CHAPITRE PREMIER
Aborder les causes, c’est se risquer dans l’hypothèse.
11 le faut pourtant; car si la science commence avec la recherche des lois, elle ne s’achève que par la détermination des causes. Ici, d’ailleurs, comme dans toute étude expérimentale, il ne s’agit que des causes secondes, immédiates ou, en termes plus clairs, des antécédents invariables. Pour nous, expliquer l’hérédité physiologique, c’est la rattacher à une somme de conditions, telles que si ces conditions, se produisent, l’hérédité s ensuit invariablement, que si elles manquent, l’hérédité manque invariablement. Dans tout ce qui va suivre, il ne sera donc Jamais question des causes dernières ; et sans rechercher ici si elles sont abordables ou inaccessibles à l esprit humain, nous n’en parlerons Jamais qu’en prévenant que nous entrons dans l’hypothèse.
L’hérédité n’est qu’un cas particulier du grand problème des rapports du physique et du moral : c’est ce qui apparaîtra de plus en plus clairement par la suite de ce travail. Mais nous pouvons marquer par avance, d’une manière plus précise, la position de notre question, en ob-
servant que toute étude sur les rapports du physique et du moral comprend nécessairement deux parties : influence du moral sur le physique, — influence du physique sur le moral. C’est dans cette deuxième partie seule que rentre le problème de l’hérédité ; l’influence du physique sur le moral se manifeste d’un grand nombre de manières dont nous ne considérons ici qu’une seule, l’hérédité. Ceci compris, nous pouvons Indiquer la marche qui va être suivie dans notre étude sur les causes.
Nous examinerons d’abord d’une manière très-générale les rapports du physique et du moral ; le problème, sous sa forme la plus générale, dominant nécessairement tous les cas particuliers.
Puis, passant de l’abstrait au concret, de la théorie à l’expérience, nous essayerons de montrer que tout état mental, quel qu’il soit, implique un état physique correspondant.
De là nous conclurons qu’un état mental habituel, comme l’hérédité psychologique, doit avoir pour condition un état physique habituel, comme l’hérédité physiologique.
Au xvii.® siècle, la question de « l’union de l’ame et du corps » s’est posée sous une forme qui la rendait insoluble. C’était un problème de métaphysique. On reconnaissait deux substances, le corps et l’esprit ; entre elles un abîme ; tous leurs caractères s’opposaient un à un ; puis, comme il est naturel, on se trouvait incapable de réunir ce qu’on avait si bien désuni.
Du jour où les progrès de la physiologie ont montré que le système nerveux est la condition physique des phénomènes moraux, que toute variation de l’un est liée à une variation de l’autre, les recherches sur la corrélation
du physique et du moral ont eu une base solide, ppce qu’elles ont pu s’appuyer sur quelque chose qui est le corps, tout en étant rinstrument de l’âme. Àinsi s’explique l’invasion toujours croissante, depuis le xvii® siècle Jusqu’à nos Jours, de la névrologie dans la psychologie. ^ Ce n’est pas tout : un dernier progrès qui parait réalisé aujourd’hui chez tous les partisans de l’expérience, consiste à substituer au point de vue métaphysique le point de vue expérimental, à l’antithèse de deux substances l’antithèse de deux groupes de phénomènes : en sorte que le problème consiste à rechercher non plus quel rapport il y a entre le corps et l’âme , mais quel rapport il y a entre un groupe de phénomènes ramenés à cette unité qu’on appelle la vie, et un groupe de phénomènes ramenés à cette unité qu’on nomme le moi. Il est certain que cette manière de poser la question ne la simplifie qu’en la rendant insoluble ; car se confiner dans l’expérience, c’est renoncer par avance à toute raison dernière et. absolue. Mais comme les sciences expérimentales se composent en définitive de deux choses, des faits et des hypothèses, et comme c’est une tendance invincible •de l’esprit humain de sacrifier toujours les faits aux hypothèses;, en réagissant contre cette tendance, on court toujours le risque de ne point lâcher la proie pour l’ombre.
