CRITIQUE DE L INCONSCIENT
somme de ce prétendu inconscient, transmis, par son génie, à notre conscience. Comme Shakespeare, comme Balzac, Beethoven se délivrait de ses hérédismes, mais dans la zone d'appel du désir, au moment où ceux-ci, comparables à des nébuleuses sonores, vont s*éparpillant en une poussière d'harmonies, que colorent la joie, la mélancolie, le regret, le désespoir, le remords, l'espérance et la désillusion. Ecoutez la sonate pathétique ou l'Appassionnata, la Symphonie Héroïque ou celle en ut mineur , en vous reportant au schéma précédent. Vous saisirez, avec un peu d'attention : i"" l'appel initial du soi, large, solennel, plein de force et de liberté; 2° l'éveil du désir génésique, mis en mouvement presque aussitôt; 3"* la pluie des souvenirs, aspirations vagues, présences, tournures d'esprit, etc., venus de la lignée beethovenienne ; 4** leur saisie par le désir de cet homme sublime; 5*" leur agrandissement et leur modelage ; 6"" leur éclatement et leur disparition dans ce noir du son qu'est le silence. Quand vous aurez recommencé une demi-douzaine de fois cet exercice, votre oreille habituée reconnaîtra et distinguera ces diverses phrases du second
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acte du drame intérieur avec une grande aisance. Vous comprendrez alors qu'Inconscient signifie en réalité ignorance ou paresse. Le flambeau de la raison peut tout éclairer.
Beethoven est, à ce point de vue, uneitcellent objet d*étude, vu que les opérations cidessus décrites se présentent chez lui à Tétat pur, sans la complexité supplémentaire qu'ajoutent au problème Temploi des mots, ou le choix d'un sujet littéraire ou dramatique . L'éternel motif des créations de Beethoven, c'est le drame intérieur, là lutte du moi et du soi. Il l'a fixée pour la suite des siècles, cette lutte, en une série de tables sonores qui ne sera peut-être jamais égalée, avec une puissance et une surabondance auprès desquelles tout ce qu'on peut écrire, sur le même sujet, semble étriqué et mesquin.
Chez Rembrandt, le soi nous apparaît, nous éblouit, dans la qualité de la lumière et dans la composition; le désir dans la vigueur du trait; le façonnement, puis l'éclatement des personnages intérieurs, sous le choc de l'instinct génésique, dans l'originalité des figures et des décors. Mettez- vous en face de la Ronde de nuit^ des Syndics des Drapiers, de cette eau-
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forte dramatique qu'est la Résurrection de Lazare, L'élan créateur est le même et vous remarquez, dans ces trois chefs-d'œuvre, peints sur la toile, ou mordus sur le cuivre, le même procédé de libération du moi par la projection de figures du même type. Ces figures-là étaient en Rembrandt, même alors qu'il les retouchait et complétait par quelques observations de l'ambiance. Elles étaient tellement en lui que, détachées, isolées, elles seraient reconnues et saluées aussitôt par le plus faible connaisseur du maître. Quant au tonus du vouloir — en dépit des vicissitudes de la biographie — il est d'une qualité souveraine, brillant et soutenu sans une défaillance, ne laissant rien au hasard, disposant les perspectives, allumant les regards, animant les mouvements avec une précision, une sérénité héroïques. Couronnant le tout, un équilibre sage fait de chacune de ces créations une haute leçon artistique et morale et comme une ouverture sur l'au-delà. Le dernier terme de la raison humaine, c'est le miracle, c'est-àdire la reconnaissance et l'acceptation de cela seul qui la domine, puisqu'elle en est l'aboutissement. L'atmosphère miraculeuse est en
ita l'hérédo.
Rembrandt, comme peut-être chez aucun mortel, sauf Pascal. De là le sentiment de paix planante qui flotte autour des Pèlerins d'Emmaiis, une paix qui repose sur la certitude. Toute cette œuvre du grand Hollandais est inspirée, baignée de miracle, proportionnellement à son intense réalisme. Puisque, si la raison est la serrure de la vie, il faut bien que le miracle en soit la clé.
