DU DRAME INTÉRIEUR
Depuis Tépoque où le Boche Edouard von Hartmann a écrit sa Philosophie de l'Inconscient, cette fausse doctrine a fait des petits. L'Inconscient est devenu le tarte-à-la-crème des physiologistes en mal de psychologie et des psychologues en mal de métaphysique. Le monstre informe a bénéficié de l'ignorance et du laisser- aller des philosophes et des médecins, ainsi qu'un animal familier, nourri de tous les détritus de la clinique nerveuse et des laissés pour compte de l'induction. Penseurs et psychiatres ont pris, à qui mieux mieux, l'habitude d'attribuer à l'Inconscient tout phénomène mal observé, ou
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dont Ton ne découvrait point immédiatement les causes. Ainsi dessinait-on autrefois deâ lions ou des tigres sur les espaces inexplorés des cartes de géographie. Il en est résulté un grand vague dans la connaissance et une véritable exploitation de ce vague par la rhétorique à la mode.
Une étude suivie du problème m'a mené à cette conclusion que la plupart des phénomènes, attribués au femeux Inconscient, dérivent en réalité de Tinstinct génésique, des formes héréditaires dont il peuple le moi, par le mécanisme de Tautofécondation, et de l'obscurité qu'il projette sur le soi.
Afin de fixer les idées, je propose le schéma suivant :
L'impulsion ou initiative créatrice du soi (en A) se dirige vers le déclenchement de l'instinct génésique (en B). Chemin faisant, sa ligne directrice est brisée par les reviviscences héréditaires du moi (en C). Sous l'influence de cette rupture, ces reviviscences, e, f, g, h, 1, m, s'éparpillent, en dehors de la ligne du soi et concentriquement à elle, pour rencontrer, en d', e', f, g', h', 1', m', l'instinct génésique, qui les modèle. Cette zone d'épar-
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Légende
B De'c/encAtmene de l'Insunct jénisifim,
C , Dsi/iation par /es reviviscences héréditaires
du moi.
d.e.r.q.h.l.m. - Projection , dans /a pBrsbnna/it«,
d'hérédismes et de fragments d'hérédismcs.
d!e'.f!g'.h'.l!m' , Leurs renca/iirts avec /esefffoves
de l'inslinci génésique dans la lone fausse-
l'hÉRÉDO. CHAP. I
ckitiQue de l ^inconscient. tcâ
pillement, de rencontres et 4e modelage n'est autre que le domaine attribué à Tlnoonscient.
Mais il importe de serrer de près les (diverses phases de ces actions et réactions, jusqu'à présent mal étudiées et dont l'ignorance a puissamment servi la thèse fallacieuse dé l'Inconscient.
Le soi, nous l'avons vu, veut créer et décide de créera Or l'instrument delà création, corporelle ou intellectuelle, est dans l'être l'instinct génésique. Celui-ci, que j'appelle encore le mauvais hôte, est un serviteur imparfait, qui regimbe, qui ruse, qui connaît de redoutables révoltes. Ces révoltes ont alimenté» à fioutes les époques, la littérature romanesque et dramatique. Il n'est rien en effet de plus tragique que les assauts de cet instinct animal contre la raison et que les fréquentes victoires remportées par lui sur la raison. La théologie catholique seule a su traiter la question dans toute son ampleur et avec une richesse d'arguments qui ne saurait être dépassée. Je n'en dirai pas autant de la psychologie et de la clinique cérébro-nerveuse de ces vingt-cinq dernières années, qui ont écrasé le sujet sous un fatras d'observations arrêtées à mi-chemin.
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comme si elles en redoutaient l'aboutissement moral. C'est qu'en efiet l'homicide doctrine matérialiste enseigne qu'il faut vénérer ses entraînements et ses passions, alors qu'une étude sommaire du mauvais hôte nous place devant la nécessité de les refréner. L'initiative créatrice du soi est saine et raisonnable. L'instinct génésique, abandonné à lui-même, est destructeur.
Mais il est destructeur d'une façon particulière et qui le rend particulièrement dangereux. Il détruit en modelant les figures héréditaires du moi, ou en leur donnant une importance et des dimensions exagérées par l'autofécondation ; puis en éparpillant ces images qui flottent alors, informes débris, à la périphérie de la conscience, qu'elles empoisonnent. C'est pourquoi, toujours comme dans l'intoxication chronique, les premières atteintes de l'amour sensuel procurent une impression d'euphorie, de délices, d'augmentation de la force vitale. Puis ce troupeau de figures enchanteresses, empruntées à notre bagage congénital, va grimaçant et s'enlaidissant, suscite peu à peu en nous toutes les tortures de la jalousie, de l'inassouvissement, de
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l'angoisse accumulée au cours des générations — angor avi — pour aboutir, si notre soi ne réagit pas vivement, à la pire douleur et à la mort. Ce que les révélateurs de l'Inconscient ont découvert et décrit, sous le nom d'automatisme, n'est que le dénudement, par l'instinct génésique, des rouages moteurs de l'organisme, lesquels, privés de la direction du soi, fonctionnent désormais à vide et machinalement. Ces rouages ne sont pas, à proprement parler, en dehors de la conscience, puisaue la conscience pourrait les ressaisir, dans un sursaut de farouche énergie ou dans une lente application consécutive de la volonté.