Pour nous d’ailleurs qui voulons, autant que possible, nous en tenir aux faits, il est clair que nous ne pouvons examiner les rapports généraux du physique et du moral que sous la forme expérimentale. Or, quand on essaye de poser cette question en dehors des préjugés de sens commun, qui la rendent équivoque, et des préjugés métaphysiques, qui le rendent insoluble, la seule formule un peu
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nette qu’on arrive à dégager est celle-ci : Nous distinguons en nous deux groupes de phénomènes ou d’opérations : les uns qui sont conçus comme externes, inconscients, soumis à la double condition de l’espace et du temps ; les autres qui nous sont donnés comme conscients;, internes et successifs. La corrélation que nous saisissons entre ces deux groupes de phénomènes consiste en ce que certaines manières d’être dans un groupe sont l’antécédent habituel de certaines manières d’être dans l’autre groupe; par exemple, cette somme d’états de conscience qui constituent ce que nous appelons une douleur, est accompagnée de certains états de l’organisme (mouvement, jeu de la physionomie, état des viscères), et réciproquement ; un peu de belladone, d’opiqm^ ou simplement d’alcool mêlé à la circulation, amène certains états de consciénce d’une nature déterminée ; en un mot, entre les deux groupes de phénomènes, nous saisissons des rapports soit de coexistence invariable, soit de succession invariable. Il nous semble que c’est la seule façon incontestable et claire de poser la question qui nous occupe. Enfin, si nous essayons de serrer de plus près l’opposition des deux groupes, nous verrons que le groupe supérieur ou psychologique a pour caractère fondamental d’être conscient ; en sorte que l’antithèse du physique et du moral peut, sans trop d’inexactitude, se ramener à l’antithèse de l’inconscient et du conscient. Si donc nous parvenions à établir que cet attribut, la conscience, qui caractérise l’un des groupes et qui, par conséquent, différencie les deux groupes, n’appartient point, aussi essentiellement et aussi exclusivement qu’il semble, au groupe supérieur ; si nous parvenions à montrer que des opérations qui sont considérées à bon droit comme psychologiques par excellence.
(sentir, -jouir, souffrir, aimer, juger, raisonner, vouloir) peuvent être dans certains cas absolument ou relativement inconscientes, l’antithèse du physique et du moral, au lieu d’être absolue, deviendrait relative, et le problème se poserait à nous sous un aspect nouveau. Essayons donc, pour le débrouiller, de pénétrer dans la région mystérieuse de l’inconscient.
L’étude psychologique des phénomènes inconscients date d’un demi -siècle à peine et est encore à l’état d’ébauche. L’école de Descartes et celle de Locke, c’est-àdire tout le XVII® et tout le xviii® siècle, affirment nettement que la psychologie a les mêmes limites que la conscience et finit avec elle. Tout ce qui en sort est rejeté dans la physiologie : entre les deux sciences la ligne de démarcation est absolue. Par suite, tous ces phénomènes de pénombre qui forment la transition de la conscience claire à l’inconscience complète furent oubliés, non sans dommage, car de là des explications superficielles, des vues tronquées et incomplètes. On ne viole pas impunément la nature des choses, et comme tout dans la nature forme série, continuité, transition insensible, nos divisions tranchées sonttoujours fausses. Si l’on ne perdait pas de vue que nos subdivisions de la science universelle en sciences particulières, œuvre utile, indispensable même, sont toujours factices et arbitraires par quelque endroit, on s’épargnerait beaucoup de discussions oiseuses. Ainsi, pour les phénomènes inconscients qui relèvent à la fois de la physiologie et de la psychologie, il importe assez peu
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que l’une ou l’autre s’en occupe, pourvu que cette étude soitfaite, et bien.
Leibniz est le seul qui au xvii® siècle en ait compris l’importance. On ne pouvait attendre moins de l’inventeur du calcul infinitésimal, de l’apologiste de la lex continui in natura, de l’homme qui a eu au plus haut degré le sentiment delà compénétration universelle. Par sa distinction entre la perception (consciente) et raperception (inconsciente), il a ouvert la voie où de nos jours la plupart des physiologistes et des psychologistes sont entrés, un peu lentement. Cependant il n’existe encore aucun travail d’ensemble sur la question ' et l’entreprise serait vaste, car une psychologie de l’inconscient aurait les mêmes limites, la même étendue, que la psychologie ordinaire. Il faudrait •— c’est ainsi du moins que nous comprenons le sujet — montrer que la plupart des opérations de l’âme, sinon toutes, peuvent se produire sous une double forme ; qu’il y a en nous deux modes parallèles d’activité, l’un conscient, l’autre inconscient. Cette étude demanderait un volume ; il suffira à notre sujet de montrer par quelques faits positifs ce qu’est cette activité inconsciente, et en quelle mesure elle peut expliquer la corrélation du physique et du moral.