Je n'hésite pas à mettre sur le même plan qu'une sonate de Beethoven, ou une toile ou une estampe de Rembrandt, pour la lumière qu'il projette sur le prétendu Inconscient, V Égoïste, de George Meredith. Dans cette étude des profondeurs de la conscience — unique en son genre — le gonflement systématique des éléments héréditaires, qui est ce que l'auteur entend par égoïsme, et leur rupture suivie d'éparpillement, sous l'influence du désir, sont décrits avec une minutie et une précision d'histologiste. En se reportant à notre analyse du soi et du moi, la trame du caractère de Willougby, le personnage principal, devient très simple et aisée à comprendre. Mais Meredith a mis sa coquetterie à offrir, sous les espèces d'un simple roman,
CRITIQtJB 1>Ê L*INC0N8CIENT. tiS
un traité complet de la personnalité humaine, qui est en même temps une critique aiguë du poncif de l'Inconscient ; ce qui fait que cet ouvrage magistral n'a pas encore obtenu aujourd'hui la fortune glorieuse à laquelle il a droit. U Égoïste est une bombe philosophique et littéraire, qui n'a pas encore éclaté. Par sa forme insolite et son aspect rébarbatif, il continue à intriguer les badauds de l'élite, dans le champ des lettres anglaises.
Je vois d'ici les doctrinaires de l'Inconscient qui s'avancent vers moi en poussant de grands cris : « Et le somnambulisme... et l'automatisme ambulatoire... et les dédoublements ou détriplements de la personnalité...
et tous les phénomènes subconscients?... »
Je sais, je connais. J'ai assisté aux séances de la Salpêtrière, où Charcot et ses élèves obtenaient de très bonne foi, des prétendues hystériques, une succession de symptômes demi-artificiels, conformes aux théories du grand clinicien. J'ai entendu le récit de l'homme qui s'était réveillé sur le pont de Brest, après un voyage dont il n'avait plus la moindre notion dans l'esprit, et la confession de la femme qu'avait désengourdie, après un
A huétiÀDO.
sommeil de trois années, le bruit de la chute d'eau. Je ne nie pas que certaines parties de Tesprit puissent dormir, pendant que d'autres, appelées au mouvement, demeurent éveillées.
Je ne m'insurge pas contre le terme de subconscient, ni contre aucun autre terme qui signifie une diminution ou altération de notre essentielle faculté; encore que, selon moi, ces diminutions, ou ces altérations portent beaucoup plus sur la volonté que sur la conscience proprement dite, et relèvent surtout de l'oubli ou de l'aboulie. Mais je nie l'Inconscient métaphysique et psychologique, en tant qu'explication générale de l'inconnu ou du peu connu de l'être normal et sain ; et j'insiste sur l'explication de tant de symptômes mal interprétés par la rencontre de l'instinct génésique et des figures héréditaires intérieures, par les épisodes de cette rencontre. Toute marotte, principalement scientifique ou philosophique, est détestable. Je suis arrivé à concevoir que les choses se passaient comme je les expose. Pensant que cette explication est au point, je la fais connaître. S'il en est une autre meilleure, et qui contredise la mienne formellement, je l'accueillerai avec
reconoaissance. Un travail, tel que celui que j'ai entrepris ici, est fait pour ouvrir les discussions, non pour les clore, pour provoquer les recherches originales, non pour les étouffer. Rien de plus odieux que les pontifes de Faculté, quand ils entendent nous imposer leurs vues étroites. J'ai souffert d'eux, je ne les imiterai point.
Qu'on ne s'y trompe pas, le succès de la doctrine de l'Incotiscient est né de la fortune singulière qui fut, il y a an quart de siècle. celle de la thèse de l'irresponsabilité morale. Comment juger, réprimer ou punir ce qui était soustrait à la connaissance, ce qui se passait dans le domaine mystérieux, inconnu, déifié en quelque sorte par Hartmann et ses successeurs P Si une grande partie de l'homme échappait à l'homme, il fallait reviser, avec l'ancienne règle de la raison, la législation fondée sur cette règle. Du même coup, le domaine de l'intelligible apparaissait diminué et comme rabougri, en face du champ immense qui nous échappait au dedans de nous-mSme, de cette jungle impénétrable et de ces insondables abîmes. Ces clartés, que perdait la sagesse traditionnelle, nous allions
^i6 l'hisrédo.
les demander désormais au sensible, notamment à l'intuitivisme, faculté mystérieuse, inanalysable, prééminente, qui devenait le tarte-à-la-crème de la philosophie renouvelée.
