté, etc. La manie des ascendants pourra se changer chez les descendants en aptitude pour les arts, élan de l’imagination, promptitude d’esprit, inconstance des désirs,' volonté brusque et sans ténacité. De même, dit Moreau de Tours, qu’une folie réelle peut ne se reproduire héréditairement

* Pour plus dè détails, V. là Psi/cftctofl'te mo/’Mdc,' H' partie.

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que sous forrue d’ excentricité, ne se transmettre des ascendants aux descendants qu’avec' des demi-teintes, des tons plus GU moins radoucis ; de même un état de simple excentricité chez les parents, état qui ne va pas au delà de la singularité ou de la bizarrerie de caractère, peut devenir pour les enfants l’origine d’un véritable délire. Ainsi, dans ces transformations de rhérédité, c’est tantôt un germe qui peut atteindre son swmwiim d’intensité, tantôt un maximum d’activité qui peut en revenir .à son minimum. ^ 1 q

Quelles sont les causes de ces métamorphoses : par quelle transmutation mystérieuse la nature tire-t-elle ainsi

le meilleur du pire, le pire du meilleur ?

Nous n’avons rien à répondre. Cette question est en dehors de la portée actuelle de la science. Nous ne pouvons dire pourquoi tel mode d’activité psychique se transforme en se transmettant, ni pourquoi il revêt telle forme plutôt que telle autre. Si la solution du problème était possible, il nous révélerait sans doute de singuliers mystères. Ainsi plusieurs physiologistes ont pensé que l’hérédité pourrait bien, quand les deux ascendants présentent les mêmes caractères, acquérir une puissance telle qu’elle se détruit elle-même. M. Sedgwick croit pouvoir expliquer ainsi ce fait, que deux parents atteints de surdimutité donnent souvent naissance à des enfants qui entendent. La vérité, c’est que nous en sommes réduits à constater les faits. Mais c’est assez, parce qu’ils montrent par quel concours de circonstances fortuites et de causes accidentelles la nature produit la diversité. ^

Au reste, on s’étonnera moins de ces métamorphoses d’une génération à l’autre, si l’on remarque qu elles sont fréquentes che% U même individu. Il n’y a pas de doute

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sur ce point. La pathologie en offre une foule d’exemples. Pour nous en tenir aux maladies mentales: «L’aliénation^ dit Esquirol, peut affecter successivement ou alternativement toutes les formes. La monomanie, la manie, la démence, alternent se remplacent chez un seul individu, y) Ainsi un aliéné passe trois mois dans la lypémanie, les trois mois suivants dans la manie, quatre mois dans la démence, et ainsi successivement, tantôt d’une manière régulière, tantôt avec de grandes variations. Une dame, âgée de 54 ans, est un an lypémaniaque, un an maniaque et hystérique. On a vu nombre de fois chez les mêmes sujets les convulsions se changer en épilepsie, l’épilepsie en hystérie, et vice versa : ou bien la lypémanie remplacer la phthisie pulmonaire, l’hystérie, l’hypocondrie, l’épilepsie.

Résumons brièvement tout ce qui précède pour conclure. M. Lemoine, dans son étude sur la Psychologie morbide, B. fait une critique très -juste de cet emploi de deux lois : l’une d’innéité, l’autre d’hérédité qui se suppléent réciproquement, avec une complaisance inépuisable. « Quand l’une est en défaut, et fait courir au système le risque de couler bas, vite on fait intervenir l’autre, qui sauve tout avec un mot. Un aliéné est fils d’aliéné, on invoque la loi d’hérédité pour expliquer sa folie. Un idiot naît de parents et descend d’ancêtres tous sains de corps et d’esprit, on invoque l’innéité. » Nous croyons avec lui que l’innéité ainsi entendue est une qualité occulte, une explication qui n’explique rien, comme le Quia est in eovirtus dormitiva.

Mais M. Lemoine parlant de la réduction de l’innéité à l’hérédité ajoute. « La réduction de ces deux lois à une seule est ingénieuse beaucoup plus que légitime, car c’est

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bien plutôt, ce me semble, la loi d’innéité qui doit absorber la loi d’hérédité. Si vous remontez de génération en génération, il y a beaucoup à parier que vous ne rencontrerez pas toujours de fous fils de fous, ou des idiots fils d épileptiques. Vous aurez quelque jour la main plus heureuse, vous trouverez vraisemblablement dans un passé quelconque, avant même d’arriver au déluge un fou, unépileptique,

un idiot, fils de parents et d’ancêtres sains d’esprit et de corps, une idiosyncrasie enfin. Cette idiosyncrasie quelle qu’elle soit, c’est le point de. départ, c’est le patron sur lequel la nature a taillé toutes les générations descendantes. C’est en créant ce premier malade, à quelque époque que ce soit de la durée, qu’elle a agi librement. Au contraire en transmettant la maladie comme un héritage des pères aux enfants, elle n’a fait que s’imiter elle-même et çopier son propre modèle. La loi d’inneite explique la loi d hérédité, bien loin d’être expliquée par elle, si toutefois elle explique quelque chose. »

A notre avis, il y a là une confusion, qu’il importe de noter, entre deux questions ; l’une métaphysique qui concerne la cause première, l’autre scientifique qui concerne les causes secondes.

Si l’on se place dans l’ordre métaphysique et transcendant — ce que nous ne voulons pas faire ici, — il est certain que l’innéité prime l’hérédité, puisqu’il est bien clair que le dérivé suppose le primitif, et l’imitation le modèle.

Mais si l’on se place dans l’ordre scientifique et expérimental —■ celui qui nous occupe ici, —-^l’hérédité devient la seule loi, parce que seule elle a un caractère de constance, de fixité; parce que seule elle est réductible à des formules. Que l’on admette l’inneite d un type unique

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avec Lamarck, de trois ou quatre types avec Darwin, d’un très-grand nombre avec Cuvier, dès que nous sortons de cette région des origines pour entrer dans celle de l’expérience, nous voyons que rien ne subsiste que par l’hérédité.

Il faut donc en revenir à notre point de départ ; L’hérédité, c’est la loi. Ce n’est pas là une conceptkin a priori, pas plus que Taxiome :Le semblable produit le semblable. C’est le résultat accumulé et généralisé d’une masse innombrable d’expériences. Les faits nous montrent qu’entre le partus et le parens il n’y a jamais que des différences individuelles, et que l’immense majorité des caractères est toujours héritée. Aussi, selon le point de vue où l’on se place, il est également vrai de dire que la loi d’hérédité se réalise toujours et qu’elle ne se réalise jamais. L’hérédité de la plus grande partie des caractères a toujours lieu ; mais l’hérédité de la totalité des caractères n a jamais lieu. En sorte que l’héredite, tout en étant la loi, est toujours dans l’exception. Mais il n’y a rien à arguer de là : car c’est une nécessité logique que là où les conditions d’une loi ne se réalisent pas Complètement, la loi ne puisse atteindre son idéal.

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