Allant du simple au composé, de l’action réflexe à la cérébration inconsciente, nous rattacherons notre étude de l’inconscient aux centres nerveux dans l’ordre suivant : moelle épinière, bulbe rachidien, protubérance annulaire, cervelèt, hémisphères cérébraux.
* L’ouvrage le plus complet et le plus récent qui existe sur ce sujet est la Philosophie de l’Inconscient (Philosophie des ünhewussten, \ersucheiner Weltanschauung, Berlin 1869) de M. Hartmann. L’auteur s’y est placé à un point de vue métaphysique voisin de Sehelling et Schopenhauer; mais on trouve chez lui une bonne somme de faits, et nous lui en emprunterons plus d’un dans ce qui va suivre.
r La moelle épinière est considérée par les physiologistes sous un double aspect : comme cordon conducteur, elle transmet à l’encéphale les sensations et en ramène les excitations motrices; comme centre nerveux, elle est le siège des actions réflexes. L’action réflexe simple, que Ton peut définir, celle où une simple excitation est suivie d’une simple contraction, est le premier acte d’automatisme ou d’inconscience qui s’offre à nous. L’action réflexe consiste essentiellement en un mouvement, dans une partie du corps, provoqué par une excitation venant de cette partie et agissant par V intermédiaire d’un centre nerveux autre que le cerveau. Proschaska, qui a étudié le premier ces mouvements, les appela « phénomènes de réflexion des impressions sensitives en impressions mo- ' trices. »
Si nous examinons ici, du point de yue qui nous est propre, les actions réflexes dont la moelle est le centre, nous trouverons qu’elles ont pour caractère d’être automatiques, inconscientes, et, ce qui nous importe beaucoup, coordonnées. « Tout trahit, dit M. Luys, dans ces réactions purement réflexes qui empruntent à leur automatisme ce caractère fatal et nécessaire qui est propre aux rouages mécaniques de l’industrie humaine, une sorte consensus préétabli entre l’impression centripète et l’action
centrifuge qu’elle provoque . si bien qu’il est dans
leur essence même d’être régulières et coordonnées L » Quelques faits feront mieux comprendre. Si, après avoir décapité une grenouille, on pince un point quelconque de sa peau, l’animal immédiatement se met en marche, aussi régulièrement que si l’encéphale n’avait pas été
< Luys. Recherches sur le système nerveux, p. 280.
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enlevé. Fiourens prenait des coehons d’Inde et leur enlevait les lobes cérébraux, il irritait ensuite leur peau; aussitôt, les. animaux marchaient, sautaient, trépignaient, et dès qu’on cessait les irritations, ne bougeaient plus. Des oiseaux décapités peuvent encore, quand on les excite, accomplir avec leurs ailes des mouvements rhythmes pour voler. Mais voici des faits plus curieux et plus embarrassants. Si on prend une grenouille ou un triton sain et vigoureux, et qu’on le soumette a diverses expériences, qu’on le touche, qu’on le pince, qu’on le brûle avec de l’acide acétique, puis, qu’après avoir décapité 1 animal, on le soumette aux mêmes expériences, on verra que les réactions de sa part sont exactement semblables, qu il cherche se déijober à la douleur, a se débarrasser de l’acide qui le brûle, qu’il porte la patte sur la partie du corps que l’on irrite, et que le mouvement de ce membre accompagne la piqûre partout oû elle a lieu Il n’est guère possible de soutenir qu’ici les mouvements sont coordonnés nomme ceux d’une machine; les actes de l’animal sont adaptés à un but particulier; on y trouve les caractères de l’intelligence et de la volonté, connaissance des moyens, choix des moyens, puisqu ils sont variables comme la cause qui les provoque.