Or, éi j'examine les divers compartiments de ce qu'on appelle l'Inconscient, je découvre dans chacun d'eux :
i"Un principe moteur, dynamique, qui est, selon moi, l'instinct génésique;
2* Un automatisme, qui n'est lui-même qu'une accumulation de mouvements et de possibilités de mouvements héréditaires, déclenchés par ce principe dynamique ;
3* Des dessins et enchevêtrements, compUqués sans doute, non inextricables, résultant de la combinaison des débris héréditaires exploses au sein du moi. Ceci soit dit notamment pour le vertige ambulatoire, ou les interventions inattendues d'un lointain passé dans le présent.
Examinons ces difiérents points, sans recourir à l'intuitivisme, ni à rien de semblable, mais à la lumière de l'entendement.
i** L'^instinct génésique est, avec la volonté de vivre, le grand principe dynamique de l'individu, celui qui assure la continuité de la race.
Son domaine est encore plus étendu qu'on ne le croit généralement. Il peut être l'inetniment de l'initiative créatrice, elle-même partie intégrante du soi. Il accumule de la force dan^ la veille comme dans le sommeil, et il la dépense soudain, Soit qu'il la mette au service de la procréation, soit qu'il l'utilise pour te modelage et la libération des formes héréditaires du moi. Balzac et d'autres ont remarqué que la création littéraire ou artistique était augmentée par la chasteté, diminuée par son contraire. Cela se comprend. Ce qui est dépensé dans l'amour et la fécondation véritable n'est pas employé à la libération des hérédismes, ni à l'autofécondation . Inversement, ce qui concourt à la libération littéraire, artistique, scientifique, politique des bérédismes est autant de pris sur la dépense amoureuse.
C'est une application du dicton populaire : on ne peut être partout à la fois.
Il est des opérations prétendues inconscientes, en particulier des opérations mentales de calcul ou de déduction, dans lesquelles l'instinct génésique peut être masqué. J'affirme qu'il est à leur origine et qu'un interrogatoire serré du sujet permettrait de le
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découvrir. On sait pourquoi le paon fait la roue et pourquoi le rossignol s'égosille. Au fond de n'importe quel tour de force physique ou cérébral, se trouve la puissance ardente et propulsive qui commande l'espèce et revêt tous les déguisements. Continuer, durer, c'est le cri vital. Aussi avee quelle avidité cette puissance génésique se jette sur le moi héréditaire et fait sa pâture des qualités comme •des défauts, comme des modalités physiologiques, comme des principes de mouvement transmis I L'affinité est d'une violence extrême entre ce qui a déjà vécu et ce qui tend à faire naître et renaître, entre les éléments du passé et la force qui commande l'avenir. Je dirai volontiers de l'instinct génésique qu'il fait le saccage des hérédismes, en voulant les assimiler et les modeler. C'est l'avare devenu prodigue, qui dépense inconsidérément ses trésors.
2** Le type du mouvement automatique, c'est le réflexe. Je vois en lui un hérédo-mouvementj augmenté ou diminué par l'influx vital, par la sensibilité génésique. C'est l'acte ancien, transmis de génération en génération, dont Tusage a raccourci le trajet, entre l'in-
citation et la détente. Il est aus&i des pensées réflexes, des images réQexes, perçues dès leur éclosion dans l'esprit, qui tiennent à la facilité héréditaire et font le poète, l'orateur né. Chez le prince, qui a reçu de ses ancêtres le don et la vision pohtiques, le sens des nécessités de l'Etat acquiert L'acuité et la soudaineté d'un réflexe. Mais peut-on parler ici d'inconscience, alors qu'il s'agit tout au contraire de phénomènes d'hyperconscience, d'ellipses, de raccourcis de conscience, et comme d'une réflexion au second degré P
3" Les enchevêtrements et les figures, par combinaisons de débris héréditaires, sont d'une variété infinie. On peut y ranger les pressentiments, les sympathies et les antipathies, — du coup de foudre à la haine subite, — et ces attractions qui résultent de la rencontre, entre deux agencements analogues, des hérédismes de deux moi. 11 n'est aucune des modaUtés, des formes capricieuses du prétendu Inconscient, qui ne puisse s'expliquer par une semblable pluie d'éclats héréditaires, qu'accompagne l'obcurcissement du soi.