Mais ils donnent en effet l'illusion d'appartenir à l'inconscience, par leur éloignement et la quasi obscurité oii ils fonctionnent.
Comment et pourquoi l'instinct génésique s'en prend-il aux figures héréditaires du moi — souvenirs, penchants, présences, aspirations vagues, etc. — et les modèle-tril, de la même façon que le verrier souffle sa pâte lumineuse en toute sorte de formes brillantes et fragiles, qu'il brisera ensuite par excès d'insufflation? D'abord parce que cet instinct cherchant sa proie, qaœreris qaem devoret, saisit ce qu'il
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trouve à travers le champ de la conscience.
Ensuite parce qu*une affinité profonde existe entre Tinstrunient de la continuité génésique et les éléments hérités de cette continuité. Qn peut dire, dans une brève formule, que le 4ésir happe les hérédismes. J'ai donné autrefois^ comme épigraphe à un de mes romans la formule suivante : (( La passion fait sourdre la race ». C'est la même idée, sous une autre forme.
On comprend ainsi le caractère impétueux et dominateur de Tinstinct génésique, quand il se déchaîne à travers la personnalité. Il s'appuie, dans un seul individu, sur plusieurs générations et il s'incorpore les forces explosives, les images accumulées de cent cinquante, deux cents années . Car les reviviscences héréditaires ne s'atténuent qu'avec une extrême lenteur et conserventleur virulence plus longtemps encore que les bacilles et spirilles les plus tenaces. On imagine les ravages causés par de telles incursions et une telle frénésie d'insufQation et de niodelage. Oreste n'est jamais en proie qu'aux furies intérieures; mais ces furies son^ dévastatrices.
Lasou4aineté, H mu^iplicité de ces ronfle-
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tnents, puis de ces ruptures des figures du moi par l'instinct génésique, la vitesse dont sont animés les fragments — véritables bolides de la conscience — ont permis d'échafauder la théorie de llnconscient. Cependant ses adeptes eux-mêmes, en analysant les phénomènes prétendus inconscients, donnent un démenti à leur thèse, attendu que des phénomènes réellement inconscients échapperaient à toute analyse. lïs seraient pour notre esprit comme le néant. Au lieu que l'expérience personnelle nous atteste que ce que nous croyons ignoré de la conscience est tantôt simplement oublié par elle, tantôt perçu fugitivement, tantôt mis de côté grâce à un subtil travail de Thypocrisie intellectuelle. Je ne puis admettre Tlnconscient tel qu'on nous le fabrique, mais j'admets que Tinstinct génésique se donne à lui-même la fréquente comédie de rinconscience. En tout cas, la conscience a possibilité de prise et de surveillance sur toute l'étendue et toutes les ramifications de la personnalité. C'est une simple question d'entraînement. L'homme est d'autant plus digne de; ce nom que cette prise et cette surveillance sont plus complètes, qu'il est à lui-
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même un juge plus clairvoyant et plus sévère.
Hartmann et ses émules ont avidement et puérilement recherché Tinconscience à travers la nature. Or, Thomme est un fabricateur de conscient. Son éminente dignité vient précisément de son aptitude à « conscienciser »
la nature et à l'humaniser. Il s'agit donc pour lui de perfectionner sans cesse sa connaissance du moi et du soi et sa maîtrise du soi, non de les affaiblir. A la formule, excellente mais insuffisante, « Connais-toi toi-même », je substitue celle-ci : « Agis ton soi ».
L'introspection a été, à travers les âges, le privilège d'un petit nombre de personnes.
Quelques-unes sont arrivées à noter, du promontoire le plus avancé de la conscience, ce gonflement, puis cet éclatement des éléments héréditaires du moi sous l'influence de l'instinct génésique. 'J'ai déjà cité le Hamlet de Shakespeare. L'amour, d'ailleurs fugitif, que le prince danois éprouvé pour Ophélie éveille, modèle, puis éparpille en lui tout un cortège de figures sentimentales ou burlesques. Mais c'est dans la musique et chez le plus passionné des musiciens, chez Beethoven, que nous trouvons, magnifiée et rythmée, la plus grand