Et maintenant, posons-nous cette question : Si ces ^ctes et ceux de même nature étaient tels que les impressions qui les causent fussent senties et que les actes euxmêmes fussent sentis, ne les appellerait-on pas psychologiques? N’y a-t-il pas en eux tout ce qui constitue un
1 Pour plus de détails, voir Valpian, Physiol. du système nerveux, p. 417 à 428 ; on y verra des animaux sans tête agir exactement comme s’ils en avaient une. On lira aussi avec fruit D*' Despiile, Psychol. naturelle, t. I, ch. vui tout entier.
acte intelligent? l’appropriation des moyens aux fins, non une appropriation générale et vague, mais une appropriation déterminée à une fin déterminée. On retrouve dans l’action réflexe tout ce qui constitue, en quelque sorte, le fond même de l’acte intelligent, c’est-à-dire la même série de moments parcourus, dans le même ordre, et ayant entre eux les mêmes rapports. 11 y a donc dans l’action réflexe tout ce qui constitue l’acte psychologique, moins la conscience. L’action réflexe qui est physiologique ne diffère de l’acte psychologique que par un seul point : c est la conscience en moins.
Sur ce problème obscur, les uns disent : « Là où il ne peut y, avoir conscience, puisque le cerveau manque, il n’y a, malgré les apparences, que du mécanisme. » Les autres disent : a Là où il y a évidemment choix, réflexion, acte psychique, il doit y avoir, malgré les apparences, une conscience. » Nous n’entrerons pas pour le moment dans ce débat. Un physiologiste allemand, cité par Wundt, croit cependant avoir établi par l’expérience suivante l’absence de toute conscience dans la moelle épinière. Il prend deux grenouilles, l’une qu’il a aveuglée pour diminuer en elle le nombre des impressions venues du dehors^ l’autre qu’il décapite. Il les place dans un vase contenant de l’eau à la température de 20 degrés ; les deux grenouilles restent fort calmes dans leur bain chaud. Mais il échauffe graduellement l’eau du vase, et alors la scène change. La grenouille non décapitée paraît mal à l’aise, change de place, respire avec peine ; ses angoisses croissent avec la température. Vers 30 degrés, elle fait tous les efforts possibles pour s’échapper ; enfin, à 33 degrés, elle meurt de crampes tétaniques. Pendant ce temps, la grenouille décapitée reste tranquillement à sa
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pjace ; « la moelle épinière dort, ellé ne s’aperçoit pas du péril ; » la température augnàente toujours ; l’autre’ grenouille est déjà morte, celle-ci reste irnmobile ; enfin, à 43 degrés, le cadavre de la grenouille remonte sur l’eau, cc elle était roide comme une planche. »
Peut-être, cependant comme le fait remarquer Wunds, cette expérience n’est-elle pas décisive, d’abord parce qu’il y a des expériences contraires. Ensuite, le développement de la conscience* doit nécessairement dépendre de l’organisation tout entière ; et il est bien possible que si un animal décapité pouvait vivi'-e assez longtemps, il se formerait en lui une conscience analogue à celle des espèces inférieures, qui se réduirait à la simple faculté de saisir le monde extérieur. Il ne serait pas convenable de dire que VAmphioxus, le seul des poissons et des vertébrés qui a une moelle épinière, mais sans cerveau, n’a pas de conscience^ parce qu’il n’a pas de cerveau ; et si on accorde que les petits ganglions des invertébrés peuvent former une conscience, on ne voit pas pourquoi la moelle ne le ferait pas.
Mais sans insister sur un point qui ne pourrait être utilement discuté en ce moment, continuons notre étude des phénomènes d’inconscience.
2° La substance grise de la moelle allongée a des fonctions plus relevées, plus intelligentes que celles de la moelle épinière. Elle préside à certaines contractions musculaires, coordonnées, qui ne déj^endent pas de la volonté et souvent n’arrivent pas à la conscience : ces actes sont la respiration, la déglutition^, le cri simple, l’éternument, la toux, le bâillement, les contractions musculaires qui constituent le jeu de la physionomie.