L'observation et l'expérience auraient déjà dd mettre sur cette voie les doctrinaires de
rinconscient, attendu que ces manifestations, plus ou moins mystérieuses et singulières, se remarquent surtout chez les hérédos. Il était donc à présumer qu'une relation existait entre de tels phénomènes et la surcharge héréditaire, ou prédominance du moi sur le soi.
L'absence de gouvernement intérieur favorise en nous l'automate. Notre meilleure chance de libération, musculaire, sensible > mentale, est dans l'exercice et l'application de la raison volontaire. Il n'est pas de plus grande erreur que de respecter en nous les demi-ténèbres.
Mais qu'y at-il au fond de l'instinct génésique, ou plutôt comment percevons-nous cet instinct, quand il n'est ni dissimulé, ni déguisé? La question est d'importance, attendu que sa réponse permettra de distinguer ensuite ce qui relève, ou non, du grand déformateur de l'être intime.
Le désir est perçu comme la faim ou la soif, d'une façon encore plus indéterminée et pénétrante. Il consiste essentiellement dans une aura, dans une vapeur grisante» accompagnée de tension cardiaque et d'une sensation de chaleur, qui nous masque les opérais
tioDB du soi. Celui qui subit cette aura s'appartient mal et d'ailleurs il cherche à oubUer tout ce qui n'est pas l'objet immédiat de sa concupiscence. Cependant une frange de raison, qui n'abandonne jamais l'être humain, lui permet de distinguer quelque chose comme un écoulement rapide d'images, les unes accélérantes, les autres contrariantes, qui gravitent au fond de sa conscience, s'enflent et crèvent à la façon de bulles de savon. Nous savons ce que sont ces images et de quel héritage elles témoignent. Leur émouvante rupture, leur disparition se succédant au sein d'une durée très courte, inspirent au désirant l'idée de la mort, comme compagne de son voluptueux plaisir. Il ne faut pas chercher ailleurs l'explication de ce phénomène psychologique constaté par tous les poètes, qui associe le désir amoureux à la mort. C'est l'éparpiUement des fantômes intérieurs qui inspire au spectateur-acteur du moi en désir ces pensées ardemment funèbres.
Tandis que se joue cet acte si fréquent du drame intérieur, le soi demeure presque complètement masqué par la vapeur ou aura du désir. Mais qu'il se fasse jour dans le tonus dn
laa l'hérédo.
vouloir, ou dans une partie de l'équilibre sage, et aussitôt le désir tombe et se dissipe, ainsi que la brume au premier rayon du soleil. C'est une expérience que chacun peut faire et qui nous prouve avec quelle facilité nous pourrions, si nous le voulions, combattre et vaincre nos désirs en apparence les plus irrésistibles. La simple nature s'en charge quelquefois. Tel qui se croyait esclave assiste brusquement, avec bonheur, à la rupture presque spontanée de ses fers.
J'avais un ami médecin — appelons-le Fabien — laborieux^ d'une grande force morale, mais d'un tempérament de feu. Son malheur voulut qu'il s'éprît d'une femme belle et séduisante, parfaitement indigne de lui. Il en perdait le boire et le manger. La possession, éveillant en lui la jalousie et déchaînant les hérédismes qu'il ne libérait plus dans son travail, acheva de le martyriser. Cela dura deux ans. Je commençais à craindre que cette belle intelligence ne sombrât dans une passion si absorbante et orageuse, quand un jour Fabien tomba chez moi à huit heures du matin. Je somnolais encore. Il me dit ;
« C'est fait, je suis guéri,
— Guéri de qaoi?