Si à la moelle épinière et à la moelle allongée on
ajoute la protubérance annulaire, en retranchant tout le reste de l’encéphale, les actes automatiques produits sont encore plus remarquables. Les animaux ainsi opérés poussent, quand on les pince, des cris plaintifs ayant l’expression véritable de la douleur. Un rat, auquel on a enlevé les hémisphères cérébraux, fait un brusque soubresaut, si on s’approche de lui ;en imitant le souffle du chat en colère. Des chiens et des chats, privés des lobes cérébraux, et à qui on verse dans la gueule une décoction de coloquinte, font grimacer leurs lèvres, comme pour se débarrasser d’une sensation désagréable. Ainsi donc, les centres nerveux ci-dessus énumérés produisent, en l’absence du cerveau, des sensations inconscientes de plaisir, de douleur, de son, de goût.
Si on y Joint les tubercules quadrijumeaux ou bijumeaux, on aura des sensations visuelles inconscientes. Un pigeon, auquel on a enlevé les hémisphères cérébraux, fait un mouvement de tête, comme pour éviter le danger qui le menace, quand on approche le poing de lui brusquement. Une expérience, faite la première fois par Longet, montre que le pigeon suit avec sa tête les mouvements qu’on fait exécuter à une lumière.
Tous ces phénomènes sont de la même nature que ceux qui dépendent de la moelle épinière, et nous ne pouvons faire à leur sujet que les mêmes réflexions. Ils sontintelligents, c’est-à-dire appropriés à un but. Ils sont identiques, quant au fond, aux actes psychologiques et n’en diffèrent que par un seul caractère, c’est qu’ils sont inconscients — ou réputés tels.
3® La même remarque s’applique aussi aux phénomènes automatiques qui dépendent du cervelet. La fonction de cet organe parait consister à coordonner les contractions
musculaires qui produisent les divers mouvements, « coordination qui exige une science infinie, laquelle est complètement ignorée par l’esprit. » « Bien souvent, dit le docteur Despine \ j’ai admiré cette science automatique, en voyant le chien qui suit la voiture de son maître sauter au-devant de son cheval, passer entre les roues de la voiture, et cela à tous les degrés de vitesse, sans jamais se laisser atteindre par les roues ou par les pieds du cheval. Quelle précision mathématique ne faut-il pas dans l’action des muscles nombreux qui concourent à l’exécution de tous ces mouvements! Tout cela se fait d’après le moindre désir de l’animal, sans que celui-ci sache comment. Chez l’homme, cette science automatique nous apparaît plus merveilleuse encore. Les instrumentistes chez lesquels le cervelet est imparfait, ne pourront jamais exécuter une œuvre musicale comme ils sentent qu’elle doit être rendue. Il y a des hommes très-intelligents et fort maladroits, tandis que d’autres d’une intelligence fort médiocre ont une adresse très-remarquable; aussi, sous le rapport de l’adresse, certaines races inférieures peuvent égaler les supérieures. Pour être bon écuyer, bon jongleur, bon équilibriste, bon tireur au vol, rintelîigence la plus ordinaire est suffisante; mais il faut être doué d’organes automatiques très-parfaits. Ce n’est pas la forme de la main qui donne l’adresse; il y a des mains bien conformées et pourtant très-maladroites ; il y a des mains mal faites qui exécutent des prodiges d’adresse. La main et les doigts ne sont que l’instrument qui opère. »
A tous ces faits, qui semblent dénoter une intelligence inconsciente , enfouie dans l’organisme , et que nous
* Psychologie naturelle,
avons rapportés à des centres nerveux distincts, on pourrait en ajouter d’autres non moins curieux, comme la tendance par laquelle l’être vivant atteint sa forme typique;, ou, dans les cas de lésion, la restaure et la complète. Quelques physiologistes, comme Burdach. , y voient un instinct inconscient de la conservation individuelle ; la plupart constatent ces faits sans les expliquer. Nous n’y insisterons pas, pour arriver plus vite aux opérations inconscientes du cerveau.
4“ L’automatisme a été considéré pendant longtemps comme appartenant exclusivement à la moelle épinière et aux centres nerveux secondaires. En Angleterre, ce sont surtout les travaux du docteur Carpenter et du docteur Laycock qui ont établi que le cerveau possède aussi une activité automatique quilui est propre, et qu’ils ont désignée sous le nom de « céréhration inconsciente » ou « activité préconsciente de Faîne. » Nous entrons ici dans le vif de notre sujet, puisque le cerveau ou du moins la matière ganglionnaire qui se trouve répandue surla surface des hémisphères, est le siège des opérations psychologiques les plus élevées et les plus complexes. Or, comme nous l’avons dit plus haut, il n’y a pas un seul mode de l’activité mentale qui ne puisse se produire sous la forme inconsciente. Les faits vont nous le prouver.