— De mon amour pour — ici le nom de la femme. — J'en suis certain, je suis délivré. Ah ! saperlotte, je l'ai échappé belle I »
Sa mine, son aspect étaient tels que d'un prisonnier évadé. Il riait. Il eût presque dansé. Je n'en revenais pas. Je lui demandai :
(( Comment cela s'est-il passé.*'
— Oh de la façon la plus simple du monde. Depuis deux ans j'étais fou, avec un tout petit coin de lucidité, que je te dissimulais soigneusement, de peur que tu ne le bouches, en essayant de l'agrandir. C'est ce filet de lumière qui m'a sauvé. J'ai pris l'habitude de me représenter nettement, clairement, d'abord cinq minutes par jour, puis avec plus de fréquence :
1° La déchéance et la ruine qui me menaçaient.
2° La douleur de ma rupture, si jamais je parvenais à l'accomplir... Cet entraînement méthodique m'a énormément coûté pendant six semaines. Ensuite, je ne pouvais plus me passer de cette gymnastique morale, au bout de laquelle m'apparaissait la délivrance. Celle-
ia6 l'hÉRÉDO.
ci m'est venue tout d'un coup : vlanl Je me suis réveillé libre, comprends-tu cela, libre, avec la sensation d'un homme qui vient d'échapper à la noyade I . . . Il ne reste plus qu'à régler le dispositif des adieux, que je désire décents. C'est pour cela que je suis ici. ))
Fabien disait vrai. Il se maria quelques mois plus tard avee une délicieuse jeune fille et mena désormais une vie normale, tranquille et heureuse. Il avait découvert tout seul le remède héroïque à son asservissement, qui est le réveil méthodique du soi.
Le désir de l'argent et des honneurs, le désir ambitieux, si tenace chez certains, sont sujets à des caprices, à des hauts et bas, à des chutes brusques du même ordre. Il suffit que la raison, libre en face du soi dépouillé de la confusion héréditaire, lui représente fortement pendant une minute, la vanité de ces appétits. Car le désir, quel que soit son objet, relève toujours de l'instinct génésique, pur, ou à l'état de mélange et de dissimulation; et rinstinct génésique ne cesse jamais d'agir sur les hérédismes, dans les deux sens indi-? qués plus haut.
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La juatesBe et la vérité d'une thèse philosophique ou scientifique sont d'autant plus probables que cette thèse donne la clé d'un plus grand nombre de faits d'observation ; car il est clair qu'on n'arrive jamais, dans ce domaine, à une certitude mathématique. Or la plupart des perversions sexuelles — pour l'étude desquelles je renvoie aux traités spéciaux — ont pour origine une présence héréditaire, ou un souvenir hérité, ou un hérédisme quelconque, happé et fixé par un gonflement de l'instinct génésique. Chacun de ces malades, s'il est interrogé méthodiquement et habilement, retrouvera dans sa mémoire les circonstances où telle image, qui est devenue la substance et la trame de son obsession, est tombée dans son appétit sexuel, et passée ainsi sournoisement à l'état de hantise. Combien de médecins, même spécialistes, combien de philosophes n'avonsnous pas vus donner à ces obsessions une origine inconsciente et subconsciente, donc incurable, alors que la simple observation aurait dû les mettre sur la voie de leur lourde erreur.
Sans doute, l'être humain est moralement
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lui. La fin tragique de ce grand écrivain fut le résultat logique d'une typification défectueuse. Il y a comme un voile perpétuel entre sa conscience et la réalité.
Autre forme de typification congénitale : le frénétique. Le meilleur exemple en est Goya.
L'instinct génésique est très apparent chez cet étourdissant dessinateur, et il opère à découvert, gonflant puis brisant ces hérédismes variés qui remplissent notamment les albums des Caprices et des Horreurs de la guerre.
Alors que Léonard de Vinci, par exemple, — que nous retrouverons dans les victoires du soi — impose son ordre, sa volonté, son équilibre aux lignes et aux mouvements, Groya subit les transes et les secousses de plusieurs fantômes intérieurs, où dominent les cruels et les apitoyés, les cannibales et les chirurgiens, les paysans et les voluptueux . Sa frénésie est celle du cauchemar. Souvent elle lui fait méconnaître les lois de l'équilibre et ses proportions. On connaît son goût marqué pour les écartèlements et les chutes la tête en bas, pour les torsions de corps à contresens. Le rouleau de la vision va si vite chez lui qu'il décompose les gestes et les attitudes, ainsi que dans
— comme dans (e Pantin — passe ie souvenir du mauvais rêve. Le besoin de se délivrer des fantômes intérieurs est aussi manifeste chez lui que chez Balzac ou Shakespeare. Sa typification est guettée par un soi, distant et hautain, qui traverse, souverain indifférent, les charniers et champs de supplices; chez peu d'artistes l'hérédo se confesse comme chez celui-là. Aussi exerce-t-il une véritable fascination sur ses admirateurs, gens évidemment de sa famille. 11 détient leur secret comme le sien. Il leur montre le monde qu'ils portent en eux.
Ce que j'ai appris de la biographie de Manet, influencé nettement par Goya, me révèle en lui un hérédo frénétique de la hgnée de Goya. Son risque compensateur consistait à
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rechercher les jeux éblouissants de la lumière et là décomposition instantanée du prisme — d'une façon encore plus aiguë et pénétrante que chez Turner, autre frénétique — au lieu que le drame intérieur de Goya se joue de préférence au crépuscule. Mais si vous voulez mettre en opposition un moi prédominant et un soi vainqueur de l'hérédité, rapprochez un Turner d'un Poussin, le premier étant en somme un élève exaspéré du second. Quel trouble ancestral chez Turner! Quel équilibre sage chez Poussin!
Le trait est à la couleur ce que le rythme est au son. Le rythme doit être considéré comme une dépense d'hérédo-mouvements accumulés, tels que la marche ou les gestes usuels et de métiers, repris et équilibrés par le soi* Il en est de même du trait. Au lieu que la couleur est un résumé des contemplations héréditaires et le son un résumé des surprises auriculaires ou auditions ancestrales : « Cela chantait dans ma tête, bien avant que je r eusse inscrit sur le papier. » Ainsi s'expriment tous les musiciens. Les formes hantaient le dessinateur et les couleurs et nuances le peintre, bien avant qu'il ne les fixftt. Désor»
mais la critique devra tenir compte de ces perspectives de l'introspection.
Or, le frénétique a une forte et habituelle tendance à briser le trait et le rythme et à exaspérer les couleurs. Sa typification l'exige ainsi. En Uttërature, il gonfle le sens des mots et multiplie leurs oppositions, sans autre règle que les saccades de son humeur, aussi variées que les hauts et les bas d'une courbe fébrile. Il en résulte des effets de style surprenants, où l'hérédo est immédiatement reconnaissabte. Le Saint-Simon de la cour de Louis XIV en est un exemple. Maintenant que vous êtes avertis sur le mécanisme intérieur, vous voyez la roue de l'instinct génésîque qui tourne, chez cet auteur atrabilaire, en arrachant et éparpillant des lambeaux d'hérédismes, que son génie transforme en silhouettes de contemporains. De sorte qu'à tout prendre, ces portraits torcenés sont beaucoup plus fils de son introspection psychoplastique que de son observation. Ses immortelles empoignades s'adressent principalement à son ascendance, fournie comme pas une en envieux, en rancuniers, en avares, en jaloux, en goinfres, en cachottiers, en salaces et en orgueilleux. Il
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confond les portraits de son entourage et de la Cour avec ses portraits de famille. C'est ce qui fait Tintensité de son œuvre. Vous le croyez à TOEil-de-Bœuf , mais c'est en dedans de lui qu'il regarde.
L'envieux est une hérédp-typification très .
fréquente, sur laquelle il y aura lieu d'insister. Ce caractère, formé de pièces et de morceaux, est comme la quintessence, la liqueur d'une longue suite de comparaisons défavorables au comparant. Une lignée d'esprits chagrins amasse de l'envieux, comme le champ inculte donne du chiendent. Le fils d'Alceste, s'il ne lutte contre son moi hardiment, est prédisposé à cet affreux vice, par qui se décolore la nature et tout retombe au vase de l'amertume.