Mais comment étudier ces phénomènes, s’ils se dérobent à notre observation directe ; si, d’une part, ils ne sont connaissables que par la conscience et que, d’autre part, ils sont en dehors de la conscience? Nous ne prétendons pas tracer ici une méthode dont les procédés varient nécessairement suivant les cas. Le plus souvent nous les atteignons par induction, en allant du connu à l’inconnu. Nous pénétrons jusqu’à l’inconscient, en constatant l’influence
‘LES CAUSES
qu’il peut avoir sur la vie consciente, comme on découvre une planète invisible par les perturbations qu’elle produit. Nous inférons l’inconscient de ses résultats conscients bien constatés. Si je suis somnambule, et que la nuit Je me lève, que je m’habille et que je m’installe à ma table pour composer des vers, il faut bien que le lendemain, à mon réveil, je m’en reconnaisse l’auteur, en les trouvant écrits de ma main, bien que je n’aie aucun souvenir de ce qui s’est passé: en d’autres termes, j’infère- du résultat matériel qui est sous mes yeux que mon esprit a du produire, pendant un certain temps, un certain nombre d’ opérations fort compliquées, qui ne diffèrent du travail psychologique ordinaire qu’en un seul point : c’est la conscience en moins, .
En entrant dans l’étude des faits, nous rencontrons un premier groupe d’états morbides comprenant le somnambulisme naturel et artificiel, l’extase, la catalepsie, faits si connus qu’il est inutile de les décrire. « îl existe des cas bien authentiques dans lesquels une telle action automatique a nonTseulenient produit des résultats parfaits en eux-mêmes, mais.les a opérés par un travail plus court et plus direct qu’on ne, l’eût cru possible pendant la veille. L’absence de toute influence qui pourrait distraire, semble favoriser Faction non interrompue du mécanisme mental, si une telle phrase est permise »(Carpenter). — Ce qui est moins connu, c’est que dans cette forme de l’épilepsie qu’on appelle le petit mal, on continue souvent d’une manière automatique, la conscience étant abolie, ce que l’on faisait au moment de l’attaque. Schrœder van der Kolk a connu une femme qui continuait de boire et de manger ou de travailler, et en revenant à elle n’avait aucune conscience de ce qu’elle avait fait. Trous-
seau ' parle d’un jeune musicien sujet au vertige épileptique dont l’attaque durait de dix à quinze minutes, et qui pouvait pendant ce temps continuer à jouer du violon sans conscience. Un architecte qui avait été longtemps sujet à l’epilepsie ne craignait pas de monter sur les plus hauts échafaudages, quoiqu’il eût eu souvent des attaques alors qu’il marchait sur des planches étroites à de grandes hauteurs. Jamais il ne lui arriva aucun accident; quand son accès le prenait , il courait rapidement sur les échafaudages, en criant son nom très-haut. Un quart de minute après, il revenait à lui et donnait ses ordres aux ouvriers.
11 n’aurait eu aucune idée du singulier acté qu’il venait de commettre, si on ne le lui avait révélé.
Si nous allons maintenant de l’état morbide à l’état normal, et que nous passions en revue toutes les formes de l’activité mentale, en distinguant chacune d’elles, comme le fait la psychologie analytique , nous verrons qu’à chaque forme consciente répond une forme inconsciente.
tes premières formes de la vie inconsciente devraient être cherchées dans la vie fœtale, sujet bien obscur et bien peu étudié au point de vue psychologique. On peut croire avéc Bichat et Cabanis que, quoique les sens externes soient, chez le fœtus, à l’état d’engourdissement et que dans la température constante des eaux de l’amnios, la sensibilité générale du fœtus soit presque nulle, son cerveau a déjà perçu et voulu, comme semblent le montrer les trépignements des derniers temps de la grossesse.
Mais prenons simplement l’homme ou l’animal adulte. Nous rencontrerons d’abord, sur les limites communes
* Maudsley, p. 77, Trousseau. leçotis I, 59. On trouvera dans le