Moins connu est le calculateur, dont Beyle dit Stendhal nous ofire le modèle. Vous imaginez, derrière lui, une théorie de vieilles filles rapaces et de ces grippe-sous rustiques pour qui la poésie gît dans le gagne-petit. Ces genslà collectionnent les liards et coupent les sentiments en quatre, dans la crainte de les dépenser. La peur de la générosité d'esprit est très remarquable chez Stendhal. Le Rouge et le Noir est, comme la Chartreuse de Parme j
L'analyse y est une conséquence de l'avarice, de la réticence poussée au système. Stendhal est le pire des matérialistes, celui qui demeure dans le terre à terre pour faire l'économie d'une efiusion et qui craint de rendre à l'universel plus que l'universel ne lui a donne. Le manque d'élan est poussé chez lui jusqu'à la perversion. Il soupçonne tout le monde, y compris lui-même. Il se scrute et se fouille dans ses personnages, ainsi qu'à une douane tyrannique, et le moindre lambeau de spontanéité est saisi et mis au rancart par son analyse revécbe et crochue. Il est odieusement méticuleux. On s'étonne que le risque en contrepoids, qui fonctionnait vigoureusement en lui et qu'il a peint chez Julien Sorel et Fabrice del Dongo de façon d'ailleurs inoubliable, ne l'ait pas retourné contre lui-même et poussé au suicide. Car il n'est pas de pire supplice que celui qui consiste & calculer implacablement les moindres circonstances de la vie, les moindres démarches du sentiment, en cherchant sans répit son propre avantage.
J'ai connu et même fréquenté un écrivain presque célèbre, appelons-le Léopold, qui
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était de la même famille psychohérédique que Stendhal. C'était un homme assez spirituel, taciturne, bien doué pour l'analyse, mal doué sous le rapport de son style qui était rugueux et impropre, avec des prétentions syntaxiques et grammaticales. La typification génésique s'était opérée chez lui sous les espèces du calculateur. Il tenait son existence comme un livre de comptes, colonne du doit, colonne de l'avoir, barrêmes, soustractions, reports. Vous lui rendiez un service, il vous rendait un service. Pas deux, un. Il ripostait à un demi-mauvais procédé, par un demi- mauvais procédé, calculé dans une impeccable balance. Comblé de faveurs grandes et petites, et même académicien — ce qui lui allait comme un gant — il était devenu d'une mesquinerie et d'une étroitesse qui allaient toujours en s'accentuant, ainsi que les tics des vieilles filles. Or, j'ai eu précisément Toccasion de voir et d'observer depuis Léopold dans une circonstance où il risquait sa peau et je constatai alors chez lui, conformément à ma prévision, une détente, un considérable soulagement. Ce risque contre-balançait sa typification si morne et déplaisante, lui prêtait
événements et les rencontres, il en est d'autres, les <( acceptants », qui se font à tout, se prêtent à tout, avec une invraisemblable malléabilité. Tels des personnages de caoutchouc, ils subissent une déformation quelconque, 'puis tout aussitôt reprennent leur forme. Vous les reconnaîtrez à ce iju'îls répondent toujours « oui », en ajoutant parfois a bien entendu », ou o évidemment ». Je considère que ce manque de réaction est comme une lassitude de la conscience, parcourue par trop de fantômes, avec somnolence de la volonté.
Ceux qui sont atteints de cette passivité morale, s'ils sont d'un certain niveau intellectuel, écbafaudent sur elle tout un système philosophique, afin de se masquer leur propre faiblesse. Us se donnent comme des sceptiques, ou des indulgents, remettant aux circonstances le soin de fausser, puis de redresser leur moite destibée. Une pareille attitude peut coïncider avec beaucoup de gentillesse et un ruel talent. Elle assure d'abord le succès, en
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science comme en littérature, comme en politique, puis elle le retire par la déception et rirritation d'autrui. Au lieu qu'une certaine fermeté et même dureté conserve ses conquêtes. Les réticents et les allusionnistes sont des types humains dont les moralistes et les auteurs comiques n'ont pas tiré le parti qu'ils auraient pu. Les réticents ne disent jamais tout, ne pensent jamais tout, n'agissent jamais tout. Ils demeurent à mi-chemin entre la conception et la réalisation, comme ils restent en route au milieu d'une phrase. La cause en est dans la traversée brusque d'un hérédisme par un autre, dans un chevauchement congénital des ancêtres décidés par les ancêtres irrésolus. Le réticent, quand il se risque, fait exception à ses habitudes et s'exprime jusqu'au bout, au milieu de quel trouble, de quelles angoisses, lui seul pourrait le dire! J'en ai connu un qui m'af&rmait que son efibrt — venu évidemment de son soi, sans qu'il s'en doutât — était comparable à celui du manœuvre qui soulève une énorme pierre.
Il me disait encore : ce C'est un supplice que d'être forcé de tout dire ou de tout réaliser. Je voudrais être compris à demi-mot et me
(J êtatt un peintre très Dien aoue, qui mena cependant la vie d'un raté, faute d'une rectification intérieure. Il sentait son hérédité. 11 répétait volontiers qu'il était le fils d'un père faible et d'une mère énergique et qu'il en voulait à son père d'avoir mis tant d'eau dans le vin maternel.
L'allusionnisme, tour d'esprit assez répandu, est la conséquence d'un ascendant masqué par un autre, dans la région éclairée du moi. La superposition de ces deux personnages donne au langage une ambiguïté, à l'attitude et à la démarche quelque chose d'équivoque et d'incertain. Le besoin de confesser cette complexité donne des poètes obscurs comme Stéphane Mallarmé par exemple, chez qui l'allusionnisme tournait à l'obsession. Jusque dans la conversation courante, où il était d'une virtuosité infinie, cet homme délicieux cherchait à laisser entendre quelque chose qu'il n'exprimait pas, mais qui l'inquiétait et le divertissait tout ensemble. Il en arrivait à écrire et parler par rébus. Le penchant est alors de renforcer constamment la difficulté et d'enfermer un symbole dans une allitéra-
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tion, ou dans un autre symbole. Jonglerie parfois charmante, surtout au début, puis qui fatigue son lecteur ou son spectateur.
Un autre allusionniste était le malheureux Oscar Wilde et je n'ai pas besoin d'ajouter qu'il était un hérédo achevé, avec son masque inquiet et mou, superbe par le front, hideux par la mâchoire, son corps avachi et ses gestes prétentieux. A l'époque où je le rencontrai, je n'avais pas encore délimité nettement le rôle du soi et celui du moi, ni étudié, comme je l'ai fait depuis, le mécanisme de l'instinct génésique. Cet instinct, qui joua à Oscar Wilde les tours que Ton sait, faisait de cette brillante imagination une floraison perpétuelle d'hérédismes amers et grotesques. Il en résultait chez moi une courbature dont je ne m^expliquais pas la raison et qui me faisait chercher maint prétexte pour fuir la compagnie de ce faux charmeur. Puis, tout à coup, de ces lèvres épaisses tombait une parole sensée et juste, qui réconciliait avec le pauvre diable, et il a écrit dans sa prison quelques pages d'une réelle beauté. N'est-il pas vraiment désastreux qu'un pareil naufrage n'ait pu être évité par un traitement psychoplas-
tique approprié, par une purge ou élimination méthodique des fantômes intérieurs? La personne de Wilde était de celles qui valent la peine d'être sauvées et qui peuvent — j'en ai la conviction — être sauvées.
Bien d'autres types humains pourraient être analysés, comme je le fais ici, àla lumière des principes précédemment exposés. Nous en rencontrerons, chemin taisant, de plus singuliers encore et cependant assez fréquents.
Car l'homme est plus complexe que ne l'imagine celui qui le suppose ie plus complexe.
Un jour viendra, avec le perfectionnement de l'introspection, où ces observations paraîtront rudimentaires , où le tableau des hérédismes et typifi cations, des protagonistes psychiques du moi s'enrichira de véritables découvertes. Par delà les caractéristiques que nous connaissons, il en est d'autres que nous pressentons, tapies dans les recoins de la conscience, ou habitant ses grandes profondeurs, que de hardis sondages ramèneront. Quelles qu'elles soient, je pense que tes règles de dissociation et de classement que j'établis ici pourront leur être toujours appliquées.